lundi 15 février 2010

Ambre

Les séparations peuvent être douloureuse. Ceci est l'histoire d'un couple qui se consume dans son auto-destruction.



AMBRE


RENÉ GUIART
Mail : wabealo@voila.fr








A peine, chez moi, je m’avalais la moitié d’une bouteille d’eau, histoire d’éviter les réveils douloureux. Après, je m’écroulais sur mon lit.
Le sommeil me gagnait lorsqu’une idée saugrenue émergea du brouillard. M’emparant aussitôt du téléphone, je comptais en profiter de mon état pour emmerder une amie très chère à moi.
Après tout, je venais de me faire exploser par une voiture et les huit agrafes sur mon crâne en sont la triste expression. De plus, mes vêtements et ma grande gueule sont recouverts par endroits de plaques de sang caillé, de quoi faire flipper la donzelle. Sûr que je n’aurais pas dû prendre une cuite chez mon copain australien, mais la connerie faite, autant en profiter pour faire bisquer ma douce et tendre Ambre.
Ambre, la bien nommée. Avec elle, c’est l’affection répulsion. Un rapport complètement branque. Une histoire de je t’aime, moi non plus qui me rend complément dingue. Naturellement, tout était de sa faute. Moi, dans l’histoire, j’assumais le rôle du pauvre innocent, de la victime expiatoire. Mais, dès que l’occasion se présentait de l’agacer, je ne la ratais pas.
Je composais son numéro, le coeur battant. Manque de pot, ce fut le répondeur. Nom de dieu, qu’est-ce que je pouvais détester ce message “ Je ne suis pas là, ou je ne veux pas vous répondre, laissez donc un message. “ A chaque fois, je me le prenais pour moi, persuadé qu’elle l’avait concocté spécialement à mon attention.
Néanmoins, je lui en laissais un pas piqué des vers : “ Allo, Ambre ? Ca va pas ! J’ai été renversé par une voiture....huit agrafes sur le crâne. Je me suis enfui de l’hôpital, mais j’ai mal, très mal à la tête. J’ai peur. Téléphone-moi demain matin. Si, je ne réponds pas, préviens les secours. Je laisse ma porte ouverte au cas où..........à demain, bisou. “
Dans l’hypocrisie, je faisais fort. Sur ce, je raccrochais, fort content, en faisant quoi ? Évidemment....je le donne en mille.......je débranche le téléphone pour qu’elle ne puisse pas me joindre. Si, elle m’aime, elle viendra. Je sais, je suis un vrai cabotin, en plus, content de lui.
Pourquoi, je fais ça. Par plaisir de l’ennuyer ? Par besoin qu’elle s’occupe de moi ? Qu’elle me manifeste de l’attention ou simplement qu’elle accorde une importance à mon existence ?
Sans répondre à cette question fondamentalement existentielle, je finis par m’endormir.......en pensant à elle.


Le lendemain, le réveil s’exprima par un sacré mal de tête. Mais, comment savoir s’il provenait de ma blessure ou de la cuite de la veille. Qu’allais-je faire, continuer à jouer au looser en restant allongé ou me bouger les fesses. Je n’eus pas à répondre à la question, car la porte s’ouvrit brutalement. Un instant interloqué, je penchais la tête en arrière car, vu l’étroitesse de la chambre, je n’avais qu’à faire ça pour que l’encadrement de la porte s'imprègne sur mes rétines.
Quel pouvait être le méchant brigand qui osait ?
En fait de méchant brigand, c’était la mère Ambre. J’en restais sur le cul parce qu’évidemment j’avais oublié mon coup de téléphone de la veille. Sa tête s’inscrivait à l’envers, mais même à l’envers, je constatais tout de suite son air hagard. Elle avait un air troublé avec dans les yeux une inquiétude certaine qui eut le don de me réjouir intérieurement.
“ Qu’est-ce que tu fous là ! “ - eus-je le toupet de lui demander.
“ Mais, c’est toi qui m’a demandé de venir. “ - me répondit-elle offusquée, avec dans la voix une intonation proche de la panique. Elle fixait mon crâne et mon aspect général avec le sang séché qui me recouvrait par plaque comme une carapace.
“ Moi,....je t’ai rien demandé, qu’est-ce que tu me chantes ? “
“ Mais, c’est toi qui m’a laissé un message sur mon répondeur pour me dire que tu laisserais la porte ouverte au cas où. J’étais morte d’inquiétude.....Tu m’as fait peur. “ En disant cela, elle tenait sa petite main sur son coeur. Sa voix était comme un sanglot, elle suintait de l’émotion. Une vraie de vraie !
Et tout d’un coup, la rage me prit. Mais, non, ça ne pouvait être vrai. Elle, ressentir de l’inquiétude. C’était des craques ! Elle me racontait à nouveau des craques. Morte d’inquiétude, elle ! Mort de rire, oui !
Si c’était vrai, pourquoi, elle arrivait seulement maintenant. J’aurais eu le temps de crever trois cent et quarante et une fois. Elle avait pris son temps, la garce. Et en plus, comme toujours, elle avait réponse à tout.
Je ne pus m’empêcher de le lui cracher à la figure.
“ Ah, oui, c’est pour ça que tu viens le lendemain. “ L’ironie dans ma voix était tellement cinglante qu’elle aurait pu couler la 6ème flotte américaine.
“ Mais, je t’ai téléphoné, au moins quatre fois hier. Mais, ça ne répondait jamais. Pas une fois, ça n’a répondu ! “
Sa voix sanglotait que s’en était un plaisir. Évidemment, je ne me souvenais plus d’avoir débranché mon phone.
“ Tu m’emmerdes ! “ - fut tout ce que je réussis à rétorquer dans la totale mauvaise foi.
“ Si, c’est comme ça, je fous le camp. Démerdes-toi, pauvre connard ! “
Son visage se déformait de colère par ondes violentes qui devaient sûrement lui descendre jusqu’aux orteils. Vraiment, elle n’était pas belle dans ces moments-là. Fallait vraiment être un mec comme moi pour m’intéresser à elle. Seulement, elle ne connaissait pas sa chance. C’était une garce à l’état pur.
Un demi-tour et la porte claqua “ Blam ! “. La miss s’était évaporée. Bon débarras - pensais-je - une de perdue, aucune de retrouvée et c’est mieux comme ça.
Mais, malgré tout dans ma tête, un certain contentement flottait. Elle était venue et son émotion n’était pas feinte. Donc, elle s’inquiétait toujours de moi.
Peut-être qu’un jour, ça pourrait recoller entre nous. A la condition que je sois un peu moins égoïste, à moins qu’entre-temps, elle ne devienne vraiment trop conne. Et en ce moment, elle en prenait le chemin.
Sur cette satisfaction, je décidai de m’accorder un supplément de sommeil qui fut calme pour une fois. Sauf que le réveil fut un peu plus difficile dans des fringues puant le sang caillé. Un aller vers la salle d’eau, un regard dans la glace. Putain, la bouille, c’est Pinocchio après un passage dans une lessiveuse.
Doucement, je commençais à laver mon visage. Une douche s’avérait indispensable avec une approche circonstanciée des agrafes. Une fois mes vêtements coulés dans la machine à laver, j’ouvris la flotte et me laissa emporter par le plaisir de l’eau. Ca coule rouge en dessous, pas trop longtemps heureusement. Un geste sur le crâne et l’eau redevient rouge, pas trop longtemps non plus. Ensuite, un coup de shampoing, un coup de savon et je suis propre comme un sous neuf.
Je me suis resapé pour aller faire des courses. Aujourd’hui, c’est farniente, pépère à la maison, cause maladie. Demain, j’irais voir mon médecin. Je crois que je vais me faire mon goûter gourmand, une barquette de lardon crus que je vais m’avaler tel quel, en regardant la téloche. Depuis, que j’en ai fait mon pêché mignon, j’ai même jamais réussi à attraper le ver solitaire. Moi, qui ai toujours voulu élever un animal, c’est raté.
Une fois les courses terminées et mes lardons avalés, je me la fis à la coule jusqu’à deux heures du mat. Après, je règle mon réveil à 9 heures.
Cette dernière aventure m’a fait réfléchir. Je veux devenir un mec performant, un battant et arrêter de picoler dans les cafés avec des individus qui font semblant d’avoir des trucs à partager. Moi, en réalité, tout ce j’ai à partager, c’est la connerie de ma vie.
Sauf que la certitude de la réussite m’a toujours soutenu.
Je sais bien que j’ai plein de richesses en moi, plein de trucs à partager. Mais, chacun sa vie, chacun sa merde, comme Ambre se plaît à me le répéter.
Finalement, c’est elle qui a raison, même si j’ai toujours su, au fond qu’elle était la femme de ma vie. Mais le peu de temps où nous avons été ensemble, je me suis comporté à l’image de ma personnalité, mufle, dominateur, machiste, possessif et méprisant.
Voilà ce que j’ai mis dans la corbeille commune. Elle, elle y a rajouté, sa fragilité, ses fractures, ses règlements de compte avec les hommes, ses rêves, ses ambitions et son ambivalence, source de son ambiguïté et de mes quiproquos.
Il suffit alors de secouer la marmite bien fort et en général et il y en a un des deux qui est mort. Heureusement, pour nous, nous étions excessivement égocentriques.
Disons que je survécus. De son côté, cela ne posait pas de problème parce que tout simplement, elle ne m’aimait pas d’amour, juste comme un copain à qui l’on porte un peu plus d’affection qu’aux autres et que l’on utilise lorsqu’on en a besoin, même pour une nuit de plaisir.
Fatal, dans ce cas là !
Parce que même si vous n’aimez pas la personne passionnément, le fait que ce soit elle qui vous vire, fait que la mortification dans laquelle vous êtes, habille la dulcinée d’une beauté et de qualités qu’elle n’a pas. Alors, là, vous êtes bon pour plonger direct. .
Ce n’est pas comme si je ne l’aimais pas au départ. Mais, au fur à mesure des espoirs déçus et toujours renouvelés, j’ai fini par m’y attacher d’une manière viscérale sans grande réflexion.
Et je suis jaloux de la savoir parfois avec un autre homme, un autre homme qui la prend dans ses bras et qui la baise.
Et elle, pendant que je me morfond, vit sa vie.
Seulement, il n’est pas question que je lui permette de bousiller la mienne. Parce qu’elle est vicieuse, une vicieuse qui se targue d’un visage d’ange. Un ange qui se nourrit de la souffrance de sa victime dans des rapports où elle s’érige elle-même en victime. Après ça, tu es perdu et tu passes pour le bourreau.
Heureusement qu’il y a le boulot qui m’occupe, éducateur pour toxicomanes. Une histoire de prise de tête avec des relous qui veulent tout, tout de suite et qui te prennent pour leur domestique. Un véritable apostolat dédié à la confiance en l’humanité. Même au fond du puits peut luire la flamme de l’espoir. Là-dessus, tu bâtis la force de ton action, la force de ta confiance en l’autre, la relation d’aide, c’est comme ça que ça s’appelle.
Comment, je suis arrivé là-dedans ? Simple, c’est la seule association qui ait accepté ma candidature. Moi, j’étais content, j’avais enfin un boulot après un long séjour classe économique pour Rmiste.
Depuis, j’ai modulé mon enthousiasme, vu mon niveau de salaire et vu l’intensité de la tension quotidienne à gérer le relationnel avec des individus qui se survivent dans la souffrance et la confrontation.
Disons, qu’au bout de deux ans, cela me motive pour trouver un autre boulot. Seulement, j’arrive à la limite d’âge, la quarantaine. C’est peut-être pour ça, qu’elle fait semblant de ne pas m’aimer ma douce dulcinée trentenaire. Pourtant, elle devrait savoir qu’un comme moi, elle n’en retrouvera plus. J’ai l’âge de faire des enfants, en tout cas, de lui faire des enfants. Elle qui est habitée d’une maternité puissante. En plus, elle a l’air d'être féconde comme une paysanne que c’en est un plaisir de la regarder.
Finalement, c’est grâce à elle que le courage de changer, la volonté de vouloir me sont revenus. Évidemment, ça ne va pas se faire vite. Il y a des étapes à considérer et des rechutes à affronter. Alors, pourquoi elle ne m’aime pas puisque pour elle, je suis prêt à changer. Elle dit ne pas m’aimer d’amour et pour m’en persuader me rejette périodiquement.
Je me souviens du jour où elle m’a annoncé qu’elle avait un homme dans sa vie, un homme plus jeune que moi. Avait-elle besoin de le préciser ? Non, c’était juste pour faire mal ! Pourquoi est-elle comme ça ?
Selon elle, elle a établi ce type de rapport avec son premier amour de lycée, un amour de dix ans. Ils avaient fini par s’enfoncer dans une relation où le plaisir se retirait de la détresse insuffler à l’autre. Leur technique, s’envoyer des vacheries en pointant leurs vulnérabilités, là où ça fait le plus mal. Leur relation se basait sur un rapport masochiste qui les attachait et les déchirait dans une dépendance réciproque.
Un amour vache qui a duré presque 8 ans. Après, un pauvre type comme moi débarque et il se fait laminer parce tout simplement, il ne connaît pas les règles du jeu. Malheureusement, elle a réveillé mes plus bas instincts et je me suis découvert une âme de salopard.
Je dois dire, en sa faveur, que lorsque nous nous sommes rencontré, je vivais depuis quelques années une période d’autodestruction relativement prononcée.
Je buvais beaucoup, mais non quotidiennement, grâce à dieu. Et dans ces moments d’enivrements, je me retrouvais relativement souvent à l’hôpital pour blessures diverses, notamment lors de rencontres frontales avec des voitures.
Aucun centre d’intérêt ne retenait ma vie qui se passait le plus clair du temps à pérorer dans un café d’habitués. Et le temps passait pendant que s’affirmait dans ma tête cette certitude que seule une femme pourrait me tirer la tête hors de l’eau. Une femme, une seule........prédestinée.
Et elle est apparue, puis a rompu la relation alors que l’envie du changement commençait à me travailler sérieusement. A la suite de cette rupture, vécue comme une trahison, je l’ai considérée comme une salope doublée d’une putain de bistrots. Bistrots où à mes côtés, elle aimait prendre ses aises et se laisser solliciter par les ardeurs masculines.
En tout cas, lorsqu’elle m’avoua sa liaison, ma première réaction fut de rompre définitivement. Et de me soûler le soir même en lui téléphonant la nuit pour lui cracher ma rage de l’enfermement où elle me réduisait. Je m’imagine assez, la voix avinée sortir son venin.
“ C’est moi ! “
Sa voix est inquiète, elle a reconnu le ton et l’heure lui laisse deviner les propos que bientôt, je vais lui tenir. Pourtant, jamais, elle n’a raccroché.
“ Il est tard. Je dormais. “
“ Rien à foutre ! J’voulais t’dire. T’es qu’une salope alcoolique, une pochtronne de bistrot. J’ai été au café, ils m’ont dit que tu étais soûle hier et que t’es partie avec un groupe de mecs. T’es vraiment qu’une pute. “
“ C’est pas vrai, qui c’est qui t’as dit ça ? “
Tiens, elle se réveille du coup. Je vais lui faire mal comme elle m’a fait mal, je fais la faire souffrir.
“ Les serveurs, pauvre conne, ce sont les serveurs qui me l’ont dit. T’es partie avec des enculés de relous. Des salopards qui sont capables de te foutre une pilule dans ton verre et t’enfiler à la chaîne sans que t’en gardes aucun souvenir. Voilà, ce que t’as fait pauvre idiote. “
“ C’est pas vrai, c’est pas vrai ! “
Les sanglots dans sa voix m’indiquent que j’ai touché juste et dans ma méchanceté alcoolique, j’en ressens une satisfaction aiguë. Elle sait bien que dans ce café se retrouve toute une faune qui se targue de sa marginalité faute de pouvoir se targuer de sa réussite. Nous en faisons parti puisque nous le fréquentons avec assiduité. Au moins, là, rien ne nous renvoie à nos manques, à notre veulerie, à notre force d’inertie. Nous sommes avec des gens qui nous ressemblent, qui ne gagneront jamais la guerre, qui font semblant, comme moi, je fais semblant en leur présence, comme elle, le fait elle-même. Nous avançons nos petits pions, construisons au jour le jour la petite satisfaction qui nous fera supporter le lendemain. Avec de l’alcool, évidemment, c’est beaucoup plus facile et surtout ça va plus vite.
Et moi, là dedans, je reste conscient de la certitude de mon destin et il me suffit d’un coup à boire en plus pour me moquer intérieurement d’eux, eux les petits qui resteront petits, et moi qui un jour deviendra grand. C’est peut-être ça qui me sauve en préservant mon ego, en m’évitant de me regarder tel que je suis vraiment. Un mec depuis longtemps trop nul et même pas beau. C’est peut-être pour ça qu’elle ne veut pas m’aimer et pourtant elle m’a affirmée que ce n’est pas le physique qui l’interpelle. Alors, pourquoi pas moi ? Tout ça, c’est pour me faire chier, pour me voir souffrir et mesurer sa capacité à faire souffrir. Sa manière à elle de se sentir exister.
Elle fout le feu et elle voudrait n’en subir aucune conséquence. Là, t’es mal tombée ma cocotte, j’vais te faire pleurer les larmes de ta mère. Tu peux me faire confiance.
“ Toute façon, c’est normal, t’es toujours en train de te pochtronne. C’est normal que tous les mecs te considèrent comme une pute. Tu allumes avec ton sourire aguicheur, après, tu vas te plaindre que c’est tous des relous. Mais, c’est toi qui cherches. Tu provoques ! “
“ C’est pas vrai ! “
Cette fois-ci, le son de sa voix est comme étouffé. Je suis sûr qu’elle doit être en train de pleurer. Je la connais, c’est comme si je les voyais ses larmes s’écouler lentement, puis de plus en plus vite le long de sa joue. Là, tu souffres ma salope et crois-moi, c’est pas fini.
“ Mais, si c’est vrai et tu le sais bien. D’abord dis-moi quand tu as rencontré ton mec, tu n’étais pas bourré, vas dis le moi. ”
(silence)
“ Tu vois, je le savais. Tu t’es fait enfiler juste parce que tu étais complètement bourrée. Après, tu oses me dire que tu t’es pas fait baiser par d’autres mecs et que tu contrôles la situation. Mais, tu rigoles ! T’es qu’une pauvre fille, une pauvre merde ! “
Le coup d’une rencontre d’alcoolique, je l’avais fait au bluff, même si je m’en doutais. Tout ce qu’elle me répondait, confirmait ma haine, non seulement la confirmait mais la fortifiait. Il fallait que je la torture comme elle aimait me torturer.
“ Et, c’est quand que t’as fait ça pauvre tarée ? C’était pas ce jeudi où tu m’as dit que tu étais revenue complètement bourrée du restaurant ? “
Son silence confirme mon hypothèse. Ce jour-là, j’étais resté jusqu’à minuit et quart au café. Elle avait dû arriver complètement bourrée juste avant une heure. Si, j’étais resté, c’est moi qui me la serait faite. Résultat, c’est un autre qui en avait profité. Putain, la haine ! Et maintenant, l’autre, il lui collait tellement au cul qu’il ne la lâchait plus. En plus, j’avais vu ses yeux quand elle m’avait parlé de lui, ils s’étaient illuminés. L’autre jour, elle me racontait comment il la baisait et moi qui l’écoutais pour qu’elle ne s’en aille pas, qu’elle reste un peu là alors que cette salope était amoureuse. Elle l’aimait et moi, je la haïssais....mortel. Je criais dans le téléphone, tellement la haine me submergeait.
“ T’es qu’une enculée de salope ! “
Seul le clic du téléphone me répondit. Elle avait raccroché. Elle m’avait raccroché au nez. Fébrilement, je re-composais son numéro. Elle n’allait pas s’en sortir comme ça. Seule la tonalité me répondit. La chienne, elle avait débranché son appareil.
Quand, je reposais le combiné, je me dis que demain, je lui referais la même, que je le referais jusqu’à ce qu’elle en crève. Et un peu rasséréné, je me couchais tout habillé.

Le lendemain, le réveil fut hasardeux. Le souvenir du coup de téléphone me taraudait. J’avais encore déconné grave. Mais qu’est-ce qu’il me prenait à chaque fois de donner des coups de téléphone à la con, juste pour l’insulter. Ne pouvais-je pas me mettre une bonne fois pour toute dans la tête qu’elle vivait sa vie comme elle voulait et que je n’avais surtout rien à y redire. Que j’avais juste à l’accompagner sur son chemin. Non ! Ca, je ne pouvais pas.
Cependant, depuis le temps que je lui balançais des coups de téléphone à la mort-moi-le noeud, pourquoi ne m’avait-elle pas laissé tomber ?
A chaque fois, qu’après une crise, je faisais le mort pendant au moins quatre jours, c’était elle qui me rappelait pour me demander si j’avais fini ma crise et pour lourdement me dire qu’elle me pardonnait. Moi, pendant ces quatre jours, je m’étais torturé le ciboulot à me demander si cette fois-ci, elle allait vraiment me laisser tomber. Mais, non, jamais, elle ne le faisait. Soit, elle prenait l’initiative de renouer le lien ou soit, c’est moi. A chaque fois, elle a repris la relation.
Je n’ai pas toujours été comme ça, à mon corps défendant. Avant de la rencontrer, il ne me serait jamais venu à l’idée de téléphoner à quelqu’un pour l’insulter au téléphone. Dans le genre, j’étais plutôt carré. Une fois que c’était fini, c’était fini.
Avec elle, c’est différent, c’est elle qui m’a appris à m’exprimer l’insulte à la bouche, reproduisant avec moi les rapports qu’elle avait vécus avec son premier amour. C’est avec elle que l’insulte a fleuri sur mes lèvres et que j’ai fini par y prendre un goût amer.
La question est pourquoi, elle ou elles me quittent ? Je pense connaître la réponse, elles ne peuvent pas me faire confiance, tout simplement.
J’en suis parfaitement conscient comme je suis conscient de mon égocentrisme exacerbé. Pourtant, je n’ai jamais su faire autrement, à part des moments si courts que dans la vie d’une femme, ils ne peuvent compter.
Mais, elle, ce n’est pas la même chose. Elle aussi est égocentrique au point de dissimuler une aridité sentimentale sous couvert d’élans d’amour momentanés. Mais non, même ça, ce n’est pas vrai, car je me souviens de ses yeux illuminés lorsqu’elle me parlait de son dernier mec.
Alors, pourquoi renoue-t-elle avec moi, à chaque fois. Cela doit bien signifier quelque chose ? Un type qui vous insulte au téléphone, normalement, vous le virez, non ? Eh bien, pas elle. Elle m’a dit qu’elle avait toujours eu l’habitude de pardonner, tout simplement parce qu’elle n’arrive pas à se prendre la tête sur la durée. J’appelle ça de la veulerie plutôt que de la largesse d’esprit.
Si, elle avait accepté la rupture et cessé toute relation, j’aurais pu me reconstruire. Mais, non, à chaque fois, elle reprenait la relation.
Pitoyable, mais révélateur, révélateur de son isolement. Parce que pour avoir encore besoin de moi, c’est qu’elle n’a personne autour d’elle. Mais, quand je dis personne, c’est personne de personne.
A part des copines, qui au début décrites comme des amies à la vie, à la mort et se révélèrent de tristes égoïstes par la suite, elle n’a personne que moi. Et ça, c’est une vraie galère. Mais, non je plaisante, je suis un charmant garçon, sauf quand je tombe sur une psychotique qui avance masquer. Alors, suis-je tombé sur une solitaire, une araignée qui a besoin de se garder à gauche une victime en lui laissant croire qu’elle est le bourreau ?
Comment peut-on appeler ce type de femme ? Celle qui vous fait un coup de charme lorsque vous semblez vous éloigner et qui vous fait le coup de l’étonnement outré si vous imaginez seulement pouvoir adopter une attitude tendre envers elle.
“ Arrête, je t’ai jamais rien promis, qu’est-ce que tu t’imagines. Je t’ai toujours dit que c’était fini. Fini, tu entends. Mais est-ce que tu peux seulement entendre. Tu peux pas dire que je t’encourage. Ce n’est pas vrai. Il faut que tu comprennes que c’est fini. On peut rester ami, c’est tout ! Tu es trop zarbi. “
Toi, tu te dis, c’est bon, c’est fini. Cette fois-ci, je la largue définitif. Mais la fois suivante, elle te jette un regard au combien tendre, au combien troublant et ta décision passe au rayon des objets encombrants. Rebelote, tu t’inscris pour un nouveau tour avec l’espoir que peut-être un jour........
Sauf, que maintenant, c’est plus vraiment comme ça. La possession s’est émoussée, le désir de possession s’est assagi, alors que reste-t-il ?
Une habitude, mais laquelle. Qu’est-ce qui fait que je m’accroche.
Simplement par esprit de revanche en attendant qu’elle se retrouve toute seule afin de jouir de sa détresse comme elle a pu jouir de la mienne.
Ce qui est pire bizarre, c’est que toutes les amies d’Ambre sont des filles au profil fragiles ou physiquement disgracieuses. Des filles qui par leur présence lui servent de faire valoir. Mais, même celles-là finissaient par la laisser face à sa solitude. Par contre, les mecs l’utilisent simplement sans rien lui laisser en amour ou en affection.
Alors que moi, j’aurais pu lui donner le monde et ce qu’il y a autour.
Cela fait combien de temps que l’on se connaît, deux ans et demi dont trois mois ensemble et le reste à l’attendre ou à essayer de m’en débarrasser. Manque de caractère ? Peut-être une véritable histoire d’amour qui met du temps à mourir.
Ce qui me gène en fait, c’est mon désir de possession.
J’ai toujours su qu’elle rencontrera la bonne personne et que ce jour là, elle bâtira une relation solide, une relation qui m’exclura.
Pourtant, sa solitude nourrit mon espoir et surtout nourrit mon incapacité à engager une autre relation.
Je ne peux pas croire que j’ai alimenté tout seul l’espoir. Ne m’a-t-elle pas pris pour témoin d’une de ses séparations. Devant moi, elle prit son téléphone pour lui signifier que si il était un homme, il n’avait qu’à mettre en pratique ses menaces de violence. Genre “ alors mon gars, on se dégonfle, on n’est pas capable de passer à l’acte ! “. Elle ne l’eut pas directement au téléphone, mais seulement son répondeur et nous rîmes tous les deux de son message. Maintenant que j’en parle, je me dis qu’elle aurait pu me faire n’importe quel numéro de téléphone juste pour m’en faire accroire.
Parce que sa manière de se protéger, c’est le mensonge, le mensonge par omission, le pire. Son mensonge qui se devine dans la tension de la voix lorsqu’elle explique que les endroits où je veux l’emmener ne sont pas intéressants tout simplement parce qu’elle sait que quelqu’un qu’elle connaît pourrait s’y trouver. Comme le mensonge qu’elle m’a fait pour ne pas me dire que son type était déjà en main avec une femme et une gamine. Elle ! Elle attendait comme une araignée qu’il quitte sa femme et sa gosse. Le jour où je l’ai su, je suis rentré dans une colère noire. Je déteste ces filles ou ces mecs qui au lieu de rencontrer un célibataire s’attaquent à un couple comme des prédateurs et en général finissent par le détruire. Significatif d’une sale mentalité d’autant plus qu’elle n’a pas mis longtemps à s’en débarrasser après avoir compris qu’il ne sauterait pas le pas pour elle.
Et surtout après avoir compris qu’il l’utilisait seulement de temps en temps pour tirer un coup. Et moi qui l’accompagnait, qui me faisait son confident sur une histoire tellement nulle que j’ai honte d’y avoir été, même indirectement, mêlé.
Pourtant, selon sa version, elle est innocente, innocente de tout. Mais en fait, c’est sa veulerie qui est la source de sa personnalité. Comme la mienne est à l’origine de mon manque d’ambition. Mon devenir n’est pas avec elle, j’en ai, maintenant, une conscience aiguë. Mais d’un autre côté, elle m’a été nécessaire car tout les deux, nous avons pratiqué une espèce de thérapie. A nous raconter nos fractures, à chercher toutes les petites misères qui ont fait nos fragilités respectives. Notre relation n’a pas été qu’une souffrance, elle a participé aussi d’une reconstruction réciproque. Même, si nous n’avons pas de pratique professionnel à ce sujet, nous avons fait une partie de la totale, l’enfance, le père, la mère et ce qui là-dedans a structuré nos personnalités. Mais dans le jeu des questions et réponses que nous nous renvoyions selon notre capacité d’interprétations, nous avons effleuré les pourquoi sans forcément en comprendre les comment. Sauf que mon discours à moi était biaisé puisque à travers mon interprétation de ses fractures, je tentais de lui faire comprendre pourquoi elle avait besoin de moi. De moi, pas en tant qu’ami fidèle, mais en tant que compagnon. A son crédit, je dois dire qu’elle ne l’a jamais compris.
Le jour où elle m’a expliqué qui était sa dernière rencontre, j’aurais dû la virer définitivement, mais au regard du temps, elle m’a rendue sûrement plus de service que moi je n’ai pu lui rendre. Et elle continue à m’en rendre, elle qui sans discuter me prête les quelques sous qui me manque à la fin du mois pour me finir dans un bistrot quand le quotidien devient trop lourd.
Toutes les personnes seules se disent qu’elles ont droit au bonheur, mais le bonheur est fuyant et le quotidien finit souvent par l'émousser. Sans compter, le fait de la solitude crispe le relationnel en le mettant sur le registre de l’exclusif.
Elle et moi, nous mettons nos manques en exergue pour ne pas les découvrir comme névrotiques. Voilà à peu près le genre de débat qui agite notre thérapie en binômes. En fait, je ne sais pas, si je me sens mieux après. Mais, elle, c’est sûr, une fois qu’elle a digéré ce qu’elle a cru y découvrir.
Cependant, à des signes, des mimiques, des regards fuyants, j’ai pu sentir qu’elle ressentait de la frustration à ce que je rencontre plus de monde où que je m’amuse plus qu’elle. Pourtant, nous ne sortons plus ensemble, mais si moi, je suis dans la possession, elle, elle est dans la domination. Et lorsqu’elle n’est pas de sortie, elle m’appelle pour aller au bistrot ou passer la soirée chez elle, à nous regarder, sans vraiment nous retrouver.
Je commence à saturer de ses sages conseils qui font écho à tous ceux que ma mère me donnait dans mon enfance, ma jeunesse, mon adolescence, mon âge adulte. Elle même me dit que je ne suis pas son père lorsque je me permets d’insister dans mes avis pour l’aider ou l’amener à changer d’avis.
Son petit papa auquel je ressemble à force de picoler, à faire ma tronche de cake et avoir des comportements machistes. Bref, toute l’image de l’homme qu’elle déteste. Moi, j’ai pas l’air con dans l’histoire parce que je me suis construit comme ça avec mes copains. Sauf que nous, en notre temps, nous avons quand même réalisé de petites choses. Quant à ceux qui ont plongé dans la drogue, ils sont pratiquement tous morts à la suite de l’arrivée impromptue du sida. Paix à leurs âmes !
Moi, j’ai raté l’école, raté la révolution, raté mon insertion professionnelle, raté mon envie d’être poète et écrivain. Tout ça pour finalement la rater, elle.
Mais, elle, comment peut-elle se permettre de me juger, elle qui n’a jamais rien fait. Même, si j’ai tout raté, au moins j’ai essayé. Peut-être qu’un jour, finalement, je réussirais. Ce jour, elle ne sera pas là. L’introspection que je fais sur moi-même doit servir à ça, à me libérer.
Il y a quelque chose en elle de pervers. Ce n’est pas que je me pose en victime innocente. Pas du tout. Seulement, je me pose la question de la place que j’occupe sur son échiquier, un pion ou une pièce maîtresse et pour quel jeu ? Et ces mots qui résonnent dans ma tête “ au moins, lui, il me fait jouir “.
Je suis vraiment con, lorsque j’y songe. Et, c’est sûrement pour ça que je n’ai rien compris, parce que son besoin est diffus, il n’est pas quotidien. Il se nourrit de parfois et pas de tout le temps.
Drôle de relation qui n’a besoin de l’autre que quand elle se sent triste et seule et qui s’en soustraie lorsqu’elle se sent bien. Dans les mauvais jours, elle déversait sa rancoeur, ses angoisses et son mal de vivre. Voilà à quoi se résumait ma relation, à être à son écoute, à l’entendre se plaindre de tout et de tous, sans jamais pratiquement se reconnaître un seul tort. Je lui remontais le moral en parvenant à la faire rire. Mais, il faut dire que son moral était largement atteint au moment des retours de cuite. Car, comme elle le disait elle même avec une certaine fierté, elle est capable de boire comme un mec. Après, je repartais chez moi, tranquille car j’avais fait un sérieux travail sur moi en ne l’importunant pas. Mais toujours à un moment son attitude ambiguë ravivait mon désir. Comme si, elle avait besoin de vérifier son pouvoir sur moi. Et moi, comme un con, je plongeais direct. Et tout était à refaire.
Pourtant, qu’est-ce qu’elle avait pour elle ? Pas de conversation, elle ne s’intéressait à rien. Elle a acquis, à force de boire, un bide de buveur de bière et son cul est devenu flasque. Il lui reste encore son visage, les jours où l’alcool ne le marque pas. Moi même, je me demande pourquoi elle n’arrive pas à accrocher un mec sur le long terme. Une fois, elle est allée voir une voyante qui lui annonça une rencontre pour le printemps. Le printemps est passé, l’hiver est arrivé, maintenant un nouveau printemps arrive et elle est toujours seule. Moi, je suis seul, mais je sais pourquoi, parce que je picole trop pour imposer ma connerie à une femme. Je me dis que tant que je picole, c’est même pas la peine d’essayer de rencontrer quelqu’un. Alors, j’erre dans ma solitude jusqu’à ce que je redevienne quelqu’un, quelqu’un de bien. Je dois dire que j’ai fait des efforts, avec des rechutes, un peu trop nombreuses à mon goût, mais je commence à vouloir sérieusement et non plus à espérer d’une manière lointaine. Je sais que je suis sur la bonne voie et je sais que je vais y arriver. Sauf que je voudrais quand même finir ma vie avec quelqu’un. Est-ce égoïste ? Humain, tout simplement, comme faire des enfants. Cela répond à un besoin naturel, celui d’être aimé.
Mais, elle, je ne la comprends pas. Il y a chez elle quelque chose qui cloche. Elle a un rapport de confrontation avec les hommes. Confrontation de personnalité comme si il y avait en elle une fracture qui altérerait toutes ses relations. Fractures qui l’amenait à un moment ou à un autre à chercher à leur faire mal, à les détruire et à en retirer une espèce de jouissance perverse faite à la fois de plaisir et de souffrance. En tout cas, c’est ce qu’elle me fait subir.
Le pire, c’est que tout paraît normal en elle. Une citoyenne parmi les citoyens. Une citoyenne lambda en somme. Douce et gentille d’apparence, elle ne devient mauvaise qu’avec les hommes qui s’attachent. Avec les femmes, je dois mettre un bémol. Elle n’est pas réellement affectueuse. Elle est là avec, sans s’impliquer. D’amitié réelle, il n’y en aura jamais parce quelque chose en elle est stérile, peut-être mort. Elle restera à jamais comme la petite fille qui regarde sa nouvelle poupée avec plaisir et qui une fois le plaisir achevé a de la rage à la casser. Comme si elle lui en voulait de ce plaisir qu’elle n’a pas su faire durer. Avec ses relations, elle en est là, à casser ce qui a fini de lui plaire. Éternelle petite fille méchante et égoïste.
Peut-être que j’exagère et si je suis honnête, je dois dire que c’est parce que j’ai un ressenti que je m’exprime ainsi. Après tout, elle est à la recherche de son bonheur et je n’en fais pas parti, à part comme ami. Sauf que même comme ami, elle me conserve engluer dans une toile Et, ça, non ! Je ne peux pas.
Elle ne s’intéresse à rien d’autre qu’à elle, à son plaisir du moment. Le reste, elle n’en a cure. Elle n’est curieuse de rien et pourtant porte une opinion sur tout. Et parce que ses opinions ne sont construites que sur son ressenti et non sur des arguments construits, elle exprime en final des opinions de beaufs. Donc, même intellectuellement, elle n’a rien pour elle.
Un jour, elle m’a dit, mais toi, c’est uniquement pour le cul. Non ! J’aurais vraiment aimé construire un couple avec elle, mais là, où elle a raison, c’est que l’on ne construit pas un couple sur le mépris. Il faut dire que j’ai espéré très fort qu’elle m’aide à changer ma vie. Qu’elle m’oblige à changer ma vie. Peut-être a-t-elle senti que mon attente était trop pesante pour elle.
De couple, il n’en a jamais été question, du coup, je me suis senti trahi, abandonné, lésé. J’aurais voulu qu’elle meure ou qu’elle souffre beaucoup. Pourtant, j’ai continué à la suivre guettant dans ses désespoirs le début de sa destruction. Seulement, ce genre de femme, c’est comme la mauvais herbe, ça ne meure jamais. En plus, avec le temps, elle réussit à améliorer sa vie.
Désormais, elle a une amie qui l’aime beaucoup et qui l’introduit dans le cercle de ses relations. Elle a à nouveau un mec et semble heureuse. Là seule chose qui semble lui manquer, c’est de ne plus m’avoir. Mais, c’est comme tout, elle s’y fait comme moi, sans problèmes apparents.
Finalement, parfois, j’ai l’impression de m’être fait une montagne de rien. Pourquoi, cette prise de tête pour une séparation, somme toute banale. Ah, oui, c’est vrai, elle me rappelait sans cesse et quand je la revoyais, elle adoptait avec moi des attitudes de séduction. Évidemment, pour un esprit frustre comme le mien, cela ne pouvait que signifier qu’il y avait encore une chance. Surtout, que parfois, elle me laissait gagner sa couche de sa propre volonté.
Aujourd’hui, par contre, où elle est rentrée dans un cercle de relations, plus de coups de téléphone, plus d’attitudes de séduction.
Et moi, si il n’y a pas de coups de téléphone, je fais comme tout le monde, je fais mon deuil ...tout simplement.
Bon, je dois dire que grâce à elle paradoxalement, moi aussi, j’ai avancé. Pour ne plus être l’image dont elle se gausse, je ne me saoule plus, je bois toujours, mais tranquillement en discutant avec des copains. Je pense à faire quelque chose de ma vie, il est plus que temps.
Aujourd’hui qu’elle s’éloigne, je me retrouve face à moi-même. C’est bizarre, ce n’est même pas douloureux. Non, ce n’est pas ça. C’est douloureux, mais ce qui est douloureux, c’est toute cette lâcheté, toutes ces fuites, ces manques vis-à-vis de moi et des autres. C’est vrai que j’ai tout abandonné, mes espoirs, mes combats, mes amis et mes ennemis pareils. Je donne encore le change parce que je porte encore beau, que j’ai pas un bide de buveur de bière et que ma gueule n’est pas ravagée par la fatigue et les rides de l’ennui. Combien de temps, cela va-il encore durer ?
Sûrement pas trop longtemps. Alors, il est plus que temps que je me bouge. Seulement, qu’est-ce que je peux faire ? Là est la question. Pour le moment, je suis coincé dans mon boulot d’éducateur. Aucune autre structure n’accepte ma candidature du fait que je n’ai pas mon diplôme d’éducateur spécialisé. Mon DEA de sociologie ne sert à rien dans une recherche d’emploi, j’ai touché à beaucoup de choses sans me professionnaliser dans aucune. Donc, à moins d’avoir du génie, la situation me paraît un peu bloquer.
Alors que faire ? L’angoisse me gagne, et même en ciblant pointu les offres d’emploi, les réponses restent négatives. Car là, je me heurte à mon manque d’expérience professionnelle. La quadrature du cercle en quelque sorte.
Et, elle, que fait-elle en attendant. Elle a des amies, un ami de coeur et elle est propriétaire, sa grande fierté. A ce sujet ses mots résonnent à mes oreilles, “ Moi, je suis propriétaire après être arrivée depuis trois ans à Paris. Moi, j’ai des amies avec qui je sors et avec qui je m’amuse comme une folle. A chaque fois, je me fais draguer........regarde-toi ! Toi, qu’est-ce que tu es ? “
Une fois, bourré, je lui ai dit au téléphone que pour assumer ses crédits, elle sera obligée de faire la pute occasionnelle comme beaucoup d’autres femmes dans sa situation. Je lui ai proposé lorsqu’elle se trouvera dans cette situation de me téléphoner pour que je lui envois des copains. Et que moi, à l’occasion, j’en profite aussi.
Je ne pense pas qu’elle fut saoule, mais elle m’a répondu sur un ton sérieux de sérieux qu’il ne saura jamais être question que moi, je puisse en profiter. Dans ma tête, évidemment, ça a fait tilt. Cela voulait dire qu’elle en acceptait l’idée d’avance et qu’elle y avait peut-être pensé avant. Pour moi, évidemment, y’a qu’une salope ou une femme qui peut penser comme ça.
J’ai attendu et j’ai réfléchi. Je n’ai pas été la revoir. A nouveau, c’est elle qui m’a rappelé. Et moi, comme un con, j’y ai été.....pour le malheur de ma vie.
Au début, cela a été. Comme d’hab, elle me faisait des mimiques croustillantes, genre, est-ce que tu ne me trouves pas belle ?
Moi, caustique “ Mais, oui, t’es belle comme un camion qui aurait rencontré un train lancé à pleine vitesse. “ On a commencé à papoter, à parler de tout et de n’importe quoi. De moi, un peu qui s’était remis à l’écriture et qui trouvait que ça avançait bien. Sans compter la cigarette et les tournées dans les bistrots que j’avais calmé sérieusement. Pas de quoi être fier, mais le début d’un commencement. Après, elle a commencé à parlé d’elle et là, sérieusement, ça a commencé à partir en vrille.
Déjà, que madame avait annoncé ne pas vouloir picoler. Moi, étant venu dans de semblables dispositions, la soirée allait s’annoncer calme.
Seulement, je ne sais quel diable a pris possession de nous. Nous, nous mîmes à ingurgiter les bières les unes après les autres. La conversation prit un tour plus personnel, pour ne pas dire passionnel. L’orage approchait, mais nos têtes n’étaient pas encore mouillées.
Elle me parla des mecs auprès desquels elle se faisait draguer. Insistant lourdement, que pour elle, c’était l’approche qui comptait. Moi, je la regardais, son approche, je la connaissais par coeur, c’était quand elle était bourrée qu’elle se faisait enfiler par le premier venu. Qu’est-ce qu’elle était en train de me faire. Elle cherchait à faire monter la pression ou quoi ?
Moi, je l’écoutais pieds et poings liés, sentant le pétage de plomb arrivé à la cadence infernale. Elle se mit brusquement à faire des comparaisons sur les qualités de ses mecs de rencontres et mes manques. Pour me faire comprendre pourquoi, elle n’aurait pu vivre avec moi et même supporter ma présence.
Elle enfonçait sciemment le couteau dans la plaie, le retournait avec délectation, non pas pour voir le sang couler, mais pour voir la souffrance se graver en sillons profonds sur mon visage. Oui, alors, là, à ce moment, j’étais vieux, vieux de tout ce que le monde s’était fait à lui-même et de tout ce qu’elle me faisait à moi.
Je me suis mis à lui renvoyer sa veulerie, ses mensonges par omission pour conserver son image de petite fille modèle que tous se devaient d’aimer. Sauf, que derrière tous cela, il y avait simplement une femme mauvaise et qui le resterait toute sa vie. Une pauvre fille qui quand l’âge se marquerait sur son visage ne pourrait plus cacher la pochtronne de bistrot qu’elle était réellement. Une vraie pauvre merde en somme. Une femme et non une jeune fille comme elle se plaisait à le faire croire alors qu’elle n’était qu’une vieille salope que tous allaient se repasser.
Une femme qui finirait par quémander à boire et un peu d’affection au passage. Alors que moi, moi, j’allais exploser, j’allais transformer les essais et que ma vie désormais se marquerait dans la réussite. J’allais rencontrer du monde, me faire apprécier et surtout, surtout me faire aimer des femmes.
Elle m’a regardé et s’est mise à rire, à rire. D’un rire qui s’enfonçait dans ma poitrine comme une dague chauffée au fer rouge. L’envie de meurtre m’est venue d’un seul coup. Je l’ai vue de mes yeux vus, mourir sous les coups répétés que je lui portais. Mourir sans comprendre, pour la seule satisfaction de ma haine.
Et je me suis calmé, d’un coup d’un seul. Avec une voix qui résonna dans ma tête me disant et me répétait d’une manière lancinante “ Elle te veut du mal, elle cherche à te détruire. “
Alors, à mon tour, j’ai souri et j’ai ri avec elle. C’était juste pour rire, pour se rappeler le bon vieux temps. Nous avions juste oublié que nous ne nous aimions plus, que nous fussions juste des copains. Rien de plus, de bons copains.
Alors, elle s’est mise à me raconter sa relation avec un nouveau mec.
Comment, il la baissait bien, le pied qu’elle prenait dans ses bras. Et ma figure qui malgré moi changeait. Et elle qui en rajoutait, en rajoutait. Évidemment, je suis reparti en vrille. Je l’ai à nouveau traité de salope et je suis parti la haine au coeur. Et cette fois-ci avec la certitude qu’elle voulait me détruire, qu’elle me lâcherait jamais avec cette voix me disant fort dans ma tête “ Elle veut te détruire, te détruire ! “
Et, qu’est-ce que j’ai été faire tout de suite, me bourrer jusqu’à la gueule comme on dit des canons. Le lendemain, au boulot, j’avais une tête de papier mâché au point que même les usagers s’en rendirent compte.
Je me suis calmé pendant trois jours par la suite. Dans l’insomnie complète. Il m’a fallu plus d’une semaine pour récupérer un cycle de sommeil normal. Une semaine que je mis à profit pour réfléchir, tout seul avec cette voix de ma conscience qui me répétait sans cesse “ Fais quelque chose, avant qu’elle ne te détruise définitivement. “
Ce qui est bizarre dans l’histoire est qu’aucune voix n’avait jamais retenti dans ma tête. Jusqu’à présent, je réfléchissais tout seul et prenais ma décision comme un grand. Peut-être que ma relation avec Ambre avait annihilé ma capacité d’analyse, que “ ma conscience “ avait décidé d’intervenir pour me remettre à flot tel un mécanisme de survie.
Une façon pour moi d’accepter et d’intégrer cette voix comme part de moi-même, sans m’en inquiéter davantage. De toute façon, elle m’aidait à réfléchir à me défendre contre Ambre qui était et je l’avais toujours su, l’arme de ma destruction.
Me défendre et surtout m’aider à reprendre l’initiative pour ne plus m’annihiler dans cet autre “ prédateur ” qu’elle était. Voilà où j’en étais au bout de cette semaine de dialogue avec la voix. Il me fallait absolument reprendre l’initiative.
Seulement, la question qui se posait est comment allais-je pouvoir le faire ? Maintenant que je le voulais et que la volonté de la détruire pour me sauver, m’était venue. De la détruire, oui, mais d’une façon telle qu’elle allait m’appartenir pour toujours sans plus pouvoir plus sortir de la geôle que je lui forgerais au plus profond de la bouche de l’enfer.
Voilà, ce que j’allais faire, la posséder jusqu’au fond de la bouche de l’enfer.
En attendant, il allait falloir encaisser ses sarcasmes pour garder le contact tout en jouant sur la distance pour tenir le coup. Elle était avec un nouveau mec, OK ! Qu’elle y reste tant que je n’aurais pas assez récupérer pour jouer mon rôle. Je me vengerais de telle façon que même Satan pourra y reconnaître son oeuvre.
Les jours, sinon les semaines suivantes, je n’ai pas repris contact. Vivant ma vie de mon côté, plutôt mal que bien, mais, traçant ma route. J’ai rencontré des gens, des filles, non pour les draguer comme d’hab, mais pour simplement rire avec. En gros, ça se passe bien. Ma vie défile sans à-coups cette fois-ci. Plus de soûlographies me jetant sous les voitures, peu de soirées prolongées à plus tard que la nuit. Bref, plus de dettes, pas encore d’économies, mais ça ne tarderait.
En quelque sorte, une base pour se projeter vers un avenir. De plus, je revoyais une autre amie qui sans être “elle”, me devenait peu à peu familière sans qu’elle me fusse indispensable.
A chaque fois, que nous nous rencontrions, nous passions, je pense, une bonne soirée.
Peu à peu, deux mois passèrent. Deux mois sans nouvelle. Sans que cela soit une attente, plutôt, un passé qui se délite doucement avec le temps. Même la voix ne se faisait plus entendre. De fait, elle avait dû jouer un rôle de bouée de secours au moment où mon discernement s’estompait.
Je n’avais jamais entendu parler de cette espèce de mécanisme de régulation des dérèglements du mental. Maintenant, si cela m’arrivait à nouveau, je serais sans inquiétude quant à la finalité de ce processus de préservation.
Sauf que le calme avec une diablesse ne dure jamais longtemps. Toujours, elle a besoin de sentir la proximité de sa proie. Et plutôt que la voir lui échapper, elle préférera la détruire.
Le prétexte au coup de téléphone, car il en faut toujours, fut cette fois-ci un renseignement sur sa situation professionnelle. Madame avait un problème relationnel au boulot avec son directeur. La réponse que je ne lui fis pas est qu’une emmerdeuse ne peut que s’attirer des problèmes.
Ses paroles étaient de miel, de sollicitudes affectives. Allais-je couper les ponts, pensais-je en l’écoutant. Non, je n’en avais pas envie car malheureusement le cordon n’était pas encore coupé. Le son seul de sa voix me le rappelait.
Au combiné, elle me la fait malheureuse et lorsque qu’à ma question, pourquoi son mec ne la soutenait pas, la réponse fut que de mec, il n’y avait plus. Et là, elle me fit un appel au secours avec toujours dans la voix, la douceur du miel. A ma grande honte et à mon grand espoir, à nouveau à vif, j’y répondis, droit dans mes bottes, un carcan autour du cou.
Rendez-vous fut pris le soir même et dans cette attente une certaine fébrilité m’envahit, même si la voix intérieure à nouveau éveillée ne cessait de me répéter “ Casse gueule ! Casse gueule ! “
Ce soir-là, en tournant le coin de la rue, je ne vis qu’elle, attablée à la terrasse. En m’approchant, je ressentis sa solitude et sa détresse. Je ne sais pas ce qui allait arriver, je n’attendais rien.
Elle me fit un sourire lumineux et commença tout de suite à me parler d’elle, de ses petits malheurs et de ses gros chagrins. J’étais de retour à la maison et rien n’avait changé vraiment. Elle ne s’occupait que d’elle.
Je dois dire que nous bûmes presque comme autrefois, même si sa capacité de séduction avait nettement diminué. Au final, c’est moi qui déclenchai le signal du départ. Je n’avais pas envie de trop me mettre la tête. Nous convînmes de nous revoir et je l’accompagnais jusqu’à la bouche de métro, prétextant pour ma part un besoin de marcher en solo.
En la regardant descendre les escaliers de la station, la voix retentit à nouveau dans ma tête, mais cette fois-ci avec une force si exceptionnelle que je dus en fermer les yeux tellement, elle me vrilla douloureusement la tête.
Et elle répétait “ Elle veut te détruire, te détruire, te détruire. Son seul plaisir, c’est te faire mal, te voir souffrir et se nourrir de ta souffrance. Il faut te défendre. Tu ne dois pas la laisser t’annihiler, te réduire à néant. Tu vaux mille fois plus qu’elle. Ne te laisse pas faire en la laissant construire ton malheur. Tu dois la détruire avant. La détruire en lui faisant vivre l’enfer ! “
Lorsque je fus en état de rouvrir les yeux, Ambre avait disparu. Elle ne serait même pas retournée et constatant ma faiblesse, serait revenue vers moi. Non, ce n’était vraiment pas son genre. Son genre à elle, c’était plutôt “ Laisse-moi te marcher sur la gueule et dis-moi merci “.
En m’en retournant, je m’inquiétais de cette voix dont l’intensité m’avait laissé un mal de tête douloureux. Le pire, c’est que j’étais d’accord. Cette salope voulait me détruire ou sinon me pourrir la vie.
La voix avait raison, cette fois-ci, je devais prendre l’initiative et surtout prendre le temps de réfléchir. Cela voulait dire, arrêter de picoler bêtement dès que je la voyais. De toute façon, avec le mal de tête que je me tapais, tout ce à quoi j’aspirais, c’était resté tranquille au fond de mon lit après m’être bourré d’aspirine.
Sauf que la nuit, fut une longue suite de cauchemars, tous liés à Ambre et tous avec pour unique victime, ma gueule. Je ne me souviens plus vraiment de leur teneur, je sais seulement qu’ils furent éprouvants. Il me semble même m’être réveillé en hurlant après l’un d’eux. Et à chaque fois, où dans le cheminement du cauchemar, j’en arrivais au stade de supplier mon conscient de reprendre la barre avant de sombrer dans une dimension infernale, je me réveillais en totale sueur, le corps complètement inondé. Et de nouveau, je replongeais dans un sommeil agité.
Que dire de cette nuit, si ce n’est qu’elle marqua pour moi le début de la compréhension de ce qui nous attendait. En elle, en ma dulcinée, quelque chose de diabolique se jouait et c’était moi qui étais chargé de sa rédemption. Je devais me montrer fier du rôle qui m’avait été dévolu et surtout m’y tenir. Pour cette raison, je me devais de maintenir la relation et l’entretenir. C’était donc à moi à prendre l’initiative du prochain coup de téléphone. Mais, j’allais quand même laisser deux ou trois jours avant de me manifester. Le temps où j’étais à son entière dévotion, même si elle s’en fichait à l’époque, était terminé.
Durant, ces trois jours, elle ne donna pas signe de vie, comme si elle avait été rayée de toute existence terrestre. En fait, en repensant à elle, je me suis souvenu qu’à une époque où nous ne nous parlions plus, l’avoir croisé de loin assise à la terrasse d’un café. Pendant un moment, je l’avais regardé fixement. Tout en traçant ma route.
Je savais que je la fixais dans les yeux et qu’elle même me fixait malgré la distance. Et à un moment, deux éclairs, comme deux étoiles rouges jaillirent de ses yeux. A peine, ce phénomène s’imprégnait sur mes rétines qu’elle se levait pour pénétrer à l’intérieur du café, au moment même où ma route divergeait. C’est vrai qu’à ce moment précis, j’eus la sensation de quelque chose de diabolique. Et, un frisson me parcourut car ce n’était pas la première fois. En effet, deux ans auparavant, chez des amis qui m’avaient laissé leur appartement, j’avais rencontré un étrange personnage. Physiquement, il n’avait rien qui retienne l’attention, de taille normale, assez mince pour ne pas dire maigrichon, il se différenciait seulement par ses cheveux longs et une moustache doublée d’une barbichette taillée avec soin à la Napoléon III. Un visage ascétique aux pommettes saillantes accentuait chez lui une allure de rapace.
Il n’y avait que nous dans la pièce et entre nous flottait un ressentiment non exprimé. Du genre de ceux qui causent un gros malaise.
Nous étions à deux mètres l’un de l’autre et à un moment donné où un silence embarrassé nous séparait, nos regards se croisèrent. Ce fut là, certainement, le moment où l’un des moments les plus extraordinaire que j’ai pu vivre dans ma vie.
Son regard était franc, sans plus. Je le regardais droit dans les yeux avec ennui et brusquement ses yeux se transformèrent en deux flammes d’une blancheur intense qui peu à peu envahirent tout l’espace. Nul bruit, nul mouvement, nulle dimension comme si j’avais été projeté dans un ailleurs. Tout l’environnement avait disparu ainsi que nos deux enveloppes corporelles. Il n’y avait plus que les volontés de deux purs esprits s’affrontant dans une dimension où la matière n’avait pas sa place. Pourtant, je conservais mon intégrité mentale face à ces deux flammes qui finirent par se confondre en une lumière unique absorbant l’espace de tous côtés. J’étais immergé dans cette lumière blanche hypnotique et je me disais “ tu me prends pour qui connard ? Tu t’imagines que tu vas m’imposer ta volonté. T’es mal barré ! Je peux soutenir ton regard autant de temps que je veux sans fléchir un seul moment. “
Combien de temps dura cet affrontement hors du temps, hors de l’espace, je ne peux le dire. Terriblement longtemps à mon avis.
A un moment, je me mis à penser “ Il commence vraiment à me faire chier “.
A peine, cette pensée traversa mon esprit que la luminosité diminua, que les deux flammes réapparurent en réintégrant les orbites de mon étrange compagnon et qu’elles s’éteignirent avant que son regard ne redevienne normal. J’avais affronté le destin et je m’en étais sorti du simple fait que je portais trop d’ennui en moi. Cette lumière ne m’avait pas dominé et à cause de cela, je devais continuer à croire en mon destin.
Peut-être aurions dû nous parler, mais la barrière du non-dit ne fut pas franchie comme un obstacle insurmontable dressé par mon ennui. Peut-être que ce jour-là, j’aurais pu apprendre le sens de ma vie.
Mais, ce que je retiens en tout cas et c’est là où je fais un rapprochement avec le regard d’Ambre, c’est l’impression profonde de ressentir quelque chose de profondément maléfique en face de moi. Quelque chose qui n’avait pas réussi à me posséder, mais qui avait tenté de le faire et le plus comique, c’est que c’est certainement l’ennui profond dans lequel ma vie se déroulait qui m’avait sauvé. A moins, mais ça, c’est dans mes rêves, que moi aussi, je possède des pouvoirs dont malheureusement je ne suis pas conscient.
C’est pour cette raison qu’il m’a été dévolu la tâche de lui montrer la voie de sa rédemption.
Finalement, nous nous sommes donné rendez-vous au cinéma, pour aller voir un film qui fasse rire. Le cinéma me semblait pas compromettant et allait nous permettre d’avoir au moins un sujet de conversation mitonné aux petits oignons, le commentaire du film.
La soirée fut agréable, le film sans grand intérêt, mais le restaurant avec un vin de bonne qualité participa à détendre l’atmosphère. Ma bonne voix néanmoins susurrait tendrement à mon oreille “Regarde-là, observe-là, elle te sourit, te parle, cherche à t’embobiner, te séduire pour mieux te paralyser dans sa toile et te sucer les veines jusqu’à te rendre exsangue de la vie. C’est ça que tu veux ou alors te venger de tous ce qu’elle t’a fait subir. Laisse-la croire qu’elle peut te manipuler et après frappe, frappe pour lui faire souffrir l’enfer, mais frappe intelligemment pour qu’elle ne te devine pas. N’oublie surtout pas qu’elle veut te détruire “.
Je dois dire qu’elle fut heureuse de sa soirée et nous nous séparâmes de bonne compagnie dans le métro, chacun prenant sa rame en paix et satisfait. Cependant, je savais qu’elle m’avait pris pour un con, sauf que moi, cette fois-ci, je la laissais pour une conne et qu’elle allait en pleurer des larmes de sang.
Les soirées au cinéma se répétèrent, avec un petit restau de temps en temps et quelques coups à boire. Si je n’avais pas été prévenu contre elle, je serais tombé dans ses filets en lui tendant en plus le couteau pour me trancher la gorge.
Pourtant, à des moments où marchant, elle me prenait le bras ou quand dans un geste inconscient, elle remontait tendrement mon col de chemise, j’étais à deux doigts de plonger à nouveau. Oui, dans ces moments là, je lui aurais donné mon âme et le bon dieu sans confession.
Malgré tout, en moi, demeurait le désir d’elle et elle le savait, en jouissait, même si aucune allusion n’en était faite entre-nous.
Nous étions devenus apparemment des amis qui pouvaient tout se confier, les peines de coeur, comme un avis sur les rencontres amoureuses. Elle me demandait mon avis et riait ou se moquait de ceux que je pouvais poser. Parfois, alors que sa vigilance se relâchait, je saisissais un flamboiement de méchanceté dans son regard. Regard qui reprenait aussitôt sa douceur angélique et qui se mettait à me scruter sans en avoir l’air pour saisir si j’avais capté l’étincelle.
J’aurais mis ma main au feu plutôt que lui faire comprendre que je n’étais pas dupe. C’était le jeu de la mort, pareil que le jeu des petits chevaux. On avance case par case et parfois, on revient en arrière pour mieux repartir. Une seule chose compte, arriver à la case finale. Le premier gagne, la dernière meurt.
On peut dire qu’on s’entend bien, nous rions souvent et formons d’ailleurs un couple que tous trouvent sympa et ils s’étonnent lorsque que nous précisons que ce n’est pas le cas. Ce qui permet à ma douce compagne de rajouter en insistant lourdement qu’elle est libre, libre dans tous les sens du terme. Et d’échanger les numéros de téléphone avec ces mots, “ on s’rappelle, on s’revoit, on s’fait une bouffe “. Agapes en prévision d’où je suis naturellement exclu sans que cela pose problème à quiconque.
Là, je vois bien qu’elle m’utilise pour arriver masquée dans les endroits où son entrée seule la classerait direct comme potentielle à se taper. Et moi qui reste dans ses moments là alors qu’une fois qu’elle se trouve entourée, je n’existe pratiquement plus, à part pour se valoriser en parlant de moi d’un ton moqueur.
Dire qu’une semaine avant, elle me pleurait dans le giron. Évidemment, moi, pauvre con, je me suis encore laissé prendre. Et la voix, éteinte quelques temps, reprends de plus belle “ Tu vois, elle t’a aguichée, attirée et toi, la langue pendante, tu l’a suivie. Maintenant qu’elle est arrivée à ses fins, elle se joue à nouveau de toi, cherche à te faire souffrir pour en jouir. Qu’est-ce que tu crois qu’elle veux, sinon te pousser à bout, à bout jusqu’à ce que tu en crèves. Et toi, qu’est-ce que tu veux ? Qu’elle puisse recommencer avec quelqu’un d’autre après t’avoir sucé ta vie jusqu’à la dernière goutte ? “.
Que pouvais-je répondre sinon qu’elle avait raison. Ambre profitait de ma facilité de contact pour épingler des papillons dans son carnet d’adresse. Fille ou garçon d’ailleurs puisqu’une fois, elle m’avait affirmé qu’il ne pouvait y avoir mort d’homme à pratiquer des rapports homosexuels.
Elle avait ri en voyant ma tête tout en affirmant qu’elle savait qu’une telle assertion ne me ferait pas plaisir. Mais, il fallait s’y faire, cela faisait partie de son charme.
Que pouvais-je répondre à ma voix qui me susurrait de commencer à établir un plan pour détruire la succube avant qu’elle ne me suce le corps et âme. C’est vrai, depuis que notre réconciliation avait pris cette tournure, mon sommeil se raccourcissait à nouveau, agité de soubresauts éreintants.
Et elle qui téléphonait “ On fait quelque chose ce soir ? “ Et moi, j’acceptais en sachant que ce n’est pas avec moi qu’elle terminerait la nuit, même si elle me jurait par tous ces saints qu’elle rentrait toute seule. D’après elle, elle se moquait de tous ces gars qui ne pensaient qu’à la baiser. Ce qu’elle cherchait, c’est quelque chose de plus profond qui se jouait sur la durée et non plus sur l’éphémère. Son affirmation me prouvait sa mauvaise foi car elle avait toujours fait le contraire de ce qu’elle affirmait.
Sa dissimulation, à travers les non-dits, je la connaissais. J’en avais trop souffert, mais ce qu’elle faisait subir aux autres, elle n’y attachait aucune importance. Cela semblait glisser sur sa conscience. Aujourd’hui, elle continue à me prendre pour un abruti, mais cette fois-ci, sans pitié, à visage découvert.
“ Tu vois “, me répétait la voix, “ tu vois comme elle est. Il faut que tu la détruises avant qu’elle ne te consume. Tu perds le sommeil, tu perds l'appétit. Tu bois après vos rendez-vous pour atteindre le néant et bientôt, tu ne seras plus qu’un clochard dont elle s’amusera en prenant ses amants pour témoins. Ils vont bien rire et ils vont bien te frapper lorsqu’elle aura besoin d’une victime pour raviver son appétence sexuelle. Tu as des valises sous les yeux qui bientôt te tomberont jusqu’aux genoux alors qu’elle, regarde-là, elle est plus resplendissante que jamais parce qu’elle se nourrit de ta destruction.
Réveille-toi, tu vas bientôt ressembler à un vieillard, et elle reste jeune. Elle te suce le jus de la vie, ne peux-tu le comprendre. ? Réagis avant qu’il ne soit trop tard. Tue-la avant qu’elle ne te tue ! “ Tuer, ce mot, ne m’était jamais venu à l’esprit, pourtant je l’entendais désormais comme un terme normal et non déviant. J’adhérais à ce mot.
En entendant ces arguments, la haine brûla dans mes yeux et je la fixais, levant mon verre de bière pour dissimuler mon regard. Elle ne devait surtout se douter de rien, car je savais maintenant que le plan à mûrir allait la plonger dans les gouffres des enfers.
Pour cela, il allait falloir que j'entame la première phase, me disais-je tout en la regardant faire sa mijaurée. Cette vue de l’esprit eut le don de me faire rire bloquant les conversations autour. Dans son regard, l’espace d’un éclair, de l’inquiétude, comme une interrogation sur le risque que je lui échappe.
Inquiète-toi ma belle, car je vais moi aussi t’enrouler dans mon amour, t’enrouler de telle façon que tu ne pourras jamais, au grand jamais, en sortir une larme de douleur. Parce que tu ne comprendras pas dans quelle toile, à ton tour, tu seras engluée.
Il est vrai que j’avais un as dans ma manche, un double de ses clefs que j’avais fait faire à son insu lorsque j’étais encore persona grata dans son lit. Ca sera la pièce maîtresse de ma vengeance.
La voix ne me lâche plus. Chaque matin, chaque jour et même la nuit, je l’entends dans ma tête. Elle me conforte dans ma volonté, qui par ailleurs aurait pu être laxiste. Je savais qu’il me fallait être prudent, pour que nul ne puisse remonter jusqu’à moi. La voix m’avait dictée le plan d’action. Un plan carrément machiavélique, qui me donnait entière satisfaction.
Mais, ce qui accentua mon désir de mort, ce fut l’annonce qu’elle me fit d’avoir rencontré un autre garçon. Cette fois-ci, elle m’exprima un désir sincère de ne pas couper les ponts avec moi comme elle avait pu le faire précédemment. Elle m’aimait trop pour ne plus me voir, mais pas assez pour vivre avec moi, il fallait que je le comprenne et que je l’accepte. Je lui répondis qu’il n’y avait pas de problèmes, que nous étions des amis pour la vie, que ce n’est pas ses histoires de fesses qui jetteraient une ombre à notre relation. Là, je sentis que la petite mère se vexait, “ Ce n’est pas une histoire de cul “ - me répondit-elle - “ Lui, je l’aime. “ - “ D’ailleurs, qu’est-ce qu’on va au cinéma ensemble. “ - Je dois dire que je n’ai pas compris, amour cinéma, cinéma amour. Elle aurait voulu se planter qu’elle n'aurait pas mieux fait. “ Je suis content pour toi. “ - lui dis-je, mais en fait, j’étais content, car un homme dans sa vie allait faciliter la mise en place de mon plan. A part, cette annonce, son attitude ne se modifia pas vis-à-vis de moi. Par prudence, elle ne s’investissait pas à fond dans sa nouvelle relation, tenant son mec à distance jusqu’à être sûr de son désir de s’investir dans la relation. En attendant, nous continuions à sortir et moi, sous son regard scrutateur, je faisais comme si de rien n’était. Me scruter pour savoir si la nouvelle donne me procurait de la souffrance n’était plus d’actualité, mais elle ne le savait pas. J’avais vraiment d’autres préoccupations dans la tête; sa destruction.
A force de sortir avec Ambre, à aller au devant de ses désirs, je finis par gagner sa confiance. Même de ses moqueries, je me riais tout en écoutant d’une oreille religieuse ses petits différents avec son ami. Lorsqu’elle me prenait pour cible devant témoins en accentuant ses moqueries, je trouvais la parade dans le mode humoristique. Mais, jamais, je n’ai accepté de rencontrer son ami. Pour accomplir sa destinée, mon plan de toute façon ne prévoyait pas une telle rencontre.
Finalement, elle finit par me confier, les jours et les horaires de leurs rendez-vous. Il m’avait simplement suffit de lui demander “ Pourquoi ne pourrions nous pas faire cela, tel ou tel jour ” et elle de me préciser qu’elle devait le rencontrer. En insistant sur l’avant ou après, elle finit par me fournir l’heure exacte de ses rencontre.
Souvent, je l’interrogeais sur le caractère de l’heureux élu, car après tout que pouvait-il avoir de plus que moi. Je voulais tout savoir de lui, ses petites manies, ses occupations quotidiennes, tous renseignements utiles pour la tâche à accomplir. Un jour, elle me confia qu’il ne voyait pas d’un bon oeil nos relations. Parce qu’évidemment, elle lui parlait de moi. Sûrement, dans le but de le faire douter et amorcer la future souffrance qu’il allait subir. Le pauvre, il ne savait pas sur quoi, il était tombé. Tout doucement, elle allait le manipuler jusqu’à le rendre fou. Mais, pour lui, il n’y aurait pas de rédemption, il faisait parti du plan.
De toute façon, je ne devais rien précipiter, maintenant que j’avais gagné sa confiance.
Peu à peu, j’ai cessé d’aller dans des cafés en sa compagnie. Pour ce faire, je prétextais des occupations annexes, notamment l’écriture qui me prenait comme une envie de pisser et occupait mon temps. En, plus, les sorties, ça finit par coûter cher et mon niveau financier ne me permettait pas de sortir à tout va.
Heureusement, qu’elle avait son mec et pas seulement la nuit.
Finalement, je lui dis vouloir privilégier les sorties culturelles, histoire de nourrir la conversation. Elle n’opposa aucun argument, sa nature profonde étant plutôt de se laisser conduire. Car la petite ne changeait pas. Son intelligence se mesurait à sa capacité à ne s’occuper que du superficiel. Rude corvée que de devoir faire semblant d’écouter de sempiternels clichés. Le mépris aurait pu finir par me submerger, mais ses évocations de ses ébats avec son ami, suffisaient à me renvoyer à mes démons et à ma dépendance.
Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Il fallait qu’elle me titille, affirmant “ Puisque ta jalousie maladive est terminée, tu peux me donner ton avis ”.
En sachant que je ne voulais pas rencontrer son ami. Elle aurait pu penser que l’évocation de ses ébats pouvait être de mauvais goût. Mais, non, il fallait qu’elle me les ressasse avec un sourire d’une innocence angélique.
Aussitôt, la voix revenait, me susurrant “ Laisse là ! Bientôt, son tour de souffrir va venir. Fais ce que tu as à faire. Après, tu peux en être sûr, elle sera à toi pour toujours, là où elle sera ”.
Et, je ne disais rien, faisant semblant d’être à l’écoute, à rire aussi, accompagné par son rire cristallin.
Je n’étais pas encore prêt, ça c’était sûr. Cependant, ma volonté s’affirmait, s’aiguisant comme la lame qui un jour la prendrait à la gorge et ferait qu’elle se noierait dans mon amour, pour toujours.
Mais avant, il m’avait fallu vérifier chez elle le lieu de l’action. Je profitais de soirées où madame sortait avec son ami. Dans ces cas-là, je me munissais d’une paire de gants de chirurgien afin d’éviter de laisser une empreinte indésirable en prévision du jour.
Je ne restais jamais longtemps et n’allumais jamais la lumière.
En fouillant ses placards, je constatais qu’elle gardait des vêtements d’homme, les siens. Il n’habitait pas définitivement chez elle, car elle m’avait souvent affirmée ne pas vouloir le voir lâcher son studio.
Je m’installais sur son divan, le temps de boire une bière dont je ramenais la bouteille vide. Avant de quitter les lieux, je lissais l’étoffe pour éviter de laisser par mégarde la trace de mon popotin. Je savourais ce temps-là, comprenant que les choses avançaient. Personne ne pourrait établir un lien avec moi, d’autant plus qu’elle avait toujours éviter, dans les rencontres faites dans les bars, de m’engager dans des relations plus durables avec les gens qui lui avait plu. Je savais parfaitement qu’elle évitait de parler de moi, à part à ses amants pour titiller leur jalousie. Mon âge ne lui paraissant pas être un facteur de valorisation. Être copain avec un vieux, cela prêtait à sourire. Et madame n’aimait pas prêter le flanc à la moquerie. Donc, de ce côté, je n’avais rien à craindre. En attendant, elle s’imaginait pouvoir me faire subir ses humeurs sans que je ne dise rien.
Au point où elle finissait par s’oublier parfois en se foutant carrément de ma gueule, sûre de son pouvoir. Plus aucune inquiétude dans ses yeux quant à mes réactions. J’avalais les couleuvres, quittant les lieux parfois, en entendant son rire cristallin me poursuivre.
C’est à ça que je pensais lorsque chez elle, je me détendais en sirotant ma bière. Cette pensée nourrissait ma haine, ma haine qui se fortifiait en écoutant avec délectation la voix me raconter ma vie à venir.
La pensée de ce qui m’attendait, m’obséda au point de m’amener à négliger mes connaissances. En fait, j’avais peur qu’ils ne lisent dans mes yeux mes intentions. Je me sentais vulnérable et cela agissait sur mon relationnel. Une espèce de fébrilité me submergeait au point de rendre mes paroles, pareil à un bègue.
Pour contrôler, je m’immergeais dans l’écriture alignant des poèmes ciselés et délirants dont le thème principal était la souffrance. J’aurais voulu frapper les murs et plonger ma tête dans les espaces pour souffler sur les étoiles et les voir filer comme des ballons.
En fait, c’est l’impatience de l’action qui me gagnait. Elle me chatouillait de la pointe des orteils jusqu’au bout des doigts.
Et la voix finit par me susurrer à l’oreille “ Il est temps ! “.
Je pris le téléphone et formait son numéro.
“ Ambre ? Aslan. Comment, tu vas. Grande nouvelle, je suis d’accord pour rencontrer ton mec. Attends, pas dans un café, chez toi. Qu’est-ce que t’en penses ? “
Un silence suivit. Je savais qu’a priori, l’idée ne lui plaisait pas car elle établissait des cloisonnements entre ses relations. Je n’étais même pas sûr qu’elle lui ait vraiment parlé de moi. Le fait d’une telle rencontre lui imposerait de faire le deuil de moi comme amoureux transi. Son copain ne pourrait pas comprendre ce type de relation, cela impliquant des questions de sa part auxquelles elle n’aurait sûrement pas voulu répondre.
“ Non, l’idée te plaît pas ? C’est pas grave, un jour peut-être, si je n’ai pas changé d’avis. d’ici là. On se voit toujours mercredi ? Oui, OK, salut, bisou. “
Finalement, elle avait répondu à ma question, elle ne lui avait pas parlé de moi, malgré m’avoir affirmé le contraire. Elle avait dû m’évoquer, pas plus. Elle était vraiment trop prévisible, et cela aussi allait causer sa perte.
Je décidais qu’il était temps d’agir avant qu’elle ne lui parle de moi en couleur et qu’il en parle à ses connaissances. Nous étions dimanche, mercredi prochain, je devais mettre en place les prémices de l’action. Mon impatience était grande, mais les conditions de la mise en place ne dépendaient pas de moi, mais d’elle. Il allait me falloir la manipuler en finesse. En priant le bon dieu pour que ça marche.
Mercredi soir, je m’arrangeai pour me présenter sous mon meilleur jour. Durant, les deux jours précédent, les somnifères m’avaient aidé à réduire d’autant la fatigue. Mon objectif, provoquer un conflit entre eux. Aussi devais-je me montrer charmant. Je connaissais son fonctionnement. Elle sortait désormais le plus souvent possible sans lui pour le tenir. Sa manière à elle, de tenir les mecs, en leur signifiant que sa vie n’était pas dépendante d’eux. Lui, devait se poser des questions. Un prétexte devait normalement suffire à enclencher un conflit.
Cette fois-ci, nous allions simplement nous faire un restau. Après, je comptais briser là, prétextant une fatigue et un lendemain de travail difficile, ce qu’elle pouvait comprendre, vu la complexité de la population dont je m’occupais.
La soirée fut charmante et elle se joua sur un humour complice pouvant se partager entre deux êtres qui s’apprécient. Nous bûmes quand même, un apéro, une bonne bouteille de vin et un cognac. Elle m’apprit que son chéri devait dormir chez elle ce soir, après avoir passé la soirée avec ses copains. Le moment me parut bien choisi et lorsqu’elle se leva pour se rendre aux toilettes, je glissais dans sa veste un jeu de clé acheté aux puces. Normalement, ses propres clés se trouvaient dans son sac. Dans un état guilleret, je savais qu’elle ne vérifiait jamais ses poches.
Par contre, une fois arrivée chez elle, elle les vidait sur la table, un rituel ou un tic que je lui avais toujours connu. Si, son mec était chez elle, il ne manquerait pas de noter le détail. Si, comme je le pensais, il ressentait envers elle, une confiante méfiance, vu la manière dont elle se comportait, une fois soûle, la question allait immanquablement fuser. Sauf que cette fois, elle n’aurait pas de réponse toute prête. Immanquablement, elle se mettrait à bafouiller, accentuant en cela le doute et provoquant la crise.
Comment pourrait-il la croire ? Personne ne le pourrait ! J’en suis témoin !
La dispute irait crescendo. Elle lui opposerait dans sa confusion et dans son état, les larmes de l’innocence. Mais, un jeu de clé dans une poche de femme bourrée, un tel jeu de clé ne pouvait que révéler la flétrissure de celle qui se déclarait fidèle. La connaissant, elle finirait par l’insulter à son tour et par lui dire de se tirer. Le mec finirait par quitter les lieux, s’imaginant cocu et l’imaginant infidèle puissance dix. Bref, une salope. Elle pleurerait, pleurerait, l’insultant à posteriori et, prise dans l’urgence, à qui elle demanderait conseil sans qu’un soupçon ne l’effleure ? A moi et à moi seul. J’attendrais cela avec impatience, car c’est cela qui me permettrait de mettre en place la deuxième phase du plan.
En attendant, je dormirais tranquille sans somnifère aucun, car la satisfaction du devoir accompli serait suffisante. Quant à elle, quoiqu’il se passe, sa soirée allait être gâchée, à moins que la soirée ne se déroule pas comme je l’avais prévu et qu’elle ne sorte pas les clés de sa poche. Dans ce cas là, le lendemain, ses soupçons pourraient se porter sur moi, mais, j’avais une réponse toute prête. De toute façon, initier une action, c’est accepter une part de risque. Cela, je l’acceptais parce que tout simplement, il n’y avait rien d’autre à faire.
Finalement, je pris quand même un somnifère. Mauvaise habitude entre parenthèse, moi qui ne prenais jamais de médicament avant de la connaître. Le sommeil fut calme et bienfaisant.
Le lendemain, j’attendis, rien ! Pas de coup de téléphone au bureau, pas de coup de téléphone chez moi. Le jour suivant, pareil !
Le troisième jour, mon moral en avait pris un coup. Avant de rentrer, je me rendis chez mon épicier marocain pour me prendre trois canettes de bières. Je n’avais pas l’intention de me soûler, mais de me détendre. Tout de suite, je me plongeais fébrilement dans l’écriture, mais aucune inspiration digne de mon injonction créative ne vint. Brusquement, à 21 heures, le téléphone sonna. Déception, ce n’était pas elle. A onze heures, alors que je m’apprêtais à me coucher, re-sonnerie. Immédiatement, je reconnus sa voix. Immédiatement, je compris qu’elle avait bu.
“ C’est moi ! “
Le ton exclamatif me révélait son état.
“ On s’est disputé. Ce salaud m’a insulté et s’est tiré. “
Je laissais passer un silence, pouvant marquer la surprise.
“ Tu m’entends ? “
“ Oui, qu’est-ce qu’il lui a pris. Il n’a pas apprécié que tu aies bu un peu ? “
“ Même pas, une histoire complètement relou. J’ai trouvé un jeu de clé dans ma poche et ce salaud a cru que j’avais été me faire baiser ailleurs. “
“ Un jeu de clé ? Dans ta poche ? Mais qui a pu te foutre un jeu de clé.........ton boulot peut-être ? “
“ Je sais pas, je sais pas. Mais, ce salaud, il n’a pas voulu me croire. Il m’a insultée et m’a traité de pute. “
Dans ma tête, une constatation évidente se fit, je n’étais pas le seul à lui avoir jeté à la gueule une telle affirmation.
“ Vous, vous étiez déjà disputé avant ? “
“ Non, pour l’instant jamais. Mais, ce salaud, il devait tout garder et attendre la première occasion. “
“ Pourquoi, tu lui retéléphones pas pour t’expliquer. Tu n’as qu’à lui dire que c’est moi qui t’ai confié ce jeu de clé la dernière fois, de peur de le perdre puisque je perds tout quand je picole. Je sais pas, moi, dis-lui que c’est les clés de mon boulot et que je t’ai appelé pour les récupérer. Non, tu ne penses pas ? “
J’entendis comme un sanglot. Elle avait été touchée mortel et dans ma tête la certitude que la machine s’était mise en route se confirma.
“ Il n’en est pas question, c’est lui qui m’a insultée alors que je n’ai rien fait. Il m’a fait croire que tout se passerait toujours bien entre-nous. Il est comme tous les autres mecs, c’est un menteur. Vous êtes tous des salauds de toute façon ! “
Alors là, je dois dire, j’en restais baba avec un spasme de colère me brouillant les idées. Accuser les mecs, alors que moi, j’étais dans cet esprit vis-à-vis des nanas à cause d’elle. Je n’arrivais plus à accorder ma confiance et je les évitais pour ne pas vivre une nouvelle destruction. Là, elle était gonflée, mais le propre des égocentriques, c’est de nier les dégâts qu’ils provoquent autour d’eux. Rien de surprenant de sa part !
“ Oh-là, tu te calmes. Moi, j’ai rien à y faire dans ton histoire. De toute façon, le mal est fait. Si ce mec t’aime, il reviendra. Si c’est un con comme tu dis, basta ! Tu passes à autre chose. “ - En disant cela, l’ancien écho “avec moi” ne revint pas. J’avais fait de sacré progrès - “ Moi, à ta place, je lui dirais que c’est mes clés du boulot, que je te les avais confié de peur de les perdre l’autre soir, que tu avais oublié et que tu me les as rendu. Tu peux lui donner mon numéro de boulot, s’il veut vérifier. Tu me présentes comme un collègue d’une autre structure, un peu dans la lune, c’est tout. “
Je lui suggérais cela sans arrière pensé, maintenant, elle ne pouvait plus se méfier d’une telle proposition puisque je lui avais faite celle de le rencontrer.
Finalement, une petite voix répondit : “ Tu crois ? “
“ Mais, oui, j’en suis sûr. C’est la meilleure solution. Tu laisses passer deux ou trois jours et tu lui téléphones. “
“ Non, je crois que je vais lui téléphoner tout de suite “.
“ Encore mieux, vas-y et tu me tiens au courant, d’accord ? “
“ Oui, je te rappelle, bisou. “
J’en aurais ri dans ma barbe, si j’en avais une. C’est incroyable comme cette fille se laisse manipuler. Évidemment que je ne voulais pas qu’elle attende deux jours. Mais, si je lui avais dis de téléphoner tout de suite, elle aurait trouvé un prétexte pour ne pas le faire. Moi, mon intérêt désormais, c’est que les événements défilent à la vitesse de la lumière. C’est marrant, aucun doute ne l’avait effleurée. Ou alors, soit, j’avais fait fort dans mon rôle de confident, soit l’histoire avec son mec l’avait durement perturbée. Ce qui ne pouvait que signifier qu’elle était amoureuse, et peut-être vraiment amoureuse. Alors qu’elle en profite parce que ça n’allait pas durer longtemps.
Maintenant, il me restait plus qu’à passer à la deuxième phase !
Le lendemain, elle me rappela au bureau. Elle s’inquiétait parce qu’il ne répondait pas au téléphone. Sans doute voyait-il le numéro s’inscrire et faisait le mort. Pas de chance. J’espère que ce débile ne va pas jouer au con et prendre la file de l’air parce que le plan, il était mort aussi.
A la sortie du boulot, c’était à moi d’être stressé, du fait qu’un imbécile m’y avait pris la tête et que la voix ne me lâchait pas la grappe. Était-ce de ma faute, si l’autre branque se mettait à lui faire dans l’absence. Moi, j’étais prêt, prêt de prêt et lui, il la jouait à s'appeler désiré. N’importe quoi !
Monsieur mit du temps pour refaire surface. Pour ce faire, elle a du lui laisser un tombereau de messages. A la fin, il se laissa attendrir pour une rencontre à haut risque pour le lendemain.
“ Que dois-je faire ? “ - me demanda-t-elle au téléphone.
“ Il faut calmer le jeu, d’une façon ou d’une autre ? “
“ Oui, mais comment ? “
“ J’ai un truc qui pourrait t’intéresser “.
“ C’est quoi ? “
“ Du pakistanais, un très bon sheet. De quoi vous calmer. Un cadeau pour la réconciliation. Vous fumez d’abord et vous discutez après “.
“ Tu en as ? “.
“ Oui, j’en ai fumé moi-même. Il est super bon “.
“ Tu fumes maintenant ? “
“ De temps en temps, ça m’arrive “.
“ Quand tu peux me l’amener ? “
“ Tu choisis, je finis à cinq heures et demie. Tu le vois quand ? “
“ Il vient chez-moi vers sept heures et demie “.
“ Très bien, je t’attends à gare du nord du RER dans le hall à côté de la pharmacie. Je te le file et tu traces. “
“ D’accord, à demain. Merci. “
“ Un plaisir, à demain. Bisou “.
J’en aurais ri de plaisir, si l’anxiété de la suite ne m’avait tenaillé. C’est une chose de dire, c’en est une autre chose de faire. Elle m’avait avoué un jour que son mec aimait se détendre en fumant du sheet. Pour les vieux habitués, c’est un moment de délassement lorsqu’on n’a pas la trique pour faire l’amour. Après, tu dors.
J’allais leur livrer du sheet, plus une bouteille de champagne contenant une substance en plus, du butanédiol, la molécule de base du Gamma OH, qui te faisait oublier tous tes souvenirs de la soirée et annihiler toutes tes inhibitions. Utilisée et connue comme la drogue du violeur. J’en avais mis une dose à assommer un éléphant. Leur soirée d’amour allait être inoubliable et........la dernière.
Pour en trouver, j’avais dû me taper des soirées en boîte de nuit avant de trouver un relou qui accepte de céder au prix fort.
La livraison fut vite faite, Madame était pressée, juste le temps de lui livrer le paquet et hop, elle prenais la file de l’air. La reconnaissance des femmes, c’est encore une histoire ancienne. Cependant, sa précipitation me signifiait le degré d’attachement qu’elle lui portait. Un degré d’attachement qui allait déterminer sa future souffrance.
Une fois qu’elle fut partie, ce fut le retour tranquille dans mes pénates.
Maintenant, je devais prendre mon mal en patience, malgré les fourmillements me montant dans les jointures. Une espèce d’exaltation me gagnait et pour l’éteindre, je ne devais surtout pas boire. Dans mes pénates, il me fallait attendre, attendre de commencer à tisser ma toile, comme elle même l’avait tissé autour de moi.
Ils devaient se voir à sept heure et demie. Le sheet et le champagne, ils commenceraient à les consommer sans doute avant de discuter, le temps que les adversaires prennent leur mesure. Après, il y a le temps pour la discussion, le temps des concessions, le temps de la réconciliation, le temps pour faire l’amour. Pour tous ces temps-là, je me détendis, allongé sur mon lit, à essayer de ne penser à rien. Il ne fallait pas venir trop tôt. Connaissant, le bâtiment, dix heures et demie me paraissait une bonne heure. Les locataires, des couples avec enfants en majorité, ne circulaient plus à cette heure. Après avoir fait ma petite affaire, j’aurais encore le temps de prendre le dernier métro pour Denfert Rochereau.
Naturellement, le côté zen de ma détente ne fonctionna pas. La voix résonna dans ma tête, provoquant une espèce d’angoisse qui me déconnecta pour un moment de la réalité. Une crise d’angoisse qui me fit percevoir l’environnement comme hostile et agressif.
Bizarre, je n’avais jamais éprouvé une telle intensité dans....” l’émotion ”. Cette manière de se sentir en dehors avait quelque chose de vraiment déstabilisant. Surtout, lorsque la voix accentuait le phénomène “ Regarde dans quel état, tu te mets. Tu ne m’as pas écouté quand je te disais qu’elle te détruisait à petit feu. Non, tu ne m’as pas écouté alors que je voyais tes défenses s’écrouler les unes après les autres, sans que tu t’en rendes compte. Elle t’a entraîné vers la folie, avec une délectation perverse. Et, toi, tu t’es cru plus fort et plus habile. Tu n’étais qu’un jouet entre ses mains. Un pauvre jouet misérable qu’on jette une fois casser. Bientôt, tu ne seras plus rien et elle te rejettera avec une larme de commisération, en parlant de toi avec ses amants d’un air de tristesse. Elle en détruira d’autres après toi. Elle est maléfique. Tue-là ! Tue-là ! Vas jusqu’au bout ! “
Mais, la voix n’était pas moi. Je l’écoutais parce que, premièrement, je ne pouvais faire autrement, elle était en moi, dans mon être, seulement, elle n’était pas moi. Mon plan à moi, n’était pas le sien. Oui, j’allais la détruire, mais d’une autre façon qu’elle l’exigeait. J’allais la détruire pour qu’elle m’appartienne définitivement dans l’enfer qui allait être le sien.
J’étais certain qu’une fois ma grande oeuvre terminée, tous les symptômes collatéraux subis ces derniers temps disparaîtraient puisque sans plus raison d’être.
Neuf heures et demie, il fallait me préparer.
Vêtements neutres, sombres ne retenant pas l’attention, es gants en caoutchouc, plastron, rasoir de veille facture acquis aux puces et aiguisé depuis trois jours, le tout finit dans un sac à dos. Pas la peine de dissimuler mon visage, trop excentrique à mon goût.
Il était temps d’y aller. Cependant avant une précaution à prendre, lui téléphoner. Pas de réponse ! Je savais pourquoi. Ils étaient KO, allongés sur le lit. Peut-être avait-il eu le temps de faire l’amour, qu’il était beau de mourir après l’amour. La plus belle des morts sans doute.
A Denfert, je pris le métro, la ligne directe plutôt que le RER. Je me sentais froid à l’intérieur, maître de moi. Ce qui allait se commettre, ne me causait plus aucune fébrilité. Tout simplement, ce qui devait être accompli allait l’être. Point !
A Marcadet, je descendis et entamais la montée de la rue. Je me sentais d’un calme et d’une détermination sans faille. En plus, sans émotion.
Arrivé au 79, je vérifiai à partir de la cour intérieure que la lumière au quatrième était allumée pour m’assurer de leur présence. Elle l’était. De toute façon, dans l’état où le produit les avait mis, ils n’avaient sûrement pas pensé à éteindre la lumière.
J’engageais la clé pour ouvrir la porte du hall et plutôt que prendre l’ascenseur, j’attaquais l’escalier. J’avais décidé de sonner à la porte. Au cas, où elle m’eut ouverte, je l’aurais baratiné en lui affirmant avoir appris que la dope était mauvaise, et être venu, inquiet, pour lui déconseiller de la consommer.
Je crois bien que j’avais pensé à tout. Sauf que toute situation à risque pouvait rencontrer des imprévus. Imprévus qui pouvaient tout remettre en question. Pour Ambre, il n’y aurait pas d’imprévu. Son destin était tracé.
Arrivé devant la porte, je sonnais, une fois, attendis, sonnais une deuxième fois, attendis, une troisième et dernière fois avant d’introduire la clé dans la serrure. Une fois, la porte entrebâillée, aucun bruit ne me parvint avant de finir par percevoir un souffle régulier et un léger ronflement.
Je pénétrais dans les lieux. A ma gauche, une salle d’eau, à ma droite, la cuisine et tout de suite, la chambre. Ils étaient vautrés nus sur le lit, collés l’un à l’autre. Ils avaient fait l’amour avant de s’endormir.
Avant tout, éteindre la lumière. Les rideaux ouverts laissaient pénétrer assez de lumières extérieures pour voir sans problème.
En les regardant, je mis mes gants en caoutchouc avec un manchon en plastique qui me remontant au niveau de l’épaule, plus un plastron pour me couvrir la poitrine et tombant sur mon pantalon. C’était la première fois que je voyais sa tête. Les traits réguliers, mais pas ce que l’on peut appeler un beau mec. Pas gras, plutôt flasque dans les chairs. Pas le genre musclé, bref, qu’est-ce qu’elle pouvait lui trouver à ce type ?
Elle, les chairs étalés, avec un ventre bedonnant, rendait l’impression d’une chair déjà grasse. Son visage renvoyait dans le sommeil un masque sans expression. La bouche légèrement ouverte laissant échapper un léger ronflement. Qu’est-ce que je pouvais bien lui trouver ?
La voix brusquement se fit entendre dans ma tête : “ Tue-là ! Tue-là maintenant ! “
Je sortis le rasoir de ma poche. Sa lame était brillante et son fil aiguisée au point de pouvoir couper une feuille cartonnée sans la plier.
Je la regardais en pensant - notre destin va s’accomplir, ma chérie, jusqu’au bout des enfers - le corps était placé de tel façon que je n’avais presque pas à le déplacer. La mort allait être rapide.
Je le retournais doucement sans le réveiller tellement son sommeil était lourd. Je le plaçais de façon à ce que le travail soit facile. Maintenant, il était sur le dos, les bras en croix. Je plaçais le rasoir sur l’aorte. D’un coup sec, l’enfonçais et tranchais en long comme on découpe un jambon de Bayonne. La gorge s’ouvrit comme une pêche trop mûre et le sang gicla d’un coup.
Cela, je l’avais prévu et déplaçais mon buste de façon à ne pas être éclaboussé, tout en maintenant celui de la victime d’une forte poussée sur le buste.
Les yeux s’ouvrirent d’un coup. Le corps eut des soubresauts, mais je continuais à le maintenir alors que le sang s’écoulait désormais à flots sur le lit. Sans difficulté, je pus le maintenir pendant son agonie. Les derniers soubresauts le secouèrent encore, puis plus rien. Le sang finissait par s’écouler lentement de la plaie ouverte en inondant le lit qui finit par en être complètement imprégné. Je me relevais, contemplant satisfait le spectacle. A ses côtés, elle dormait toujours du sommeil du juste. A part, sur mes gants et mes manchons, nul trace de sang sur mes vêtements, sur lesquels de toute façon le sang se serait confondu sur le sombre.
Bon, il me fallait finir le travail. Je saisis la main droite du mort, lui plaçais le rasoir sur la paume en refermant les doigts que je pressais bien fermés pendant plusieurs minutes. Une fois relâchés, ils restèrent fermement crispés sur le manche. Pendant ce temps, Ambre continuait à ronfler doucement, dans un sommeil sans trouble. Je contournais, le lit pour me rapprocher d’elle. En la regardant, un brutal désir d’elle me saisit. Je me penchais sans toucher les draps imprégnés de sang et l’embrassais sur la joue. Un sourire se dessina sur ses lèvres, le sourire d’une femme heureuse. Une femme comblée qui allait se réveiller dans la folie, folie qui l’empêcherait de faire toute connexion avec moi.
De plus, j’avais la certitude que ne faisant pas cette connexion entre le champagne et le drame, elle ne me dénoncerait jamais à la police. Surtout, si je devenais sa dernière bouée de sauvetage. Cette seule pensée l’empêcherait de réfléchir à une telle articulation.
Maintenant, il me fallait terminer et partir. Je changeais la bouteille de champagne, la vidait au même niveau que l’autre, me défis des gants, du plastron et des manchons au dessus du lit, mettais le tout dans un sac en plastique. Remis de nouveaux gants pour me rendre dans le salon contigu à la chambre et vérifier que la dope était bien là. Elle s’étalait avec le papier à rouler sur la tablette. Pas de problème, les flics auraient à manger. Satisfait et pour ne pas dire, très content de moi, je sortis de l’appartement.
Dans l’escalier, je me débarrassais de mes gants dans le sac en plastique, en y rajoutant mon jeu de clé. Sac que je comptais jeter dans une poubelle de mon quartier.
Ma montre marquait onze heures, j’avais donc passé à peine une heure chez Ambre. Je pouvais tranquillement atteindre la station de métro.
Un rire compulsif me secoua. Je te souhaitais bon réveil, Ambre.
Pour une fois, mon sommeil fut calme, sans cauchemar et sans somnifère. En fait, une fois couché, je m’endormis comme une masse. Au lever, j’étais frais et dispos, prêt pour le boulot et en plus avec un vrai plaisir à y aller. J’étais tellement dispo que je me pointais même en avance. Un bon café près du boulot me permit de mettre ma bonne humeur à l’épreuve des plaisanteries un peu lourdes du patron.
Même, les usagers me firent remarque de ma bonne humeur, sans compter mes collègues qui depuis quelques temps s’étaient habitués à ma sombre humeur. De la mère Ambre, nulle préoccupation ne me vint. A son heure, j’en aurais des nouvelles.
De nouvelles, j’en eus par les journaux, ensuite, les semaines s’écoulèrent tranquillement, tellement tranquillement que je redevins un être normal, un être bien dans sa peau, avec l’avenir devant lui. Son souvenir commença même à s’estomper, la voix même disparut. Je ne savais pas ce que Ambre devenait et à vrai dire, je n’en avais rien à faire. Elle vivait sa vie et moi la mienne.
Les semaines s’ajoutèrent pour se transformer en un, puis deux mois Puis, un soir, un message s’inscrivit sur mon répondeur.
C’était elle. Elle m’appelait au secours. Elle était en secteur psychiatrique à la prison de la santé. Qu’est-ce qu’elle pouvait foutre en secteur psychiatrique et en plus à la Santé ? Elle avait toujours été un peu bizarre, mais à ce point là tout de même. Les médecins la maintenaient sous camisole chimique après lui avoir imposé une cure de sommeil pendant pratiquement un mois. Un mois nécessaire pour lui éviter de sombrer dans la folie et tenter de la faire atterrir en douceur dans la réalité. C’était un cauchemar, elle ne voulait pas devenir folle. J’étais son dernier recours. Elle ne pouvait pas rester longtemps au téléphone, son histoire avait dû paraître dans les journaux, je devais me renseigner. Elle avait droit à un coup de téléphone par semaine. Elle me rappellerait.
Voilà, ce fut tout.
Je me suis évidemment demandé qu’est-ce qu’elle avait encore bien pu imaginer pour me contacter et tenter de me réamorcer. Décidément, elle ne voulait pas lâcher sa prise. Cependant, je suivis son conseil et recherchais dans les archives des journaux l’affaire qui la concernait, un meurtre, carrément un meurtre ! Elle hurlait son innocence pourquoi pas, j’avais une tendance naturelle à la croire. La défendre d’abord - me dis-je - après, on verrait.
Par la suite, j’eus droit au coup de fil par semaine pour me raconter une histoire qui me parut vraiment extraordinaire. Mais, ma confiance ne faillit pas. Son innocence finirait par être reconnue. Et, à sa sortie, je serais là pour l’attendre.
Elle était accusée de meurtre. Plus précisément, d’avoir égorgé son amant après lui avoir fait l’amour. Les journalistes n’avaient rien trouvé de mieux que la décrire comme une espèce de mante religieuse, une schizophrène paranoïde. En bref, c’était une folle meurtrière. En entendant cela, un frisson me parcourut la colonne vertébrale. Cela aurait pu m’arriver. Mais, non, elle n’était pas folle, c’était une certitude, autrement, jamais, je n’aurais pu l’aimer. Il est également impossible que depuis le temps que je la connaissais, je n’aie pas pu finir par détecter le moindre symptôme d’un tel dérangement mental. Non, je lui faisais confiance, elle était innocente et c’est l’autre connard qui était un malade mental.
Au téléphone, elle me criait son innocence. Elle s’était réveillée avec à son côté, son amant suicidé. En évoquant le lit plein de sang et le spectacle de son ami la gorge ouverte, des sanglots déchiraient ses propos.
A ma question, pourquoi se serait-il suicidé ? Elle me dit ne pas le savoir. Mauvaise réponse, à mon avis pour les flics. Tout, par ailleurs, semblait se liguer contre elle, les amis de son amant avaient tous certifiés qu’il n’était pas dépressif et que par contre, elle, ils l’avaient toujours trouvés un peu bizarre.
Malgré tous ces avis négatifs, je contactais une avocate, avec qui je comptais bien rester en relation permanente. La question étant pourquoi cet abruti avait jugé bon de s’égorger dans son lit et à ses côtés. Fallait du vice pour faire un truc comme ça. De plus, pourquoi s’égorger à la samouraï et ne pas choisir une mort plus douce, les somnifères par exemple. Non, il avait fallu qu’il le fasse dans l’excès, et, à mon avis, cela ne pouvait que traduire un dérèglement mental, doublé d’une perversité sadique. Sans compter que l’abruti ressentait une fascination pour les fameux samouraïs dont il n’arrêtait pas de bassiner tout un chacun. Et cela, ses amis ne pourraient pas le nier, comme je l’affirmais à l’avocate. C’est peut-être de ce côté là qu’il fallait chercher. Des malades qui passaient à l’acte sous l’influence d’une fixation, ça existait. Surtout, chez les fanatiques des films japonais où les héros se trucidaient à qui mieux, mieux, sans compter ceux qui s’auto trucidaient avec un plaisir sadique, à la limite de la jouissance sexuelle. Qu’est-ce qui nous disait, qu’après tout, l’abruti n’avait pas joui dans ses derniers spasmes d’agonie, joui sexuellement, j’entends.
Mais, tout cela, il fallait le prouver, comme le souligna l’avocate. Néanmoins, elle était intéressée et comptait creuser la question en consultant des professionnels. Quant à Ambre, elle n’était pas prête de sortir, mais, pour moi, cela n’avait pas d’importance, j’étais quelqu’un de patient.
En effet, pourquoi, son amant se serait-il suicidé ? Il était semble-t-il heureux dans son boulot. Pas d'arriéré psychiatrique avéré, elle non plus d’ailleurs. Par contre du côté de ses amis, elle n’en eu qu’une, qui témoigna en sa faveur. Ses autres connaissances, de travail ou de bar s’étaient toutes défilées affirmant ne pas la connaître assez pour porter témoignage. Il faut dire qu’elle n’avait pas fait fort en les rejetant les unes après les autres après les avoir manipulées. C’était un retour de bâton en quelque sorte. De ses relations de bar, il ressortit des habitudes alcooliques prononcées qui ne témoignaient certainement pas en sa faveur.
Ses coups de téléphone traduisaient un état psychique extrêmement vacillant. Si, elle n’avait pas été sous traitement médicamenteux, elle aurait certainement sombré dans la folie. La certitude s’imposa, à moi, qu’à partir de maintenant, et pour toujours, elle aurait une propension à la folie.
Mais, je serais là pour la protéger contre le monde entier, car maintenant, qu’elle subissait une adversité gravissime mon amour s’était réveillé. J’allais être son chevalier servant et je ferais en sorte que cela soit pour toujours.
Souvent, je me demandais comment, elle n’avait rien vu venir de la démence de son amant ? L’instabilité de ce type qui allait lui faire l’horreur la plus totale, s’égorger à ses côtés. Comment pourra-t-elle surmonter ce traumatisme ? C’est vrai que côté approche psychologique, elle était un peu nulle. A chaque fois, qu’elle rencontrait quelqu’un, il fallait qu’elle m’en parle de long en large afin de solliciter mon avis.
Je regrettais d’avoir refusé de m’être prononcé sur lui, par simple jalousie. J’aurais préféré la savoir loin de moi que dans cet état. Mais, avec tout mon amour, je finirais par poser un voile d’oubli sur sa douleur. Je serais là pour la chérir. Au fur à mesure que le temps s’écoula, Ambre passa de l’hystérie épouvantée au calme médicamenteux pour finir sur le ton d’une indifférence où la vie n’est plus qu’un fardeau dont on attend la fin. Pourtant, elle continua à me téléphoner comme un rite qui dans la confusion la rattachait malgré tout à la vie.
De mon côté, je me battais pour rassembler des témoignages qui puissent éclairer le juge afin de l’amener à changer son point de vue. En la considérant, non comme une meurtrière, mais plutôt comme la victime d’un malade mental qui aurait cherché à lui nuire en commettant le plus grand des crimes, son propre sacrifice. Pour commettre une telle vilenie, il devait être en grande souffrance. Cela était indéniable. Néanmoins, il avait dû également avoir été sacrément atteint pour imaginer une telle mise en scène. Car, c’était de cela qu’il s’agissait, d’une mise en scène morbide issue de la cervelle malade d’un esprit paranoïaque. Et, cela le juge devrait finir par l’admettre.
Les contacts de l’avocate avec des sommités de la psychiatrie confirmaient la pertinence de ce scénario. Scénario qui semblait les fasciner particulièrement comme s’ils appréciaient de plonger dans les méandres de la perversité mentale. En fait, ils devaient prendre leur pied à concocter des cheminements psycho analytiques pour justifier ce drame. L’idée du paranoïaque suicidaire pervers leur plaisait. Ils en rajoutaient des couches, notamment à travers les médias qui peu à peu s’étaient ré emparés de l’affaire dans une période plutôt terne au niveau actualités sanglantes. Ambre, sans le vouloir, était transformée en héroïne médiatique faisant la une des journaux, et participant à la conversation des ménages. Et au fur à mesure que les mois passèrent, l’opinion se retourna en sa faveur. De tueuse perverse paranoïaque, elle devint la pauvre victime innocente d’un dément psychopathe. Ce qui ne pouvait, à mon sens, que tendre à influencer la position de la justice.
Lorsque, je lui racontais l’évolution de son affaire au téléphone, sa voix s’inscrivait dans l’indifférence et mes coups de gueule pour la faire réagir ne rencontraient qu’un mur si épais que je n’arrivais pas à le franchir. Ces coups de téléphone me désespéraient et me rendaient plus fort en même temps. Me désespéraient parce que je la sentais loin de moi, me rendaient plus fort parce que m’obligeant à aller, pour la défendre, jusqu’à la limite de moi-même.
Au bout de six mois, Ambre fut dirigée vers un hôpital psychiatrique fermé. Son procès fut jugé huit mois plus tard et déboucha sur un non lieu, la justice n’osant aller jusqu’à reconnaître son innocence. Je dois dire que mon témoignage fut déterminant et mes efforts aussi. Je retrouvais toutes les personnes qui l’avaient appréciée et qui à la suite de migrations diverses s’étaient éparpillées à travers la France. En tout cinq personnes qui vinrent témoigner en sa faveur. A l’occasion du procès, je rencontrais sa famille avec laquelle, je m’attachais à entretenir d’excellentes relations. N’étais-je pas le preux chevalier qui défendait leur fille envers et contre tous. De plus, les visites faites à leur fille en premier temps en prison et par la suite en psychiatrie les déstabilisaient durement. Moi même, j’avais refusé de m’y rendre avec eux, à part une fois et j’en avais été traumatisé. Je voulais garder d’elle une image pure. C’est dans mes bras que je voulais la recevoir et c’est pour cela que je me battais.
En prévision de sa libération, puisque ses parents avaient refusé sur mes conseils de la maintenir en psychiatrie, je réussis à les persuader de me laisser m’en occuper chez moi, plutôt que de s’en occuper chez eux en province. Qu’ils n’aient pas d’inquiétude, j’allais l’entourer de toute l’affection, de l’attention dont elle avait besoin et qu’elle méritait. Pour ce faire, j’avais pris un congé sans solde de trois mois qui serait couvert par une cagnotte accumulée durant les huit mois précédents.
En attendant qu’elle aille mieux, je gérerais ses affaires et ferais en sorte que ses factures soient payées. Fallait prévoir toutes les démarches, finaliser son licenciement, l’inscrire à l’ANPE pour la sécurité sociale et toutes autres démarches dont j’étais habitué.
On verrait comment elle allait supporter les jours à venir et pour emporter leur accord, je promis de leur téléphoner tous les jours.
Vendredi, ce vendredi, nous devions aller la chercher. Durant, les trois derniers jours de maintien en psychiatrie qu’avaient exigé les médecins pour déterminer les conditions et les soins en ambulatoire, ma tension grimpa de trois mille degrés.
Une certaine fébrilité me gagna, l’insomnie à nouveau fit son apparition. Tous les jours, je voyais les parents. Nous mangions ensemble le soir et l’incertitude de ce que nous allions vivre, nous pesait gravement. Dans ma petite studette, j’avais tout refait à neuf, la couleur des murs, d’un bleu reposant, le matelas et la moquette changés, un petit frigo acheté. Tous mes dossiers virés pour laisser de la place à ses affaires récupérées chez elle avec ses parents. Tout était prêt pour la recevoir.
Ils lui avaient demandé si elle préférait rester avec moi et elle leur avait donné son consentement. Selon leur dire, elle était contente de venir chez moi et son regard s’était éclairé lorsqu’ils lui avaient fait cette proposition comme lorsqu’à chaque fois qu’ils lui parlaient de moi.
Il était entendu que nous irions la chercher à l’hôpital, puis ils nous laisseraient devant la porte de mon immeuble. J’avais insisté pour que la mère, ne pose pas de questions au médecin traitant vu la vulnérabilité qu’elle avait manifesté depuis le drame.
Au jour dit, ma piaule était remplie de fleurs de lys, ses fleurs favorites. Nous, nous rendîmes ensemble à l’hôpital. C’était un groupe de bâtiments entourés d’un haut mur bardé de pointes de fers aiguisés tout son long. A l’intérieur, un jardin fait de parterres de rosiers, coupé d’allées sablées avec quelques bancs par-ci, par-là.
Le bâtiment principal exhalait la détresse et la peur. Plus, nous nous en approchions, plus un sentiment d’angoisse nous saisissait. L’angoisse d’elle, de ce qu’elle était devenue aujourd’hui. Le hall blanc qui nous accueillit nous la renvoya en écho en l’accentuant. Nous, nous dirigeâmes vers l’accueil, la mère d’Ambre pleurait en reniflant. Son père, droit comme un “ i “ marchait d’une démarche saccadée. Moi-même, je n’en menais pas large, mon coeur battait et une sueur me coulait dans le dos.
L’hôtesse nous accueillit avec un sourire “ Bonjour “ - dit-elle.
“ Bonjour, répondîmes nous en coeur. “
“ Que puis-je pour vous ? “
“ Nous venons chercher ma fille, Ambre Delmein. Elle sort aujourd’hui “.
“ Tout a fait exact. Vous avez juste quelques papiers à signer. Un instant, s’il vous plaît “.
Elle se tourna vers une pile de dossiers pour finir par en extirper un. En la regardant le feuilleter, je me fis la réflexion qu’il était relativement épais. Que pouvaient signifier toutes ces feuilles dactylographiées annotées sur les marges. Que pouvaient-elles raconter de la vie de celle qui nous attendait. De ses douleurs, des ses angoisses, de sa vie. Un vertige me saisit et j’eus brutalement l’impression que du sang coulait de tous ces feuillets.
“ Son médecin traitant souhaiterait s’entretenir avec vous, avant que vous n’alliez chercher votre fille “.
La voix de l’hôtesse me secoua, me ramenant à la réalité. La vision m’avait légèrement déstabilisée, mais je me ressaisis aussitôt et vérifiais d’un regard que les parents n’avaient pas capté mon trouble. Heureusement, ils étaient trop dans le stress pour s’occuper de quoi que ce soit, mise à part leur douleur.
“ Naturellement “ - répondit le père.
Nous suivîmes une infirmière dans un ascenseur, puis dans un couloir où semble-t-il se rassemblaient tous les services administratifs. Devant une porte capitonnée qu’elle ouvrit, l’infirmière s’effaça. Nous pénétrâmes dans un vaste bureau dont les murs étaient couverts d’étagères emplies de livres ou de dossiers. Au dessus du bureau, un panneau de mur libre livrait étonnamment les portraits conjoints de Sigmund Freud et du Mahatma Gandhi. Sans doute, réunis ici, pour marquer l’originalité de l’occupant des lieux. Occupant qui d’ailleurs se leva pour se porter à notre rencontre.
“ Monsieur Delmein, Madame, heureux de vous rencontrer “. Et faisant, comme si il venait tout juste de m’apercevoir “ Monsieur ? “
“ Dejean, Aslan Dejean “ - répondis-je.
“ Enchanté, nous nous connaissons par téléphone interposé “.
“ En effet docteur, heureux de vous rencontrer. “
“ Moi de même, moi de même, mais asseyez-vous, asseyez-vous, je vous en prie “. Ajouta-t-il en approchant un siège à mon intention, lui même faisant le tour de son bureau pour s’y installer.
“ Bien “ - dit-il après s’être assis - “ Je ne vous cacherai pas que le cas de votre fille me pose problème.
Trois paires d’yeux le fixèrent avec angoisse. Ce type devait soigner ses effets - pensais-je.
“ Ta-ta-ta “ - dit-il en levant une main apaisante - “ Votre fille a subi un important traumatisme. Ce traumatisme s’est en quelque sorte greffé sur une fragilité psychologique préexistante. Je vais être franc avec vous, elle a failli basculer dans la schizophrénie. Son équilibre mental reste extrêmement fragile. Elle restera encore longtemps sous dépendance médicamenteuse et je compte sur vous pour qu’elle respecte son traitement. Dites-vous bien que le non suivi de la prescription fera réapparaître des symptômes paranoïaques aigus. Symptômes qui peuvent aboutir à des passages à l’acte, soit contre elle-même, soit contre ses proches. Je ne vous cacherai donc pas que son traitement est lourd. Soyez persuadés que sans cela, l’était de votre fille risquerait d’empirer, d’où mon désaccord pour qu’elle nous quitte. A mon avis, cette sortie est largement prématurée. Mais, je ne peux m’opposer à votre volonté. Aussi, j’aimerais que nous fixions le cadre de sa sortie et que nous le fixions d’un commun accord. “
Manifestement, il attendait un assentiment de notre part, ce qui ne posait de toute façon aucun problème. Lui, et moi, jusqu’à présent n’avions eu que des entretiens téléphoniques même lorsque j’avais Ambre délirer dans une cellule capitonnée, il n’était pas là. Du côté des parents, seul le père avait usé de son droit de visite à chaque fois. Quand, je dis droit de visite, cela avait été pour voir sa fille tellement abrutie de médicaments qu’elle n’avait eu pour lui qu’un regard absent la première fois, une conversation décousue la deuxième, pour finir une troisième fois par une fébrilité angoissée.
De tout cela, il n’avait pratiquement rien dit à sa femme qui s’était effondrée en larmes lors de leur première visite commune et qui n’avait pas renouvelé l’expérience par la suite. D’ailleurs, dès qu’il s’agissait de sa fille, elle se mettait à pleurer comme une madeleine. Nous lui avions arrachée la promesse qu’elle se tiendrait pour venir la chercher. Ses yeux mangeaient le visage du médecin et, vu qu’elle même se trouvait sous antidépresseurs, je me demandais si elle saisissait exactement la signification de ce qui venait d’être dit. Son regard légèrement hagard ne me laissa aucun doute sur son incompréhension.
“ Docteur “ - lui demandais-je - “ Qu’est-ce que vous voulez dire par des passages à l’acte contre elle et contre ses proches ? “
“ Disons que votre fille “ - dit-il en s’adressant aux parents - “ Lorsque nous avons réduit son traitement suite à une amélioration de son état s’améliorait, s’est auto mutilée sur les bras et les cuisses. A la suite de cela, nous avons dû la mettre en cellule d’isolement. Quant au risque de s’attaquer à ses proches, nous ne pouvons occulter un possible passage à l’acte, même si dans le cas de ce type de pathologie, il est extrêmement rare. Par contre dans le cas de votre fille, nous ne pouvons prévoir l’évolution. Nous n’avons pas pu jusqu’à présent déterminer le terrain sur lequel s’est greffé son délire, ce qui m’autorise à émettre une réserve quant à sa sortie. Si une crise de ce type se déclenchait, disons qu’elle pourrait mettre votre intégrité physique en danger puisque, si j’ai bien compris, c’est vous qui allez la prendre en charge “ - précisa-t-il en me regardant.
J’opinais de la tête. La réponse étant destinée plutôt aux parents et surtout à sa mère afin qu’elle saisisse parfaitement le bien-fondé du rôle qui allait m’être dévolu. Il fallait qu’elle intègre ce que pourrait être sa souffrance à vivre chaque jour avec elle et en ne pouvant rien faire pour atténuer son supplice.
Le médecin reprit la parole.
“ Comme vous me l’avez précisé, et sur ce point, je vous ai signifié mon accord, mademoiselle votre fille restera sur Paris, en compagnie de monsieur ici présent. C’est bien ça ? “
Les parents opinèrent. Et se tournant à nouveau vers moi, il ajouta “ Deux fois par semaine, mademoiselle devra venir pour sa piqûre. A cela se rajoutera, un traitement dont je vous ai préparé l’ordonnance qui devra être renouvelée les premiers temps chaque semaine, puis selon l’évolution tous les quinze jours. Nous ferons une évaluation ici même tous les mois et ce jusqu’à ce que nous puissions déterminer l’évolution des symptômes. “
“ Pathologie qui porte un nom ? “ - demandais-je.
Il répondit en s’adressant aux parents.
“ En fait, votre fille est passée par plusieurs phases. Une phase de régression dans l’enfance en premier temps où nous la maintenions sous camisole chimique. Par la suite, elle a connu une phase, dirons-nous......d’absence. Elle était tout simplement absente au monde. Une phase que je définirais comme autiste où le patient s’isole complètement du monde. Pas d’appétit, pas d’envie, pas de réponse aux stimulus. Elle n’existait pas, et, comme elle n’existait pas, son corps se délitait tout simplement. Puis, une phase de dépression doublée de crises de paranoïa aiguë, crises qui l’ont amenées à ces actes d’automutilation. La dernière phase que nous avons connu a été celle plutôt mystique du genre “ Pourquoi Dieu a-t-il m’a t-il envoyé cette épreuve ? “, Ce qui était plutôt positif et qui participait d’une reconstruction. Cette phase s’est accompagnée de nombreuses crises de larmes où cependant toute tentative de se détruire a disparu. Cependant, elle oblitère le plus souvent ce qu’elle a vécu et même une part de son enfance, ce qui d’ailleurs m’interroge et a motivé ma demande de vous rencontrer au plus tôt ce qui malheureusement n’a pu se faire dans votre cas madame qu’une fois, ce que je comprends parfaitement. “
Le père répondit : “ Nous avions bien reçu votre lettre, mais ma femme était trop bouleversée pour se déplacer de nouveau sur Paris “.
“ J’avais saisi. “ - lui répondit-il - “ mais, voyez-vous, nous aurions eu besoin de plus de renseignements pour pouvoir aider votre fille. C’est notamment la raison pour laquelle, j’aurais souhaité la garder pour pouvoir continuer la thérapie commencée. Mais, je comprends parfaitement votre désir de la voir hors de nos murs. “
“ Et actuellement “ - l’interrogeais-je.
“ Actuellement, son traitement reste lourd. De façon à inhiber ses pulsions morbides et atténuer l’intensité du trauma. Nous la maintiendrons sous somnifères, je pense pendant plusieurs semaines car ses cauchemars peuvent l’amener à vouloir se faire du mal. Faire du mal, pouvant quand même être entendu comme tentative de suicide, il faut le savoir. C’est une personne très fragile, à la limite de basculer dans ce qui pourrait paraître une incohérence comportementale. “ - il laissa passer un temps - “ Je suppose que ce n’est pas la peine de renouveler ma demande de nous la laisser ? “ - le silence fut sa seule réponse - “ Je m’en doutais. Bien, puisqu’il en est ainsi, je présume qu’il vous tarde de la voir ? “
Le docteur se leva, nous précédant pour ouvrir la porte.
“ Veuillez me suivre, s’il vous plaît. “
La mère d’Ambre me fit pitié. Manifestement, l’entretien l’avait éprouvée. Elle avait une pauvre mine, retenant difficilement ses pleurs. Certainement, la vue de sa fille allait déclencher une crise, ce qui n’était vraiment pas souhaitable.
En compagnie du docteur, nous parcourûmes une suite de couloirs, montâmes et descendîmes une série d’escaliers pour finir par déboucher sur un hall qui me parût immense. Immense car vide, vide de tout meuble, vide de toute vie, comme un vaisseau solitaire sur un océan. Durant un bref instant, j’eus l’impression d’être une barque tanguant sur des vagues venant me frapper de face et me faisant vaciller. “
“ Quelque chose ne va pas, monsieur Dejean. Vous, vous sentez mal ? “
La voix du docteur me fit sursauter. Que m’était-il arrivé ?
“ Non, rien, merci, l’émotion sûrement. “
Il sembla prendre ma réponse pour argent comptant. Je ne savais pas ce qui arrivait, mais, il allait falloir que je me surveille tant que je me trouverai dans les murs de l’hôpital. Cela faisait deux fois que je ressentais un étourdissement et il ne fallait pas qu’un autre trouble puisse remettre en question mes retrouvailles. De toute façon, je savais que dès que je la reverrais, tout s’arrêterait, car elle sera là devant moi.
Nous suivîmes encore un couloir avant que le médecin ne s’arrête devant une porte.
“ C’est ici. “ - dit le docteur en nous désignant la porte.
Le numéro 22, ainsi, elle avait un numéro. Elle s’appelait le 22. Le 22, un chiffre sans signification, ne reflétant que le vide, ni personnalité, ni âme, ne reflétant ni elle, ni moi. Comme un morceau de papier que l’on aurait jeté au vent comme n’importe quel papier.
Le médecin tourna la poignée, ouvrant la porte, tout en s’effaçant pour nous laisser passer. En fait, pour laisser passer trois zombies, aussi pâles les uns que les autres dont les pauvres jambes flageolaient en passant la porte. Je ne dus pas être le seul à avoir les yeux qui dévoraient la chambre, terne, blanche.
Et, elle était là, là devant moi, assise sur une chaise, à côté de son lit.
Également si blanche, assise sans réaction, nous regardant comme si nous n’étions pas présents, absente, mais tellement présente, tellement présente pour moi, qui ne voyait qu’elle. Comme un phare dont la lumière annihilait tout ce qui pouvait exister autour. Il n’y avait plus qu’elle et moi.
Mais, ce fut sa mère qui la première se précipita pour l’enserrer dans ses bras. Et l’instant magique disparut, anéanti par cette misérable personne, qui à genoux pleurait sur les cuisses de sa fille, en l’appelant, mon enfant chéri, mon enfant à moi.
Son père s’approcha et lui entourant tendrement l’épaule de son bras, lui dit : “ Ma chérie, nous sommes venus te chercher “ - et m’indiquant - “ Regarde Aslan est avec nous, il est venu aussi “.
Comme, si elle le savait pas que j’allais venir. Mais qu’est-ce qu’ils croyaient, qu’elle les attendait eux ? Mais, c’est moi qu’elle attendait Ambre, moi, moi et personne d’autre. Il n’y a que moi qui saura la soigner, qui saura m’en occuper, qui saura la chérir comme elle le méritait. Il n’y a que moi qui l’aimais, elle l’avait toujours su. Je l’avais toujours su.
Le médecin s’avança pour relever la mère. Ambre n’avait toujours pas bougé. Son visage était resté lisse, pas un muscle n’avait tressailli. Son regard lointain était tout simplement resté lointain.
“ Madame, s’il vous plaît, ne rendez pas les choses plus difficiles ! S’il vous plaît monsieur, veuillez calmer votre femme “.
Comme il était impossible de tarir les eaux d’un fleuve, il était également impossible de tarir les larmes d’une mère. Son mari fut obligé de la faire sortir, me laissant ainsi seul avec elle et le médecin.
Je m’approchais doucement afin d’éviter qu’elle ne se sente brusquée. Je me mis en face de son regard vide, m’asseyant sur le lit.
“ Ambre, Ambre, ma chérie, c’est moi, Aslan. “
Son regard resta neutre, sans vie. Je lui caressai la joue et alors que je commençai à me demander si elle allait avoir une réaction, un petit rictus s’imprima sur ses lèvres. Un petit rictus qui petit à petit déchira ses lèvres jusqu’à se transformer en sourire. Un sourire qui se transforma bientôt en rire. Et, elle se mit à rire, à rire du rire grinçant d’un pantin brisé, à rire comme une folle.
Je lui pris la tête pour la serrer contre ma poitrine, en chuchotant à son oreille “ Arrête, s’il te plaît, arrête “. Mais, son rire continuait de résonner à mes oreilles, continuait à me déchirer les tympans. Un rire qui jamais ne s’arrêterait, un rire qui nous détruirait tous. Je murmurais “ Ne m’abandonne pas, ne me laisse pas seul. Je t’aime Ambre “.
Son rire s’arrêta net, je la sentis se crisper. Elle se détacha de moi et me regarda droit dans les yeux. Son regard était le miroir du désespoir.
“ Aslan, c’est toi “ - murmura-t-elle.
Des larmes commencèrent à rouler lentement le long de ses joues, puis de plus en plus rapidement.
“ C’est moi, ma chérie. “
“ J’ai si peur “ - continua-t-elle - “ si peur “.
Je lui saisis les mains et les serrais très fort. “ Je suis là maintenant, tu n’auras plus jamais peur “.
Son regard vacilla avec au fond de ses yeux, un paysage inconnu, comme un désert sans végétation. Derrière mon dos, je sentais le regard du médecin me jaugeant, cherchant la moindre faille pour la garder, pour me la voler.
“ Nous allons partir Ambre, nous allons rentrer chez nous “. Je pris un mouchoir en papier dans ma poche pour lui essuyer les yeux.
“ Là, là, ne pleure plus. Je suis là. Je vais m’occuper de toi. “
Sur ses lèvres naquit un pauvre sourire, un pauvre sourire qui me fit monter une bouffée de haine pour le salaud qui l’avait réduite à cet état.
“ Viens ma chérie, nous partons “.
Je la pris sous le bras et l’obligeais à se lever. Elle n’opposa aucune résistance comme ma vieille mère lorsque je l’aidais autrefois à se lever et à se déplacer.
“ Docteur, nous allons partir “ - dis-je en entraînant Ambre vers la porte. Il s’effaça pour nous libérer le passage. Son visage était renfrogné, je lui enlevais son cobaye - pensais-je.
“ Ne vous inquiétez pas pour les bagages, un infirmier va vous les porter jusqu’à votre voiture “.
“ Merci, docteur “.
“ Je ne vous raccompagne pas. Il vous suffit de sortir par la porte à votre gauche pour retrouver le parc. Vous n’aurez plus alors qu’à longer le bâtiment sur votre droite pour retrouver le parking “.
“ Au revoir docteur et merci pour tout “.
Nous retrouvâmes les parents dans le couloir. Le docteur les salua avant de s’éloigner. La mère enlaça sa fille, la serrant fortement sur sa poitrine. Le père resta en retrait dans une dignité compassée, ne sachant visiblement quel comportement adopter. Encore un homme incapable de laisser s’exprimer son affectif, ce dont Ambre avait souffert dans son enfance d’après ses confidences.
Les non-dits peuvent tuer aussi parfaitement qu’une balle alors qu’il suffit parfois de dire je t’aime pour laisser place à tous les possibles. Mais, ni lui, ni moi, n’avions su le dire un jour, en tout cas suffisamment fort pour qu’il soit entendu. Moi, par contre, maintenant, j’ai appris à le dire après avoir payé assez cher pour pouvoir le clamer jusqu’en haut des cieux.
Un moment Ambre prononça : “ Maman “. A nouveau des larmes coulèrent le long de ses joues. Larmes qui se transformèrent en sanglots lorsque le mot “ Papa “ jaillit de ses lèvres. Les premiers mots d’un enfant, à l’instar d’un bébé qui reconnaît ses parents, l’appel au secours d’une adulte.
Sa mère mêla ses larmes aux siennes pendant que le père et moi, nous nous dandinions bêtement sur nos pieds.
“ Il faut y aller “ - dis-je au père.
Il s’approcha de sa femme, non pas de sa fille, pour la prendre par l’épaule.
“ On doit partir ! “ - dit-il, au lieu de dire nous partons. Les deux femmes se séparèrent, lui prit sa femme par le bras, moi, je pris Ambre. Ainsi, cheminant, nous parvînmes jusqu’au parking. Les parents devant, nous deux derrière, nous quittâmes l’hôpital. Tout le long du chemin pour parvenir chez moi, le silence fut notre compagnon.
Arrivés, devant mon bâtiment, nous descendîmes. Il n’était pas compris dans notre accord que les parents prolongent leur présence. Des fourmis me montèrent aux jambes, ils n’arrivaient pas à dégager, et ça, ça m’énervait particulièrement. Ils n’allaient quand même pas reconsidérer leur décision. Ils tenaient leur fille par la main qui souriait comme une parfaite idiote. J’aurais voulu les voir englouti par l’enfer ces deux-là. Dans un enfer sans rédemption où la souffrance tenait lieu de seule caresse affective.
Je regardais Ambre attentivement. Son sourire était sans expression, son regard lointain ne fixait rien de particulier. En fait, elle ne participait pas à la scène. Elle était là, c’est tout. Je m’approchais de la mère “ Vous, vous faites du mal “.
Son mari me regarda et eut un signe d’assentiment.
“ Il est temps de partir “ - lui dit-il.
Dans son regard, il y eut comme un profond désespoir. Ses yeux de la même couleur que ceux de sa fille, eurent un instant une expression identique de vide. Un bref instant, j’eux vraiment l’impression qu’elles ne faisaient plus qu’une, la mère, la fille, plongées dans le même puits sans fond.
Elle finit par lâcher la main de sa fille et son mari la conduisit jusqu’à la portière de la voiture. Sans rien dire, elle se laissa conduire, s’asseyant de même. Le père embrassa sa fille une dernière fois, sans qu’elle ne réagisse, avant de s’installer au volant et démarrer. Prenant, Ambre par la taille, je me tournais vers la voiture qui disparaissait sur la route, me fendant d’une dernier signe de la main avant d’être submergé par une unique pensée, elle était à moi, tout à moi !
“ Suis-moi ! “ - lui dis-je en me chargeant de ses bagages.
Elle ne bougea pas, toujours son sourire idiot aux lèvres. Je décidais de poser ses affaires d’abord dans le hall avant de venir la récupérer. Le peu de temps que dura le transvasement, je gardais un oeil sur elle. Le ciel aurait pu lui tomber sur la tête, elle ne s’en serait même pas aperçue.
Une fois, ses affaires en sécurité dans le hall. Je revins la chercher. Elle se laissa conduire comme sa mère s’était laissée conduire par son mari, sans aucune réaction. Une fois que je l’eus installée assise sur le lit de ma studette, je récupérais ses affaires. Pendant, qu’elle contemplait le mur en face, je déballais le tout pour le ranger dans les placards. Depuis, le temps que je n’avais pas manipulé ses dessous, j’y pris un plaisir manifeste. Même dans son état, je comptais lui faire l’amour, il y avait trop longtemps que je n’avais pas pu goûter à son corps pour rater cette occasion de me rattraper, et, du retard, j’en avais à rattraper.
Elle, elle ne bougeait pas, immobile sans dire un mot. Une fois que j’eus fini, je m’assis en face d’elle. “ Tu vas te reposer “ - lui dis-je.
Elle opina de la tête. Je commençais alors à la déshabiller, lentement, en faisant attention de ne pas la brusquer. Tout en découvrant son corps, je sentais mon excitation augmenter. Une fois, qu’elle fut complètement nue, je l’allongeais sur le lit en me déshabillant à mon tour, tout en la contemplant. Elle n’avait pas ce que l’on pouvait appeler un corps ferme, il se devinait la future corpulence de la femme mure. La blancheur de la peau contrastait sur la couleur sombre du couvre-lit. Elle contemplait le plafond toujours sans rien dire, mais cela ne me gêna pas lorsque je m’allongeais sur elle. Malgré mon impatience, je la lubrifiais longuement tout en lui embrassant les seins et en caressant son corps. Cependant, malgré mes efforts, je ne réussis pas à la faire réagir. Elle était là, inerte, comme une morte, une poupée gonflable. Mais j’avais trop attendu, pendant trop longtemps pour que cela ne m’arrête. Lorsque je m'enfonçais en elle, d’un coup, je regardais ses yeux, ils restèrent vides. Je n’eux à faire que deux ou trois va-et-vient en elle pour jouir tellement mon excitation était grande. Je sentis avec délectation mon sperme s’écouler en lents jets. La jouissance fut si forte que je me mis à crier.
Je retombai sur elle, comme le vaincu d’une improbable défaite. Mais, à nouveau, l’envie, stimulée par l’inertie de son corps, me rendit vigueur et mon sexe se fortifia à l’intérieur du sien. A nouveau, je me mis à bouger.
La stimulation sexuelle pouvait peut-être être un facteur de son réveil, et celui-là, je n’allais surtout pas le laisser de côté.
Je profitai ainsi de son corps, devant, derrière jusqu’à ce que la fatigue me gagne et que je me repose à ses côtés, repu. A aucun moment, elle n’avait donné un signe de plaisir, ni de ses yeux quitté le plafond lorsqu’elle était couché sur le dos.
J’avais attendu tout ce temps et, j’en étais satisfait. J’étais sûr qu’un jour, elle réagirait à nouveau et que ma patience s’en trouverait récompensé. En attendant, elle était à moi, comme je l’avais toujours rêvé qu’elle le fut, soumise jusqu’au fond de son âme.
Mon corps satisfait, me laissa le temps de réfléchir. Nous allions devoir construire notre vie ensemble, et pour cela, il allait falloir que d’une façon ou d’une autre, elle participe. Oui, mais, comment ?
Pour le moment, je ne pouvais m’éloigner de son corps. Elle m’en avait trop sevré Il fallait que je la caresse, qu’une partie de mon corps reste au contact du sien. J’embrassais sa bouche, sans que sa langue ne réagisse. Elle se laissait faire, sans plus, même les stimulais de ma langue sur son sexe ne provoquaient rien. Je lui pris la tête dans mes mains et mes yeux dans les siens, je murmurais “ Ambre “.
Un court instant, son regard, au lieu de me traverser, s’arrêta dans le mien. Un si court instant qu’il ne me laissa qu’un goût amer. Je la mis dans les draps pour qu’elle se repose, pendant que je préparais la cuisine. Dans l’état, où elle demeurait, j’allais devoir lui donner la becquée comme à une enfant. Mais, avant, il allait falloir penser à sa prise de médicaments. Selon, l’ordonnance, elle devait prendre du risperdal dosé à 2mg, du deroxat dosé à 20 mg, plus un somnifère avant de dormir.
Elle les prit sans rien dire, mais de cela je prendrais l’habitude. Pris d’une impulsion subite, je la pinçais au sang. Seul, un regard malheureux me répondit.
“ Excuse-moi “ - lui dis-je en la prenant dans mes bras et en la berçant. J’avais cru bêtement que sa guérison dépendrait de ma propre volonté. Mais, le temps allait être long, beaucoup plus long que je n’avais pensé.
Elle mangea tranquillement, chaque bouchée que je portais à ses lèvres. Je la fis boire de même et la recouchais tendrement entre les draps. Elle finit par s’endormir, me libérant ou m’abandonnant à moi-même.
A ma pénible surprise, même, elle, à mon côté, mes instants de solitude demeurèrent et me furent pénibles, peut-être encore plus pénibles que lorsqu’elle n’était pas là. Dans ses moments, l’inquiétude me gagnait et l’angoisse me compressait les tempes. Pourtant, j’avais cru que la quiétude me reviendrait une fois que la jouissance de son corps me serait à nouveau acquise. Mais un corps sans âme, sans ce caractère insupportable qui m’avait attaché et fait souffrir, allais-je pouvoir continuer à attendre qu’une flamme, un jour, s’éveille en son regard ?
Oui, je le pourrais, car l’amour que je lui portais se situait au delà des normes qui conditionnaient la vie des êtres lambdas. Et, si cela devait durer des milliers d’années, alors, je serais à ses côtés pour le vivre avec elle et, attendre, attendre qu’elle se réveille de son long sommeil. La souffrance accumulée, une fois qu’elle sera rétablie, lui fera comprendre la hauteur de mon amour. Cet amour auquel elle répondra de la même manière compulsive, pour mon plus grand bonheur et le sien.
Les jours s’écoulèrent ainsi, avec une seule différence, je ne la pénétrais plus, me contentant de passer ma langue sur sa chatte, espérant une réaction. Ces jours s’écoulèrent au rythme de sa prise de médicament et ses rendez-vous avec son psychanalyste. Le médecin ne se prononçait pas sur une possible évolution positive de son état. Néanmoins, j’en notais des améliorations, tel qu’à nouveau, l’accès à la parole. Maintenant, elle répondait à des sollicitations comme “ tu ne voudrais pas aller au cinéma, qu’est-ce que tu veux manger, si on allait au restau pour changer ? “
Sa mère me téléphonait pratiquement tous les jours, et, tous les jours je lui relatais les réactions de sa fille. Beaucoup de pleurs au téléphone, les premiers jours, puis à peu une discussion s’engagea sur son enfance et son adolescence. Tous les renseignements que je pouvais retirer des confessions de la maman, je les communiquais au psychiatre, mais je ne voyais pas vraiment quel pouvait être leur utilité dans le cas présent.
Pour lui, tout était matière utile à affiner son diagnostic afin de déterminer si Ambre continuait à présenter un terrain favorable à un enracinement possible de la schizophrénie. Lorsque, je lui dis un jour, l’avoir trouvé assise, un couteau à la main, il me répondit que c’était un symptôme et qu’il pouvait s’agir d’une traduction non acter de la réminiscence du trauma subi.
“ Pourtant, elle se réapproprie la parole. “ - lui avais-je rétorqué.
“ Nombre de schizophrènes travaillent et ont une vie sociale. Le traitement, en général est adapté par le médecin traitant à l’évolution de chaque malade. Par contre, dans le cas de votre femme, votre femme n’est-ce pas ? “
Pourquoi, il me posait la question, il le savait très bien et après tout qu’est-ce que ça pouvait lui foutre - “ Oui, en effet. “
“ Donc, dans son cas, il faut déterminer si ses tendances schizophréniques sont préexistantes au trauma, dans quel cas, un traitement à vie finira par la stabiliser, autrement, elle pourrait guérir définitivement. “
Après l’un de ces entretiens à l’hôpital, j’avais été pris d’un malaise subi. Tout tournait autour de moi, et j’eus comme des flashs visuels, comme une illumination de couleurs vives. Le choc fut tellement violent qu’il m’obligea à mettre genoux à terre. Un tremblement sporadique me secoua, à tel point que je me crus proche de l’évanouissement.
Une fois, l’effet passé, je vérifiais que personne ne s’était aperçu de mon malaise. Personne qui aurait pu rapporter le fait au psychiatre. Une fois rassuré, je me suis dépêché de rentrer chez moi. Il fallait que je m’enferme, que je me réfugie avec elle, il fallait que je nous protège du monde.
Elle était là, m’attendant sans impatience. Le plus clair de son temps, elle le passait allonger à regarder la télé. Je m’allongeais à côté d’elle, la serrant fortement dans mes bras. Elle me rendit mon étreinte et me demanda à ma grande surprise “ qu’est-ce qu’il t’arrive, Aslan “. Je me contentai de la serrer plus fortement contre moi, en caressant son corps. Elle dit “ Oui “, et ce jour-là, elle réagit pour la premières fois à mes caresses buccales. Je l’entendis soupirer et sa main vint appuyer ma tête sur son sexe. A partir de ce jour-là, elle se mit d’elle-même à me rendre la pareille de sa bouche ou de sa main.
Cette amélioration-là, je dois dire que je la dissimulais au psychiatre. C’était notre jardin secret à nous, notre espoir de jours meilleurs.
Jusqu’à présent, jamais, je n’avais sollicité sa mémoire sur le drame qu’elle avait vécue. J’avais toujours eu peur de voir le cauchemar se réveiller dans ses yeux. Toujours, j’avais reculé, tout en sachant qu’il nous faudrait l’affronter un jour.
Cependant, l’inquiétude me gagnait, car mon temps de congé s’épuisant, j’allais bientôt devoir réintégrer mon cadre de travail en la laissant toute seule. Cette perspective m’inquiétait et m’obligeait à penser qu’il serait peut-être temps de la laisser partir au moins une semaine chez ses parents. A moins que je ne prolonge encore d’une ou deux semaines, mon congé sans solde, sauf que les impératifs financiers commençaient à frapper à la porte. Cette inquiétude légitime commença à me rendre fébrile. Comment allais-je pouvoir l’abandonner à elle-même, la laisser seule sans surveillance ? Et si elle sortait, si elle se faisait embarquer par le premier venu, qu’est-ce qu’il lui ferait ? Il la violerait sûrement, après l’avoir emmenée chez lui, et profitant de son état, il en ferait sa chose, son esclave sexuelle. Alors que moi, moi, je la chérie, la respecte et, un autre en profiterait. Non, ce n’était pas possible ! Non, je ne pouvais pas laisser faire ça !
Des scénarios défilèrent dans ma tête. Nous mourrions tous les deux, sur le lit, la main dans la main, unis à jamais dans l’éternité ou alors, nous nous rendions à l’hôpital pour exécuter le psychiatre d’une balle dans la tête avant de nous faire justice.
“ Si nous allions nous promener ? “
Sa question me prit par surprise. C’était la première fois qu’elle émettait un souhait depuis sa sortie. Un couteau de glace me perça le flanc. Maintenant, c’était sûr. Une fois que je ne serais pas là, à nouveau, elle sortirait et, à nouveau, elle rencontrerait des salauds.
Une voix qui longtemps ne s’était pas fait entendre, retentit dans ma tête “ Ne te l’avais-je pas dit ? “
“ S’il te plaît ? “ - et je sentis sa main presser la mienne.
“ Où, tu veux aller ? “ - lui répondis-je.
“ Au bois de Vincennes, tu te souviens quand nous allions nous y promener ? “
Naturellement, que je m’en souvenais, et deux fois plutôt qu’une et en couleur encore. La mémoire a l’air de lui être revenue. Pas revenue, mais ne plus être occultée par le traumatisme. Était-ce toute la mémoire qui lui revenait ou simplement des bribes. Parce autrement, le temps du bonheur était terminé, et ça, je ne pourrais pas le supporter, pas après tout ce que nous venions de vivre ensemble.
Pour essayer de cerner l’étendue des dégâts, je lui demandais “ tu veux aller chez tes parents ? “
“ Non, je veux simplement sortir me promener. Je ne veux pas aller chez mes parents, je suis bien avec toi “.
Est-ce qu’elle me mentait à nouveau ? Est-ce qu’elle se dissimulait encore ? “
Sa main se fit plus pressante.
“ D’accord, comme tu veux, moi aussi, j’ai toujours aimé marcher “.
“ Je sais “ - me répondit-elle en se levant, tout en me tirant par la main - “ Allez, viens, gros paresseux. “ Et pour la première fois, son rire clair tinta à mes oreilles. C’était vraiment la journée des surprises. Comment, ne mettais-je pas rendu compte de cette évolution. Était-il possible que le déclic ne se soit fait seulement aujourd’hui ou avait-elle dissimulé pour jauger mes réactions comme elle le faisait avant.
“ D’accord “ - lui dis-je en riant à mon tour pour ne pas lui montrer que la méfiance me revenait à la puissance cent. “ On va manger des glaces, aussi ? “ Décidément, elle était de bonne humeur. D’une humeur qui dénotait un progrès plus que manifeste dans la gestion de son trauma. J’en ressentis un pincement au coeur, elle ne m’avait pas donné l’occasion de partager le bonheur de cette évolution.
A Vincennes, nous mangeâmes des glaces à en avoir mal au bide. Elle les avalait goulûment comme si elle en eut été privée depuis trop longtemps.
En tout cas, elles étaient très bonnes.
Notre promenade prit un air d’autrefois quand nous nous promenions main dans la main sans soucis, l’âme apaisée, heureux.
Je goûtais ce moment privilégié car les nuages recommençaient à s’accumuler au dessus de nos têtes sans que rien ne puisse m’annoncer comment tout cela risquait de se terminer. La voix dans ma tête m’avait semblé résonner comme un avertissement et l’amélioration positive de l’état d’Ambre ouvrait des portes sur des pièces pleines d’ombres.
Tout ce que j’espérerais, c’est que si elle retrouvait complètement ses esprits, elle se souvienne de la galère où elle s’était mise en fréquentant n’importe qui. Surtout, qu’elle se souvienne que je fus le seul à demeurer à ses côtés et qu’elle comprenne, que moi, je serais là jusqu’à la fin.
Lorsque nous rentrâmes, elle me la fit muette dans le métro, sans doute plongé dans ses souvenirs. Inquiet, je lui soulevais le menton. Son regard avait perdu son éclat, je fus rassuré.
Les jours suivants ressemblèrent aux autres, même si la parole lui était revenue et parfois quelques sourires parcimonieux. Par prudence, j’avais prolongé mon congé de deux semaines. Depuis, que sa libido, se réveillait, j’avais recommencé à lui faire l’amour, même si elle ne répondait pas encore à la pénétration, j’avais bon espoir. Tout en me demandant, si justement, c’était pas en répondant à ma stimulation buccale, qu’elle s’était, disons, provisoirement réveillée à nouveau au monde. Alors, que risquait-il d’arriver lorsqu’elle répondrait à une pénétration vaginale ? Allait-elle retrouver sa normalité ? Pourtant, le trauma avait été destructeur. Il l’avait balayé comme un fétu de paille. Mais, avait-il été assez important ? Assez important pour l’amener à me revenir pour toujours.
Pourtant, pourquoi m’inquiéter, il me suffirait de lui rappeler le drame pour la voir replonger dans l’abîme. J’avais juste effleuré le sujet après notre promenade au bois de Vincennes, juste pour vérifier. Elle s’était mise à pleurer pour finir par se cacher au fond du lit dans la position du foetus. Pendant toute la journée suivante, elle n’avait pas quitté cette position pendant que moi, mort d’inquiétude, je me rongeais pour savoir comment me faire pardonner.
Puis, elle avait fini par émerger, à sourire parcimonieusement à nouveau et à me parler de même. Dans son regard persistait une flamme d’absence.
Le drame se dressait entre-nous comme un mur infranchissable. Selon, son psychiatre qui désormais la recevait en séance régulière, il était déconseillé de tenter d’occulter ce vécu, car cela risquait d’accentuer les troubles de la personnalité liés au trauma. Et, à partir de là, il ne pouvait préjuger des conséquences pour elle-même et son entourage.
“ Que dois-je faire “ - lui ai-je demandé.
Alors, il m’a parlé de psychodrame, de l’aider à verbaliser l’évènement de manière à ce qu’elle le réinterprète et finisse par accepter de vivre avec.
Faire revivre le drame à Ambre, je ne me sentais pas vraiment. Pour le moment, j’avais l’impression de m’engager dans une relation fusionnelle partagée. Désormais, elle allait faire les courses sans problèmes. Nos journées étaient rythmées par des ballades, la meilleure façon pour elle, de ré appréhender l’environnement ainsi que quelques restaus et des spectacles humoristiques pour le plaisir de la voir rire.
Mais, une fois, alors que je l’avais emmené à un spectacle et m’étais absenté pour aller aux toilettes, je l’entendis rire en regagnant mon siège. A côté d’elle, un homme était assis et, elle riait de ses fadaises. Elle riait avec un homme qu’elle ne connaissait pas, alors que moi, j’étais depuis trois mois dans l’attente de son rire et elle riait avec un autre. Finalement, elle n’avait pas changé, elle restait celle qu’elle avait toujours été. Mon sang ne fit qu’un tour, je la saisis par le bras, l’obligeant à se lever et l’entraînais à l’extérieur. Plus question de spectacle, je voulais l’avoir chez moi pour la torturer à mort. Le retour se passa dans le silence, la colère ne faisant que bouillir dans mon crâne. La salope, j’allais la réduire à néant, lui marcher dessus jusqu’à ce qu’elle ne se sente plus exister. Elle ne disait rien, dans ses yeux se lisait de la crainte, sinon de la peur. Elle avait raison d’avoir peur. Elle allait me le payer et j’allais lui faire passer l’envie de recommencer.
Ce soir-là, j’eus la force d’évoquer le drame, la force et la rage, pour lui faire mal, comme elle venait de me faire mal.
La haine me faisait parler et dirigeait mon discours. “ C’est à cause de toi que ton mec, s’est égorgé parce que tu l’as poussé à bout. Avoue-le, mais avoue-le donc, que t’as tout fait pour le rendre cinglé ! “ - en disant cela, je lui serrais fortement le bras à lui faire mal. Elle, assise sur le lit, et moi la dominant de toute ma hauteur. Sur son visage, des larmes coulaient sans qu’elle ne dise rien. Elle pleurait simplement, les yeux fixés par terre.
“ C’est toi qui l’as tué, tu n’es qu’une salope ! Tu le sais ça, que tu es une salope et que c’est pour ça qu’il s’est tué ton mec et tu crois que tu vas me faire la même ? Tu crois ça ? Dis-moi......Mais parle sale pute ! “ - et en disant cela, je la secouais encore plus.
“ Regarde-moi ! “ - je lui pris le menton et levais son visage vers le mien - “ Regarde-moi, c’est toi qui l’a tué, tu m’entends, tu l’as tué ! Salope ! “
Je lui criais ça dans les oreilles. J’allais le lui crier jusqu’à ce qu’elle en devienne sourde. Je la voyais s’effondrer sur elle-même, se tasser comme une petite vieille. Elle allait en crever, j’allais la faire crever. J’en avais une envie si intense qu’elle me tordait le bide. J’eus comme une impulsion. Je levais la main et la frappais. Une baffe si violente qu’elle s’effondra à terre. Dans ma tête alors que ma main frappait, retentit un avertissement “Arrête ! Arrête où tu vas la tuer ! “ En même temps, une autre voix que je connaissais bien m’enjoignait “ Va-y, tue-la, tue-la maintenant ! Elle te veut du mal, tue la ! “
En la voyant à terre, recroquevillée sur elle-même, mon coeur se crispa “ Mon dieu, mon dieu, mais qu’est-ce que je fais ? “
Je restais bêtement, sans savoir quoi faire. De mon pied, je poussais son corps, mais, il resta inerte. Il était flasque. Affolé, je la pris par les aisselles pour la soulever. Sa tête dodelina, son regard était vide, à nouveau vide.
Je la pris dans mes bras pour la déposer tendrement sur le lit.
“ Ambre, Ambre “.
Aucune réaction.
Putain, qu’est-ce que j’ai fait, mais qu’est-ce que j’ai fait ? “
Je la contemplais alors qu’allongée, elle ne réagissait toujours pas. Heureusement, elle respirait. Je restais un moment à la regarder. Pour moi, il n’était pas question d’appeler le docteur. Il m’aurait posé des tas de questions, sans compter qu’il aurait pu la faire hospitaliser. Rien que cette idée me fit frissonner, cela aurait pu signifier pour Ambre un retour en psychiatrie avec ce médecin qui j’en étais sûr finirait par la détruire à coup de camisole chimique. Avec moi, elle avait une chance, une chance de retrouver une vie normale avec quelqu’un d’assez aimant pour l’accompagner, même si l’obscurité continuait à marcher à ses côtés.
Elle dormit sans discontinuer calmement toute la nuit. Le lendemain, ses yeux étaient ouverts. Mais, lorsque, je la sollicitais pour savoir comment elle se portait, elle se retourna vers le mur, gardant un mutisme total.
Très bien, qu’elle ne parle pas, si elle le voulait. Au moins, elle réagissait à nouveau. Pour autant, elle ne refusa pas de prendre ses médicaments.
Il fallait que j’aille faire des courses. Peut-être qu’à mon retour, elle se serait calmée et que nous pourrions reparler tranquillement de ce qui s’était passé la veille.
“ Je vais faire les courses. Je reviens dans pas longtemps. Je t’aime “.
Toujours pas de réaction, madame boudait. Elle ne répondit même pas à ma tentative de l’embrasser sur la bouche, évitant mes lèvres par un brusque mouvement de la tête. Tant pis, on verrait ça à mon retour.
Je m’en allais le coeur léger, après tout, j’étais certain qu’elle allait me pardonner comme elle l’avait toujours fait. Sa maladie n’avait pas pu supprimer ce mécanisme inné en elle. Mécanisme que j’avais en un temps qualifié de veulerie, mais qui m’arrangerait bien aujourd’hui.
Les courses me prirent du temps, car j’avais voulu chercher de la qualité pour ma petite chérie. Sur le chemin du retour, mon coeur était confiant. Pour le déjeuner, j’avais prévu des huîtres et un bon rôti de boeuf accompagné de pommes de terre.
En ouvrant, la porte, j'annonçais “ c’est moi, ma chérie “, un peu bêtement car à part moi, qui cela aurait-il pu être ? Le papa Noël, peut-être ! L’idée me fit rire, mais mon rire s’étouffa vite dans ma poitrine, car de Ambre, il n’y avait pas.
Les bras m’en tombèrent, mes paquets finirent au sol. Où pouvait-elle être ? Trois pas me suffirent pour vérifier qu’elle ne se cachait pas dans la salle d’eau pour me faire une surprise de gamine. J’en aurais été tellement soulagé.
Mais, où pouvait-elle bien être ? Où avait-elle pu aller dans son état ? Elle était à la merci du moindre salopard, assez malin pour se rendre compte qu’il avait en face de lui, une personne ne possédant pas tous ses moyens. Pourquoi, ne lui avais-je pas attaché au cou une étiquette avec mon numéro de téléphone et mon adresse, comme on fait pour les animaux. Maintenant qu’elle était dans la nature, je n’avais aucun moyen de la retrouver. Où pouvait-elle être dans son état, à errer à travers les rues. Peut-être était-elle à proximité, dans le quartier.
Je décidais aussitôt de partir à sa recherche, de parcourir toutes les rues alentour s’il le fallait. Si je la retrouvais, elle allait me le payer très cher. Je lui ferai regretter le jour de sa naissance. Mais, non, je ne lui ferais rien. Je lui demanderais simplement de me pardonner et je l’en aimerai encore plus.
En partant, je laissais la porte ouverte au cas où durant mon absence, elle ne revienne.
Pendant trois heures, j’ai erré sans trouver la moindre trace. Nul part, mes pas ne m’amenèrent jusqu’à elle, et chaque pas asséchait mon esprit, me renvoyait à mes fantômes et à mes frustrations. A quoi, cela servait-il d’errer ainsi sans but ? - finis-je par me dire. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
De retour chez moi, je n’eus que l’odeur de son léger parfum pour accroître la douleur de son absence.
Brusquement, une idée me vint, j’ouvrais à la volée la porte du placard. Ses affaires avaient disparu !
De surprise, j’en tombais sur le lit, jambes coupées. La salope ! Elle s’était barrée. Elle avait tout calculé en réalité. Elle me l’avait fait à l’envers, en jouant la poufiasse malade alors qu’elle se préparait à me la jouer à la file de l’air.
Salope, elle m’avait encore joué la comédie. Qu’est-ce qu’elle avait dans le corps ? Jamais, elle ne pourrait simplement vivre sans mentir ? Jamais, elle ne pourrait être simplement honnête ? Pourtant, ce n’est pas difficile d’être honnête, simplement honnête !
Je me pris la tête entre les mains en me répétant “ elle m’a menti, elle m’a menti, elle m’a encore menti “.
J’étais effondré, complètement détruit. Après tout ce que j’avais fait pour elle, tout l’amour que je lui avais apporté. Tous mes sacrifices ! Tout ça pour rien, pour qu’elle ne change pas, car le fond de son coeur et de son âme, restait le même. La colère me prit, à tel point que j’en renversais le peu de meubles que je possédais. J’en pris même un couteau pour m’en cingler les avant-bras. La douleur et la vue du sang me firent comme un électrochoc qui eut le don de me rendre mes esprits. Qu’est-ce que j’étais en train de faire ? Vraiment n’importe quoi !
Elle me faisait faire n’importe quoi ! Voilà, où j’en étais arrivé ! Réfléchir, il me fallait réfléchir. Une crise de larmes me secoua pendant un moment, me laissant briser. Mais, il me fallait réagir, que faire ? Qu’allais-je faire ? Courir après elle, car maintenant, je savais où elle était. Elle était chez elle. Elle était retournée sur le lieu de son drame. De cela, j’étais sûr.
Elle allait tout simplement se détruire en retournant dans cet endroit maudit alors qu’elle n’était pas prête à l’affronter. Là-bas, l’obscurité régnait, une obscurité qui allait l’engloutir définitivement. Tout ça, à cause de moi.
Et ses médicaments, au moins les avait-elle pris ?
Une vérification dans le tiroir de la pharmacie me soulagea sur ce point là. Elle les avait pris. En fait, elle avait tout pris. Donc, elle n’avait pas agi sur un coup de tête. Tout ça, c’était bien réfléchi, pensé, pesé.
Et moi, qui ne m’étais rendu compte de rien. Pauvre connard, tu t’es encore bien fait avoir. Et si elle était mal ? Et si elle avait besoin de secours, ma main se tendit vers le téléphone. Comment allait-elle faire pour affronter l’inaffrontable, le souvenir de son lit imbibé de sang et la vision de la gorge de son amant ouverte.
Il fallait que je réfléchisse à la situation. Comment, allais-je faire avant qu’elle ne prévienne ses parents et surtout que le psy ne soit au courant et ne me l’enlève.
Voyons, réfléchissons ! Dans l’état où elle était, elle n’allait certainement pas sauter sur le téléphone pour appeler papa et maman. Sans compter l’angoisse, sinon la terreur qui allait la saisir de retour chez elle, seule face à son démon.
Non, elle n’appellerait pas !
Ce qu’elle allait faire, c’est prendre un maximum de cachets pour s’écrouler, et s’écrouler sur son divan plutôt que sur son lit. C’est ça ce qu’elle allait faire ! Ca et rien d’autre. Et, c’est là que j’allais pouvoir intervenir à nouveau. C’est là que j’allais pouvoir la récupérer avant qu’elle ne nous entraîne vers la catastrophe.
Si, je ne me trompais pas, il me suffisait d’attendre. Après, ce que je pouvais faire, c’est me faire ouvrir par un serrurier. En général, ils ne demandent rien. Ou ça ou les pompiers, un des deux, cela dépendrait du nombre de cachetons ingurgités.
Entre les deux, l’incertitude me taraudait. Je ne voulais surtout pas mettre sa vie en danger, mais d’un côté, si les pompiers se mettaient à penser à une tentative de suicide, c’était parié pour les prolongations en secteur psychiatrique. Une complication que je ne pouvais me permettre. D’un autre côté, si un lavage d’estomac s’imposait, je ne pourrais pas m’y opposer. Il fallait que je prenne la bonne décision et ne me trompe pas.
Le coup du serrurier finalement me parut le plus raisonnable. Jusqu’ici, j’avais tenu un compte exact de sa prise de médicaments. Il me suffirait de compter les manquants sur ses plaquettes pour faire une évaluation de la situation.
Il était quelle heure ? Une heure déjà !
Elle devait être arrivée. Le temps que l’horreur la gagne, je lui laissais encore une heure avant qu’elle ne sombre dans l’inconscience, alors, il sera temps d’agir. A moins, à moins qu’elle ne se porte à merveille et qu’elle soit chez elle, en se riant de moi. Rien qu’à cette idée, une bouffée de haine me monta au cerveau. J’aurais dû la détruire.
Non, il ne fallait pas que j’ai des pensées de ce genre. Si elle était partie, c’était de ma faute et il allait falloir que je rattrape le coup.
Zen, je devais faire saine en me calmant d’abord. Le téléphone m’attirait comme un aimant, pourtant tout le temps de cette insupportable attente, je réussis à ne pas composer son numéro.
Ce temps qui m’était donné, je l’ai passé, allongé sur mon lit à contempler le plafond sur lequel je contemplais la liste considérable des affronts qu’elle m’avait faits subir. Subir pour le plaisir de me faire souffrir.
Ce plafond de souvenirs me laissa froid, froid à l’en faire mourir. Il ne pouvait être question que je ne la récupère pas. Si elle ne venait pas avec moi, alors, elle en payerait les conséquences. Je lui ferai payer une fois pour toute, tout le mal qu’elle m’avait fait. Mon âme était morte et sans elle, le monde resterait froid, sans vie.
Trois heures, il était temps de me mettre en marche.
Cette fois-ci, le téléphone devait me servir. Je composais le numéro et attendis. Pas de réponse, seule la messagerie s’activa. Depuis, longtemps, elle avait changé le contenu du message, de peur qu’il ne fâche ses amants. Elle ne l’avait pas fait pour moi, car de moi, elle en avait rien eu à faire, mais pour ses amants, elle l’avait fait. Celui-ci ne disait plus “ Je ne suis pas là, ou je ne veux pas vous répondre, laissez donc un message “, il était plutôt du genre “ Laissez-moi un message, je vous répondrai dès que possible “.
Mais du message, je n’avais que faire. Je voulais simplement vérifier qu’elle ne réponde pas en appelant au moins dix fois de suite. Dix fois, elle ne répondit pas. Alors soit elle était là et ne désirait pas me répondre, soit elle était déjà dans les vapes. Connaissant sa fragilité psychologique, je pariai pour la prise exagérée de cachets, tout en espérant que son désir inconscient de vie reste le plus fort.
A cinq heures, je réussis à avoir un rendez-vous avec un serrurier. Je lui avais sorti un baratin sur l’état dépressif de ma femme qui refusait de répondre alors que, par inadvertance, j’avais oublié mes clés à l’intérieur. Dans ma voix, je mis toute l’angoisse du monde pour le faire fléchir. Je lui fis comprendre que son état mental pouvait l’amener à adopter des comportements suicidaires. Il ne posa pas de question et me fixa rendez-vous. Une fois sur place, j’estimerais la situation avant d’agir.
A cinq heures, j’étais devant le bâtiment. Ses rideaux n’étaient pas tirés, donc elle était bien chez elle. La dernière fois que je m’y étais rendu pour dire au revoir à ses parents, ils les avaient tirés pour protéger l’intérieur d’une luminosité trop intense.
Entre-temps, j’avais pris la précaution de frapper à sa porte, profitant qu’un locataire se pointe pour entrer. Arrivé au quatrième, j’avais sonné plusieurs fois, l’oreille collée au montant pour déceler le moindre mouvement à l’intérieur. Rien, pas la manifestation d’un souffle. En redescendant, j’avais bloqué la porte d’entrée pour l’arrivée du plombier.
Sa camionnette fit finalement son apparition. Je lui fis un signe. Il continua pour chercher une place pour se garer. Peu après, il apparut au coin de la rue un peu plus haut. Je balançais ma cigarette et me composais une tête de circonstance. L’air du type affolé, complètement stressé.
“ Bonjour, monsieur, je vous en prie, vite, s’il vous plaît. Je suis très inquiet pour ma femme, vous comprenez “.
Il ne me posa aucune question et me suivit. Je choisis l’escalier dont je montais les marches deux par deux pour parfaire ma mascarade du mari affolé qui ne prend même pas le temps d’attendre l’ascenseur.
Arrivé au quatrième, je lui indiquais la porte du fond en insistant lourdement “ Vite, je vous en prie ! “
“ Ne vous en faîtes pas, cela ne posera pas de problème “ - me dit-il après avoir examiné les deux serrures.
En deux trois mouvements, la porte fut ouverte. Aussitôt, je me précipitais à l’intérieur. Elle était là, allongée sur son lit. Avait-elle eu envie de le rejoindre- me demandais-je angoissé. Je me penchais sur sa poitrine pour percevoir le battement de son coeur. Il battait. En fait, elle respirait normalement, semblant reposé. Cependant, les emballages des médicaments répartis tout autour d’elle trahissaient l’origine de son assoupissement.
Le plombier regardait de tous ses yeux. Il ne perdait pas une miette du spectacle. Pour lui, j’en rajoutais quelque peu “ Qu’est-ce que tu as fait ma chérie, mais qu’est-ce que tu as pris ? “
Je me relevais l’air hagard “ Merci, je vous remercie tellement. Attendez, je vais vous régler. Combien vous dois-je ? “
“ Huit cent francs, s’il vous plaît “.
Mazette, il n’y allait pas avec le dos de la cuillère le camarade. Le malheur des autres ne lui faisait pas perdre le nord à lui.
“ Tenez, je vous remercie encore “.
En empochant le chèque, il ne put se retenir de me demander “ Qu’est-ce que vous allez faire maintenant, monsieur ? “ - me demanda-t-il en indiquant Ambre.
“ Prévenir immédiatement les urgences “ - lui précisais-je en le dirigeant vers la porte “ et merci pour tout “.
“ A votre service “ - ne sut il que répondre avant que le battant ne se referme sur lui.
Appuyé sur le montant de la porte, je respirais un bon coup. Enfin, j’étais dans la place. Maintenant, il allait falloir éviter la moindre erreur, Ambre devait me revenir. Avant toute chose, faire le compte des cachets absorbés.
Son visage était calme, sa respiration aussi. Rien ne dénotait dans l’abandon de son corps la manifestation d’un drame. Je me penchai sur son visage pour poser un baiser sur ses lèvres. Aucune réaction comme je m’y attendais. Cependant, un air de déjà vécu me frappa, sans que j’arrive à déterminer quel souvenir cela pouvait éveiller en moi. Qu’importe, j’avais vraiment autre chose à faire qu’à fouiller ma cervelle à la recherche de souvenirs lointains.
Je fis le compte rapidement, une dizaine de cachets manquaient, de quoi être KO pendant au moins douze heures, mais pas de quoi faire une overdose.
Bon en attendant, il allait falloir que je mange, pas question pour moi de veiller comme ça pendant douze heures sans me caler l’estomac. Le siège de ma princesse endormie devait s’organiser. A son réveil, avec tout ce qu’elle avait pris, elle ne devrait plus se souvenir de rien. Aussitôt, réveillée, je lui ferais avaler assez de médicaments pour qu’elle demeure dans le coaltar sans être pour autant incapable de se déplacer jusqu’à chez moi. Il fallait que le souvenir de mon attitude reste flou dans son esprit de façon à ce que le doute se substitue à la réalité. A ses côtés, je ferais en sorte que le doute finisse par devenir certitude, quitte à augmenter sa dose de médicaments.
Pendant douze heures, je la veillai. J’adorais son léger ronflement qui me berçait et m’amenait doucement au sommeil à ses côtés. Je dois dire que ce furent douze heures de pur bonheur, bonheur parce que je n’avais plus la crainte qu’elle m’échappe.
J’étais réveillé lorsque ses yeux s’ouvrirent. On aurait dit des yeux d’enfants s’ouvrant sur le monde.
Allongé à côté d’elle, penché sur son visage, mes yeux dans ses yeux, lui caressant tendrement les cheveux, je lui dis simplement “ C’est moi ma chérie, comment vas-tu ? “
Elle me regarda sans comprendre. Il me fallut ajouter “ tu t’es évanouie, tu ne t’en souviens plus ? “ - pour voir un peu de vie renaître dans son regard.
“ Que s’est-il passé Aslan ? “
“ T’inquiète pas, un simple évanouissement. Tu as simplement pris un peu trop de médicaments. C’est tout, je t’assure. “
“ Mais, c’est pas toi qui me les donne ? “
“ Je sais, mais tu les as pris pendant que je faisais les courses.
A ce moment, elle se rendit réellement compte où elle se trouvait. Son regard fit le tour de la pièce. Une lueur d’affolement le traversa.
“ Calme-toi, Ambre, calme-toi. Tiens, avale ça “ - dis-je en lui tendant un verre d’eau et un cocktail de pilules -” c’est juste la dose. “
Elle prit le verre et les pilules d’une main tremblante et avala le tout sans respirer d’un coup. Pour la calmer, je la pris dans mes bras, en lui parlant doucement à l’oreille.
“ Là, ne t’inquiètes pas, je vais te ramener à la maison. Pour le moment, avant que les médicaments agissent, ferme les yeux, imagine que nous sommes loin d’ici. Dans un pays, toi et moi, où il fait toujours beau, où le soleil brille tous les jours de l’année. Que nous habitons un bungalow sur la plage, la plage la plus magnifique qui puisse exister. Qu’en face de nous, scintille le lagon de la couleur la plus émeraude qui existe. Qu’au loin les vagues de l’océan s’écrasent sur un récif et dessinent sur l’horizon une traînée blanche faite par une écume éblouissante. Imagine enfin, que ce spectacle, nous l’ayons tous les jours de l’année pour tous les jours de notre vie. Que nous puissions nous baigner tous les jours de notre vie dans ce lagon. Imagine ma chérie que c'est là que nous irons dès que tu iras mieux. Toi et moi pour toujours. Loin du monde, rien que toi et moi. Si tu m’as compris, presse-moi la main. “ - Elle me pressa la main - “ Maintenant, ouvre tes yeux que je puisse m’y plonger et savoir si je t’ai fait rêvé ? “
Ses yeux s’ouvrirent et je n’y lu que de la peur. De la peur de qui, de moi ou du lieu où elle se trouvait. M’échappait-elle encore ?
“ Emmène-moi, je t’en supplie. Emmène-moi loin d’ici ! “ - elle criait presque.
Je la serrai encore plus fort. Comment avais-je pu lui parler de rêve alors qu’elle était habitée par la terreur. Comment avais-je pu être aussi stupide ?
“ Viens ! “ - lui dis-je en me levant - “ Viens ma chérie, nous partons. “
Je dus l’aider à s’habiller car elle était encore trop dans les vapes, pas au point cependant de se faire remarquer dans la rue.
Le retour en taxi se passa sans problème. Tout le long, je lui tins la tête serrée contre mon épaule.
Les jours suivants furent calmes, achevant d’estomper le stress provoqué par sa fuite. Désormais, j’évitais toute allusion à son drame de peur de réveiller le démon qui était enfoui en elle et peut-être aussi celui qui sommeillait en moi.
Je réfléchissais beaucoup sur cette journée et les marques sur mes bras me rappelaient le moment de folie meurtrière qui m’avait submergé en constatant son absence. Elle, elle ne s’était rendue compte de rien, elle était dans son nuage.
Le temps qu’elle émerge, je supprimais tous ces rendez-vous avec son psy sous prétexte d’une grande fatigue général, je tentais une introspection sur moi-même.
Par exemple, cette voix qui me taraudait, cette voix qui avait cherché à me pousser à la tuer, attendait, enfouie dans ma tête, le moment de resurgir pour m’obliger à réaliser ses désirs. Sans compter, cet instant de folie qui m’avait submergé, m’avait entraîné jusqu’à l’automutilation et ces crises de colère qui me prenaient au point d’avoir des envies de meurtres.
Qu’est-ce qui m’arrivait ? Avant, je n’étais pas comme ça, autant que je m’en souvienne. Cela avait commencé avec elle et seulement à partir de notre rencontre. Sa façon de me torturer, de provoquer et de triturer une jalousie qu’elle entretenait scientifiquement, longuement pour ne pas dire délicatement. Le plaisir qu’elle avait dû en retirer était aujourd'hui à la hauteur de sa souffrance actuelle. De sa souffrance, je n’en avais aucune pitié, ne ressentait aucun sentiment de compassion. Elle payait par où elle avait pêché.
Son état s’améliorant d’une façon satisfaisante, je l’emmenais à nouveau en sortie dans des cafés concert et nous discutions ensuite de la soirée. Peu à peu son discours se restructurait même si parfois un bégaiement la reprenait plus dû à mon avis aux médicaments, qu’à son état général.
Ces derniers temps, je me suis coupé de toutes mes relations et ce fait est inquiétant en lui même car j’ai lu un récit sur les maladies mentales qui relatait un cas dont l’un des symptômes est justement cette aptitude à se couper du monde. Je m’intéresse à la psychiatrie que par rapport à Ambre, sauf que certains symptômes m’interpellent directement. M’interpellent dans le sens où ils se réfèrent à mes propres angoisses et mes propres fractures. Ces cas cliniques renvoient à des maladies mentales clairement désignées comme maladies mentales alors que je me ressens comme parfaitement normal. En tout cas, je n’ai pas conscience d’être agité par des troubles identifiables à des névroses. Pas comme Ambre, en tout cas !
Elle, elle est folle de folle. Avant, elle était simplement méchante, maintenant, en plus, elle est folle.
En fait, je ne devrais pas m’occuper d’une tarée, car cela risque de me monter au cerveau. Ce qu’il faudrait arriver à faire avec elle, c’est un lavage de cerveau de manière à effacer définitivement son ancienne personnalité pour pouvoir lui en reconstruire une nouvelle à mon entière dévotion.
Nous pourrions être tellement heureux tous les deux si le démon n’avait pas pris possession d’elle. Ce démon que le psychiatre tentait d’extraire à coup de camisole chimique et qu’il me faudrait extraire personnellement d’une façon ou d’une autre s’il n’y arrivait pas.
Pour le moment, je me contenterais de la voir se tenir droit dans ses bottes et surtout la sentir réagir un peu plus lorsque je lui fais l’amour. Depuis, sa dernière crise, toutes mes caresses semblaient lui être redevenues indifférentes. Parfois, j’en suis à la soupçonner de le faire exprès, comme si sa méchanceté naturelle se tenait à l’affût, toujours prête à frapper. A moins que la dose de médoc que j’avais augmenté de mon propre chef ne soit à l’origine de sa froideur apparente. Il fallait bien que je la préserve de son démon tant qu’il ne serait pas anéanti. En attendant, il allait falloir que je fasse avec.
Cependant, le psychiatre m’avait paru un peu inquiet lors du dernier entretien. Pour preuve, en me disant au revoir, il ne m’avait pas regardé dans les yeux. Et quand, quelqu’un évite mon regard, c’est que c’est un faux cul qui cherche à me baiser. Par exemple, imaginons qu’il ait l’intention inavoué d’interner Ambre sans solliciter mon avis et pire de m’interdire de la voir, que pourrais-je faire ?
Son regard était vraiment trop fuyant la dernière fois.
Même si mon hypothèse s’avérait fausse, il fallait que je prévoie. La santé d’Ambre était un enjeu pour lequel je ne pouvais me permettre la moindre erreur. Paris est grand, un couple peut y disparaître pendant des années avant de pouvoir être repéré. C’est cela que je devais prévoir, une sortie de secours, au cas où.
Ambre restait fragile, il allait falloir que je la prépare doucement au cas où un départ s’impose. La première chose à faire pourrait être d’acheter une voiture pour emmener mon amour hors de Paris à l’occasion de quelques promenades à la campagne. La Bretagne m’irait bien, il paraît que les promenades le long de la mer sont magnifiques.
Tout cela signifierait un emprunt. Mais, comme je ne faisais plus de sorties nocturnes pour ne m’occuper que d’elle, la banque me sollicitait pour des prêts à taux intéressant.
En attendant, contrecarrer les intentions du psychiatre resté en relation avec les parents. Pourquoi pas, pour commencer par lui faire écrire une lettre disant qu’elle se sentait mieux, plus calme et peut-être plus heureuse. Aller les voir chez eux dans le Loir et Cher, pourquoi pas.
Oui, c’est ça que je devais faire.
Comme toujours, ma Ambre somnolait. Je la réveillais doucement.
“ Dis-moi, ma chérie, si tu écrivais une lettre à tes parents ? “
Elle me regarda le regard vide.
“ Tu sais que ta mère est toujours inquiète, même si elle te téléphone souvent. Tu sais cela ? “
Son regard peu à peu redevient habité. Elle hoche légèrement de la tête.
“ Tu vas lui écrire une lettre pour lui dire que tu l’aimes et que tu commences à te sentir mieux, plus calme et que tu as envie d’être heureuse à nouveau, d’accord ? “
A nouveau un hochement de tête et un sourire à peine perceptible à l’évocation de sa mère.
“ Vas-y mon amour, essaie ! “ - lui dis-je en posant une feuille et un stylo sur la table. Elle vint s’asseoir, je restais debout derrière elle. Elle resta devant la feuille, et nota bonjour maman. Ensuite, elle demeura immobile.
“ Qu’est-ce que je dois écrire ? “ - me demanda-t-elle
Le problème c’est que dans la lettre sa pensée devait transparaître, pas la mienne. Il fallait toujours prévoir les complications et cette lettre pourrait jouer un jour en ma faveur.
“ Rappelle-toi, tu as bien dû écrire à tes parents.”
“ Oui, mais, il y a très longtemps “.
“ Fais un effort. Je sens mal ton psy en ce moment. J’ai peur qu’il essaie de nous séparer. Tu as envie de retourner à l’asile ? Tu te souviens comme tu y as souffert, comment ils t’ont traitée. Tu veux que ça recommence ? “
Une lueur d'affolement parcourut son regard.
“ Non, pas ça, s’il te plaît pas ça. “
“ Alors, il faut que tu écrives cette lettre, même un petit mot, ne t'inquiètes pas. “ - lui assurais-je en lui posant une main rassurante sur l’épaule.
Les mots s’alignèrent d’une écriture tremblante, mais néanmoins lisible.
“ Maman, je t’aime. Je regrette de t’avoir fait du mal, tu sais, mais ce n’a pas été de ma faute. Je pense aller mieux. Aslan est là pour m’aider. Je crois avoir droit au bonheur moi aussi. Je vous aime tous les deux, Ambre. “
Je l’embrassais dans le cou, “ C’est très bien ma chérie “, je vais la poster, après je propose que nous allions nous promener du côté du marais, avant d’aller au cinéma.
“ Pour voir quoi ? “
“ Le retour du roi. Tu sais le dernier épisode du Seigneur des Anneaux. Tu as bien aimé, tu te rappelles ? “
“ Oui, tu sais, je vais mieux Aslan. Tu n’es pas obligé de tout me rappeler comme si j’étais débile. Oui, j’aimerais bien le voir. “
Le ton et le contenu ne me plurent pas. Mais, je fis bonne figure, comme si le ton familièrement revendicatif ne réveillait aucun écho en moi. Mais, ça ne me plaisait pas, mais pas du tout, sûr.
Au tabac, je rencontrais un pote le nez dans sa bière.
“ Aslan, je t’ai vu avec une meuf la dernière fois. Pourquoi, tu ne l’amènes pas, qu’on rigole un coup. “
Pauvre tâche, me dis-je dans ma tête. Tu crèveras avant de voir sa gueule.
“ Laisse tomber “ - lui dis-je en partant - “ elle attend un bébé. “
Il fit une gueule dégoûtée. Tout en marchant je me demandais pourquoi cette idée de bébé, drôle d’idée, mais pourquoi pas après tout, ça sera peut-être une sortie de secours, à réfléchir en tout cas. Un enfant, cela pourrait être une solution pour stabiliser Ambre. Tous les matins, je lui refilais la pilule au milieu de ces médocs. Il me suffirait simplement d’oublier. Après tout, elle ne serait pas la première nana psy à avoir un bébé. Ca ne finit pas toujours en film catastrophe.
Seulement, il faudra faire vite, la réflexion désagréable qui lui ressemblait tant me signifiait que sa personnalité restait à l’affût, prête à me replonger dans des souffrances insupportables. Il lui restait cette dose d’adrénaline qui en faisait un être à part, destructeur.
La soirée fut agréable. Nous revîmes en nous promenant. Avant son traumatisme, il nous arrivait souvent de partir à pieds à travers Paris, juste pour flâner et découvrir les rues. Physiquement la marche lui fait du bien, les médocs ayant tendance à la faire grossir. En général, j’aime pas les grosses, mais elle, ce n’est pas pareil, je l’aime avec les yeux de l’amour. Pour moi, elle ne sera jamais grosse, par contre, bien potelée, ça me va parfaitement. A moins qu’elle n’ait l’excuse de la grossesse, alors, là évidemment, la question se poserait différemment.
De toute façon, cette fille, il fallait que je lui mette les fers aux pieds, si je ne voulais pas qu’elle s’échappe. Un bébé avec elle, pourquoi pas, moi qui adorais les bébés.
En attendant, je m’étais mis un crédit sur le dos pour acheter une voiture d’occasion. L’objectif étant de la sortir de Paris pour qu’elle ne reste pas coincée entre les murs gris de la ville. Le grand air ne pouvant que lui faire du bien. La surprise que je lui réservais, une promenade en Bretagne, histoire de faire le chemin des douaniers. D’après, ce qui m’en avait été dit, les paysages sauvages transpiraient une beauté farouche.
Je comptais bien que cette première escapade saurait adoucir la cruauté que son état lui faisait endurer en venant percuter par vagues son esprit diminué. La voiture, j’irais la chercher demain matin. Le lendemain, départ !
Elle raterait son nouveau rendez-vous, chez le psy, tant pis. Cela lui permettrait de respirer un peu, vu l’angoisse qui la submergeait à chaque fois qu’elle devait s’y rendre. Ce type commençait sérieusement à m’énerver. Monsieur me badait et à chaque fois dans son regard se lisait de la méfiance ou du mépris. Maintenant avec la voiture, nous allions pouvoir rendre visite à ses parents. Une fois là-bas, je verrais bien s’il avait commencé à les manipuler. Car, ils étaient en relation téléphonique. Je sentais au plus fort de moi qu’il préparait un coup tordu.
Je m’en étais rendu compte après avoir eu ses parents au téléphone. Une gène s’était insinuée entre nous après que j’eus tenté d’introduire quelques critiques sur la méthode utilisée. Le plus symptomatique, c’est que sa mère préféra changer de conversation. C’est la raison pour laquelle, je dois emmener Ambre ailleurs, pour que sa santé s’améliore et que sa mère devant ce fait renonce à cette méfiance que je sentais poindre.
Et l’une des conditions sera le changement de lieu d’habitation. Ici, on se marche dessus, sans espace pour s’isoler. Seulement, ne disposant pas d’une enveloppe financière suffisante, je ne peux tout faire en même temps, la voiture et le logement. Même, si je sens que cette promiscuité risque de tendre nos relations. La prise de médicaments, je l’espère ne sera pas éternelle. Qu’un jour, nous pourrons vivre heureux ensemble, avec l’avenir à notre portée.
Nos relations charnelles ne pourront que s’améliorer, car pour l’instant, elle s’enferme à nouveau dans la contemplation lorsque je jouis de son corps. Son corps dont je n’arrive pas à me lasser et que je caresse sans cesse et que je pénètre sans me préoccuper de ses désirs propres. Je me dis que ça peut pas lui faire de mal et qu’un jour, elle finira bien par réagir à nouveau. Avant, elle aimait fumer du sheet. Alors, ce soir, j’en ai prévu un peu pour voir si une fois détendue, sa réaction à mes caresses sera différente. Il est vrai aussi que nos conversations sont singulièrement limitées. Une fois qu’elle s'est écroulée sous l’effet des médicaments, elle se contente de regarder la télé pendant des heures sans rien dire, mes assauts charnels n’étant pour elle qu’un moment à passer. La télé et mon empressement ayant le même effet sur elle, elle finissait par s’endormir. Et depuis quelques temps, cette salope s’endormait alors que j’étais encore en elle.
Et ça, ce n’était pas possible ! Son attitude me rappelait une fille que j’avais connu et qui me dit après lui avoir fait l’amour “ alors, c’est tout ce qu’il est capable de faire le grand Aslan ! “
Un truc à te tuer net debout. Tu te sens minable, mais minable. Et si tu n’es pas capable de remettre le couvert en faisant attention à sa montée de plaisir plutôt qu’au tien, t’es sûr qu’après elle te destroye devant ses copines et pire devant tes copains.
Une du genre, j’en avais rencontré. J’avais pu sauver la mise, et dès le lendemain, je m’étais inscrit aux abonnés absents à ses coups de téléphones, téméraire, mais pas con.
Par contre Ambre, j’ai impression qu’elle en rajoute, que malgré tout, son inconscient continue à jouer sur le mode “ je te fais mal, je t’emmerde “.
Parce que c’est quand même pas possible quand je lui lèche la moule qu’elle ne réagisse pas !
Pour le moment, j’ai décidé de ne rien dire, son dernier pétage de plomb m’ayant légèrement refroidi quant à mes réactions intempestives.
Des fois, elle me dit “ t’as fini ? “ Alors, je me détourne, même endurci par sa fréquentation, elle me coupe tout mes effets et me laisse incapable de jouir. Déçu et fâché, je me tourne de mon côté pendant que madame s’endort m’exaspérant avec sa respiration calme comme si tout cela ne présentait aucune importance.
De mon côté, la rage m’étouffe et me crispe au point que de longues heures me sont nécessaires avant de trouver le sommeil. Le lendemain, j’ai une gueule en papier mâché alors qu’elle présente un visage reposé. Moi, qui aurais voulu pouvoir lui renvoyer un visage ne trahissant pas mon âge, je me mets à nouveau à avoir des poches sous les yeux suite au manque de sommeil.
Il va falloir que je me mette au somnifère, si je veux tenir le coup. Un ou deux de temps en temps, ça ne pourra pas me faire du mal. L’une des conditions de son amour et je le sais depuis longtemps, est que je paraisse pas trop âgé par rapport à elle. Autrement, elle regarde ailleurs. Et en plus, pour le travail, ce n’est pas vraiment “ top ” d’arriver avec une tête d’enterrement.
Il est vraiment temps que l’on sorte de Paris pour se retrouver entre nous et la nature, pour nous ressourcer. Aussi, afin d’éviter qu’elle ne se sente enfermer dans une cage, à ma disposition. Je dois lui donner la possibilité de rire à nouveau, de se sentir vivre, de rire avec moi et de se sentir libre en ma compagnie. Que ma compagnie soit une condition sine qua non de son épanouissement.
En tout cas, j’espérais qu’elle allait se montrer contente de l’achat de ce jour.
“ Tu sais ma chérie, j’ai une bonne nouvelle. “
Un regard atone, pas même un mot pour demander qu’elle est cette bonne nouvelle. Je n’en réclamais peut-être pas autant, un oui tout simple m’aurait satisfait. Mais là rien de rien, le désert d’un regard.
“ J’ai acheté une voiture, demain on part en Bretagne. “
“ Ah ! “
Peuchère ! Comme réaction, ce n’était pas terrible. Il allait falloir que je me répète pour lui enfoncer la nouvelle dans le crâne.
“ Je l’ai choisi de la couleur que tu aimes, bleu. Nous allons nous faire le chemin des douaniers en Bretagne. Deux jours de promenade dans la nature. Tu verras, ça va être super. “
Toujours aucune réaction. Bloquée devant la télé, elle ne m’accordait aucune attention. J’eus l’impression qu’elle se foutait de ma gueule. J’éteignis la télé d’un coup sec, j’aurais plutôt voulu la briser en mille morceaux. Cette fois, y’en avait marre, je m’étais montré trop bon, trop con jusqu’à présent. Ca allait changer et ça allait changer tout de suite. Je lui saisis le coude et la secouait méchamment.
“ Habille-toi, on s’en va ! “ - l’ordre aboyé d’un ton sec la fit sursauter.
“ On s’habille et vite. On sort ! “
Pour la presser, je la tirai brutalement la faisant atterrir durement sur la moquette.
Dans ses yeux, une expression humaine émergea, un regard entre la peur et la surprise.
“ Ne me fais pas mal ! Ne me fais pas mal, s’il te plaît ! “
“ Allez, habille-toi et grouille ! On va aller la voir cette fameuse bagnole qui m’a coûté tant de fric, que tu bades. Allez grouille. “ - et pour l’encourager, je lui allongeai un coup de pied au derrière qui la fit trébucher. Cette putain de voiture, elle allait la voir deux fois plutôt qu’une.
Un fois habillée, nous sortîmes. On ne peut pas dire qu’elle y mettait de la bonne volonté. Elle se laissait littéralement traîner. Déjà, je regrettais le coup au derrière que je lui avais infligé. Elle était peut-être marteau, mais sûrement rancunière avec de la mémoire à la clé. La fameuse surprise que j’avais concoctée avait fait long feu, écrasée, explosée par son esprit vindicatif et mesquin.
Pourtant la voiture réussit à lui arracher un mot d’approbation.
“ Oh, elle est belle. “
“ Tu veux qu’on fasse un tour ? “ - J’en profitais car avec elle une occasion comme ça, fallait pas la louper. Mais, cela aurait été étonnant qu’elle accepte sans rechigner avec son caractère de chien.
Elle se retourna brutalement vers moi, la colère déformant ses traits.
“ Bon, tu me l’a montré ta caisse, tu vas pas me trimbaler dedans comme un singe. J’suis déjà monter dans une voiture, tu sais ! “
Et voilà, quand on veut faire plaisir à une connasse, on se fait rembarrer dans les cordes.
“ Bon, ok. Ca sera comme tu veux. Dis-moi, tu veux pas marcher un peu à la place, histoire de se détendre, quoi ? “
“ Non, je veux rentrer chez toi. “
Pour une fois, elle n’a pas dit à la maison, mais, elle a bien souligné “ le chez toi “. Elle avait raison, il fallait rentrer que je lui refile sa dose de médocs et que je lui fasse fumer le sheet, dans l’espoir que les effets bénéfiques lui fassent me lâcher la grappe.
Une fois rentrés, je rallumais la télé pendant qu’elle s’allongeait prête à prendre sa posture contemplative. Son visage fermé et crispé n’augurait rien de bon pour la soirée aussi je rajoutais un valium dans ses médocs pour la rendre plus cool. Le sheet viendrait tout de suite après.
Quand l’odeur du sheet atteignit ses narines, elle se releva sur ses coudes, me demandant “ que fais-tu ? “ alors qu’elle connaissait la réponse. J’allumais le joint, aspirais profondément avant de rejeter la fumée dans sa direction.
“ S’il te plaît ! “ - fut sa seule sollicitation.
“ Vas-y, il est pour toi. “
Elle se jeta goulûment dessus, s’asseyant en lotus afin de mieux s’en imprégner les poumons. A chaque aspiration, elle se tenait dans une immobilité parfaite. Il faut dire que mon dealer avait fait fort en me dégottant du libanais rouge, comparable à l’afgan. Moi même, avec une seule taffe, j’avais la tête qui naviguait dans le cosmos avec un petit doigt accroché à une étoile. Ambre fumait lentement, prenant son plaisir. Je regardais son visage se détendre au fur à mesure de l’effet.
Au bout de deux joins, elle allait certainement réagir à mes caresses diverses et variées.
Un souffle de satisfaction s’échappa de ses lèvres, elle s’allongea de nouveau, le corps abandonné. Les yeux explosés, je me suis allongé à côté d’elle, sans rien faire tellement la taffe m’avait démonté. Mon esprit me faisait naviguer sur des vagues en fusion, mais même les vagues finissent par se calmer. Le désir me revint et ma main commença à lui caresser doucement la poitrine pour finir par se glisser sous son tricot. Le contact de ses seins à travers son soutien gorge me fit bander direct.
Son visage resta renversé vers l’arrière, les yeux fixes, contemplatifs. Repoussant son tricot jusqu’à découvrir ses seins, je dégrafais son soutien gorge me repaissant de ses seins blancs. Je frottais ma tête contre son ventre, contre sa poitrine, léchant l’un et l’autres de ses tétons avec délectation.
Pendant que ma langue courait sur sa poitrine, j’introduisis ma main le long de son mont de Vénus jusqu’à ce que mes doigts malaxent doucement ses grandes lèvres. Un soupir sortit de sa bouche entrouverte, un soupir comme je n’en avais pas entendu depuis longtemps.
Un frisson me parcourut.
Je me mis à défaire fébrilement les boutons de son pantalon pour le faire glisser le long de ses jambes. Je plongeais aussitôt mes doigts à l’intérieur de sa chatte, doucement, puis au fur à mesure de ses réactions de plus en plus vite. Je contemplais sur son visage la montée de son plaisir, source de mon excitation.
Je posais sa main sur mon sexe en lui imprimant un mouvement de va-et-vient qu’elle conserva. Mon plaisir monta en même temps que le sien. J’accentuai la pression de mes doigts, les siens s’alignèrent sur le rythme que j’imposais.
Le plaisir éclata, violent. Nous jouîmes en même temps et jugeant d’après son cri avec la même force.
Satisfait, j’enfonçais ma tête entre ses deux seins, continuant de mes doigts à caresser son sexe. Bientôt, mes baisers coururent à nouveau sur son corps, descendants lentement vers le bas de son corps. Mes lèvres s’emparèrent de son sexe avec avidité. Ma langue parcourut ses grandes lèvres avant de s’enfoncer tendrement le long de ses petites lèvres pour remonter en avalant son clitoris.
Son gémissement continu encouragea ma langue à se faufiler entre ses lèvres et à râper l’excroissance de son clitoris. Ma langue se fit souple et rapide, se fit serpent pour enrober son clito, pour ne lui laisser dans la montée de son plaisir aucun répit. Son gémissement se fit plus rauque, ses mains se resserrèrent sur ma tête jusqu’à ce que le raidissement de son corps m’apprenne qu’elle atteignait le summum de la jouissance. Satisfait, je me redressais pour la contempler dans l’abandon J’en profitais pour m’allonger entre ses jambes et la pénétrer avec toute la douceur et toute la tendresse dont j’étais capable.
Tout doucement, j'enfonçais avec délectation mon sexe dans son vagin. Je commençais mon va-et-vient, doucement pour ne pas rompre la félicité dont laquelle elle était plongée. Peu à peu son corps réagit, son bassin venant à la rencontre du mien A nouveau, un léger gémissement, en même temps, je couvrais son visage, sa bouche de baisers légers. Elle répondit en avalant goulûment mes lèvres.
La sentant chaude de chaude, j'accélérais mes va-et-vient, mais de façon qu’elle puisse me suivre de son bassin.
Mon plaisir allait crescendo, m’obligeant à freiner sa montée. Je voulais que l’on jouisse ensemble et non pas chacun de notre côté. Cette montée du plaisir et notre jouissance commune devait être l’expression finale de nos retrouvailles. Je la sentais proche de l’explosion et je me mis frénétiquement à m’agiter en elle. Ma tête semblait s’envoler et mon corps se liquéfiait littéralement. La jouissance montait en puissance et ses gémissements maintenant transformés en cris en augmentaient encore plus la puissance. Nous explosâmes exactement en même temps et la force de notre jouissance nous laissa pantelants. Moi, complètement abandonné sur son corps et elle complètement abandonnée sous le mien, tous deux respirant par petites saccades.
J’étais heureux comme un enfant, heureux et toujours plein de désir. Me basculant sur le côté pour mieux la laisser respirer et mieux la contempler, je me mis à caresser doucement ses seins.
Au bout d’un moment, sa respiration régulière me fit comprendre que madame s’était endormie me laissant avec mon désir non entièrement satisfait.
Mais mon amour était tellement épanoui que je la laissai reposer, me contentant de jeter un drap sur son corps.
Je fixais le plafond, sans réfléchir. Je ne voulais pas que la moindre réflexion vienne gâcher ce pur moment de sérénité. Le sommeil finit par me gagner aussi et je m’endormis d’un sommeil profond. Demain, demain - me dis-je en m’enfonçant dans les bras de Morphée, demain, je réduirais un peu plus sa dose de médicaments.
Malheureusement, la nuit ne fut pas aussi calme que j’aurais pu l’espérer. A un moment, une inquiétude s’insinua dans mon sommeil. Une inquiétude aiguë au point que je tentais d’en remonter la source afin d’en comprendre l’origine. En explorant les limbes, je n’en trouvais nulle trace alors que l’inquiétude se transformait en un sentiment d’oppression. Tout en me débattant dans ce qui manifestement n’était pas un cauchemar, je sentais ma respiration devenir de plus en plus oppressante. Qu’est-ce qui pouvait m’arriver ? J’explorais mon esprit dans ses moindre méandres afin d’identifier la cause de l’agression.
Ma respiration devenant de plus en plus oppressante, je m'efforçais de me réveiller, persuadé que si je continuais à me débattre, je finirais par y laisser ma vie.
Tous mes efforts tendirent alors à obtenir que mon esprit se sorte de ces sables mouvants. Que je me réveille !
Dans tous mes muscles, l’effort se ressentit. Il fallait me réveiller, que je me réveille ! Que je me réveille ! Dans mon crâne, cet impératif retentissait en écho de plus en plus assourdissant. Danger, danger, danger, ne faisait que me répéter mon cerveau. Il fallait ! Je devais me réveiller ! Ma vie était en danger. Cela, je le sentais dans toutes les fibres de mon corps. Il y avait urgence ! Urgence !
Brutalement, mes yeux s’ouvrirent et enfin dans mes poumons l’air pénétra à grand flot, me soulevant sur ma couche. Seulement mon corps ne parvint pas à se soulever complètement, un poids intolérable le tenant plaqué au matelas.
Sur moi, Ambre se tenait à califourchon avec dans son regard intense un air de folie furieuse et au fond des yeux deux petites étoiles brillant d’une lumière démoniaque. Deux petites lumières qui me disaient qu’elle me haïssait, me haissait au point de vouloir me détruire comme une bête sauvage.
Dans sa main droite, un couteau !
Un flash m’éblouit plaquant sur ma rétine l’image d’un autre couteau s’enfonçant dans la gorge d’une autre personne. Une certitude se fit, elle l’avait tué. Pris de panique, je la saisis à bras le corps pour la rejeter si violemment de côté que le couteau lui échappa. D’un coup de rein, je me retrouvais debout à côté du lit, la fixant d’un air hagard. Cette salope avait voulu me tuer. Elle avait voulu me tuer, moi !
Une rage insensée me submergea. Le couteau allait vraiment servir, mais pas sur la personne qu’elle croyait. J’allais la tailler de telle façon que même sa mère ne la reconnaîtrait pas. Elle était là, allongée, victime expiatoire de ma haine en souffrance.
Seulement, lorsque je me penchais sur elle, le couteau à la main, elle me balança un coup de pieds sauvage dans le bas ventre. La douleur me plia en deux m’obligeant à lâcher la lame. Je m’effondrais alors que la douleur intense allumait des pointillés lumineux dans mes yeux. J’entre aperçus vaguement une main saisir la lame avant qu’un rire saccadé vienne percer le brouillard de douleur dans lequel je me débattais.
Merde, en plus, elle était folle à lier. Dans son état, elle était capable de me saigner comme un goret J’étais foutu, c’était foutu, tout était foutu !
Elle me releva la tête brutalement et je sentis la lame froide me parcourir le cou et le rire strident toujours retentissait à mes oreilles.
“ C’est toi qui a tué Fred, avoue. C’est toi qui l’as tué, avoue ! Autrement, je t’égorge comme la pauvre merde que tu es ! “
Les yeux encore embrouillés et le bas-ventre douloureux, je tentais de faire un signe négatif de la tête. Mais, je sentis la lame me pénétrer dans la chair.
“ Mais si, c’est toi qui l’as tué. Alors, je vais te faire la même chose, je vais t’égorger comme un cochon comme tu as égorgé l’homme que j’aime. “
Il fallait que je gagne du temps, du temps pour réfléchir, du temps pour réagir. Mais, avec une lame sur la gorge, ce n’était pas vraiment la position idéale.
Premier temps, la désarmer. Deuxième temps, lui foutre une raclée dont elle se souviendrait.
Prudemment, je lui demandais de diminuer la pression de la lame si elle voulait que je lui dise vraiment ce qu’il s’était passé. La pression diminua. Maintenant, elle était assise sur le lit, courbée vers moi pour maintenir la lame sur ma gorge, ses deux pieds par terre pour avoir un point d’appui.
“ Qu’est-ce que tu veux savoir ? “
Premier principe avec une schizophrène, ne surtout pas la traiter de délirante, mais plutôt aller dans son sens pour neutraliser la crise. Il fallait avant tout rester dans le dialogue jusqu’à ce que sa vigilance s’amenuise.
“ Attends, calme-toi, je suis prêt à tout te raconter. Mais, ce n’est pas la peine de me menacer. Tu sais très bien que si tu le désires, je suis prêt à tout t’expliquer. “
“ Non, tu mens. Tu dis ça pour que j’arrête, après tu vas me frapper ! “
Dans le ton, une note de sanglot perça comme l’annonce d’une décroissance de son délire. Parler, je me devais de parler, de l’envelopper de paroles jusqu’à ce que sa phase d'agressivité paranoïaque s'essouffle.
“ Je t’aime Ambre, jamais je ne t’ai voulu le moindre mal. Je sais que j’ai été jaloux, mais la jalousie n’est pas un crime et j’ai toujours été là quand tu avais besoin de moi, toujours. Jamais, je ne t’ai laissée. Tu le sais, ça, n’est-ce pas, tu le sais ! Souviens-toi, c’est moi qui t’aie aidé à monter ton dossier pour ton appart. Et là fois où tu avais peur que ton mec ne vienne te casser la figure, qu’il a fallu que je dorme chez toi pour te rassurer et te protéger. Tu ne te souviens pas ? Même que j’ai été dans son bar pour lui signifier de te lâcher les basquettes.
Je sens son regard basculer, sa volonté faiblir, ses gestes devenir plus incertain, la pression de la lame moins appuyée. Bientôt, je vais pouvoir lui saisir le bras et enfin éloigner le danger.
“ Écoutes, pour l’instant ce qui est important, c’est te soigner, c’est cela ta et ton unique priorité. Ton traitement est lourd, très lourd et le psychiatre nous a prévenu, rappelle-toi, les effets secondaires peuvent engendrer des délires hallucinatoires. Souviens-toi, il nous a dit que cela allait immanquablement arriver et qu’il n’y aurait pas de signes précurseurs. Cela viendrait d’un coup, d’un seul et que ce jour là, tu risqueras de mettre en danger ta sécurité et celle de ton environnement. Je t’en prie, reprends-toi ! Comprends que tu es sous l’emprise d’un délire hallucinatoire provoqué par le traitement. Il nous a prévenu que l’apparition de tels troubles sont des signes d’alertes à lui rapporter impérativement pour qu’il puisse adapter ton traitement. Pense à ta mère ! Pense à ton père ! Nom de dieu, pense à toi ! Pense à moi ! Qu’est-ce que tu es en train de faire ? Ambre, réveille-toi !
Tu n’es pas folle, tu m’entends, tu n’es pas folle, mais tu ne dois pas te laisser dominer par les produits, tu m’entends ? C’est de la drogue, de la drogue pour te faire sentir mieux, mais de la drogue quand même. Tu dois te battre ! Autrement, c’est la drogue qui te dominera et t’imposeras des images pour nourrir tes délires, des images qui te feront t’imaginer victime de complots plus sordides les uns que les autres. Le genre de complot que tu m’as jeté à la figure presque à m’égorger. Des mensonges créés par ton cerveau malade, des mensonges pour détruire ceux qui t’aiment, des mensonges générés par ton délire pour t’isoler, te détruire parce qu'il sera devenu une entité indépendante. Un dédoublement de ta personnalité qui te détruira, toi, la vraie Ambre, celle que j’aime. Et ça, jamais, je ne le laisserais faire !
Ne te laisse pas partir, tu m’entends ! Tu dois te reprendre. Tu dois te reprendre, écarte ce couteau, écarte-le maintenant ! “
Ses yeux se remplirent de larmes, elle laissa glisser le couteau et pressant ses mains sur ses yeux, se mit à pleurer à gros sanglots. La crise était passée, j’avais eu chaud. Je me levais pour m’asseoir à ses côtés et la prendre dans mes bras. De la tendresse, de la tendresse et encore de la tendresse, pour le moment, il n’y avait que ça à faire, rien d’autre.
“ Aslan, qu’est-ce qui m’arrive ? “
“ Calme-toi, ma chérie, calme-toi, je suis là. Allonge-toi, oui, comme ça, détends-toi. Je vais téléphoner au psychiatre, il faut absolument modifier ton traitement. Ambre, regarde-moi, je t’aime tant. Rien ne t’arrivera tant que je serai là. “`
Tendrement, j’essuyais les larmes sur son visage jusqu’à ce qu’elles se tarissent enfin, que ses yeux se ferment et qu’elle sombre dans un sommeil lourd. Je la déshabillais avant de l’enfouir sous les draps. L’émotion et le stress aidant, elle ne se réveilla pas avant le début de l’après-midi. Profitant de son sommeil, j’avais téléphoné au psychiatre qui se déclara profondément inquiet. Il nous donna rendez-vous pour le lendemain matin.
En attendant, il me recommanda de ne pas augmenter la prise médicamenteuse et de m’en tenir à sa prescription. Cependant, il m’accorda d’augmenter la dose de somnifère, histoire qu’elle ne me refasse pas le coup de l’égorgeur dans la nuit. Il pensait que la crise provoquerait un repositionnement du trauma de l’inconscient au conscient. Il posait comme postulat qu’elle allait la faire ré émerger et que la séance pourrait être capitale.
En fin d’après-midi, je l’emmenais au cinéma pour voir Olivier Twist de Roman Polanski. Ce fut une déception pour nous deux. Le film s’avéra d’une nullité prononcée et pour changer et à sa demande, nous allâmes nous restaurer au Macdo d’Alésia. Elle commanda elle-même son plat. Rien, en elle, ne laissait deviner une quelconque anomalie. Les garçons la regardaient comme ils regardaient toutes les filles, avec du désir dans les yeux.
Mais, à ces regards lourds et insistants, elle ne répondait plus par ses sourires de soumission consentante au désir de l’autre. Désormais, dans sa tête, son univers était fait de méandres dont j’étais le gardien, un gardien qui aujourd’hui n’avait plus peur des regards de convoitises.
A l’annonce du rendez-vous en urgence avec le psychiatre, elle m’avait simplement contemplé avec un regard de chien battu : “ Est-ce vraiment nécessaire ? “
“ Oui, ma chérie, c’est nécessaire, si tu veux un jour aller mieux. Fais--moi confiance. “
La pression des ses doigts sur ma main, me rassura. La violente crise que nous venions de connaître l’avait complètement épuisée. Elle se laisserait conduire sans force et sans révolte.
Le matin, elle fut la première à être prête, habillée, légèrement maquillée, d’un rouge à lèvre discret soulignant la blancheur de sa peau laiteuse. Pour moi, elle était la plus belle et dans ma poitrine, mon coeur se comprima tant l’amour que je lui portais me paraissait immense.
A l’hôpital, le psychiatre nous attendait. J’avais décidé de tout mettre à plat, sans omettre d’aucune façon les accusations me reprochant d’avoir assassiné son amant.
Le psychiatre écouta attentivement. Ambre, quant à elle gardait les yeux dans le vague, mais je devinais qu’elle ne perdait pas une miette de ce que je disais. L’accusation avait été trop énorme pour pouvoir être occultée. Ce que cela révélait était signifiant pour le psy. Pour moi, c’était comme plonger dans une eau noire dont le fond insondable s’emplissait de monstres aux formes extraordinaires et dangereusement mortelles.
Cette fois-ci, ayant été moi-même l’un des principaux protagonistes de la crise, il décida que la séance devait se passer en ma présence. Jusqu’à présent, elle n’avait pipé mot, ses yeux perdus au-delà de la fenêtre. La voix du psy l’apostrophant la réveilla.
“ Que pouvez-me dire Ambre sur les accusations que vous avez porté contre Aslan ? “
“ Je ne sais pas, je ne comprends pas. “
“ Je vais mieux m’exprimer, quel est le cheminement qui a pu vous conduire à penser que Aslan était l’assassin de votre amant ? “
“ Je ne sais pas, je ne comprends pas. “
“ Qu’est-ce qui vous a amené à porter une telle accusation ? Des souvenirs vous sont-ils revenus ? Essayez de vous rappeler le début de la crise. J’ai eu la version de Aslan, mais j’aimerais avoir la vôtre. Peut-être préfériez-vous me parler seule ? “
“ Je ne sais pas. “
“ Écoutez, vos accusations ne sont pas nées du hasard, elles plongent leur origine dans un fait. C’est ce fait qui m’intéresse, ce fait qui a fini par franchir les frontières de votre inconscient pour venir exploser à la surface de votre conscience. “
Mais, qu’est-ce qu’il racontait cet abruti ? De quel fait, parlait-il ? Qu’est-ce qu’il essayait de faire, de lui faire croire qu’il existait un fond de vérité dans ce qui s’était passé ? En gros, qu’elle avait raison, quoi ! Que j’étais un assassin ! Il délirait carrément ce type. Il pensait tout de même pas que j’allais laisser faire ça !
Je toussais afin d’attirer son attention. D’un geste impératif, il m’imposa le silence. Il se prenait vraiment pas pour de la merde ! Sauf qu’il ne pouvait être question de le laisser continuer à explorer un champ fantasmatique qui pouvait s’avérer immensément aliénant pour Ambre. Et, en plus, dans quelle situation, il me mettait en m’inventant un rôle avéré dans son délire paranoïaque. En me transformant en assassin !
“ Préférez-vous que Aslan s’en aille, parlez sans crainte, Ambre. “
C’est bizarre, mais j’ai eu l’impression d’entendre comme une note affective dans le ton de sa voix, la fatigue sans doute.
“ Vous n’avez pas envie d’en parler, n’est-ce pas ? Vous comprenez que symboliquement, vous fuyiez votre propre faute. En le menaçant, vous vouliez vous punir vous même et vous avez projeté votre culpabilité envers un tiers. Seule manière de résoudre la quadrature entre deux culpabilités, l’une réelle, l’autre projetée, fantasmée, imposé aux forceps à votre inconscient. “
“ Je ne comprends pas. “ - annonça Ambre.
“ Maintenant, il va falloir que vous parveniez à dissocier de votre personnalité, celle en souffrance de celle qui réclame le droit à la vie. “
Elle se mit à pleurer doucement, toujours sans rien dire, se leva pour lui prendre la main en la pressant pour obtenir une réaction. Elle leva ses yeux vers lui.
“ Ecoutez-moi bien, il faut que vous surmontiez ce qui vous est arrivé. Le traitement n’est qu’un palliatif. Il vous servira de béquille. Je ne pense pas que vous soyez schizophrène. Vous êtes certainement un peu border line, mais je pense que vous pouvez vous en sortir. Aussi, je propose que nous diminuions l’intensité du traitement. “
Mais, qu’est-ce qu’il racontait, la veille, elle avait essayé de me tuer et si je n’avais pas réussi à la calmer, je me serais retrouvé avec la gorge ouverte, exactement comme son copain. Oui, exactement comme son copain et si ça, ce n’était pas un symptôme de folie, c’est que je ne comprenais rien à l’histoire. Et d’ailleurs rien ne me dit qu’elle ne l’a pas égorgé après tout. Même si je l’ai défendue, elle m’a quand même prouvé hier qu’elle pouvait passer à l’acte sur une simple lubie. Et l’autre, il voulait diminuer le dosage !
Mais, qu’est-ce qu’il cherchait à faire avec cette nouvelle thérapie à la mord-moi le noeud.
Cependant, ladite proposition eut le don de la réveiller de son mutisme, “ diminuer mon traitement ? “
“ En effet, je pense qu’il est inutile de continuer au même rythme. Désormais, vous devez à nouveau être responsable de vos actes afin de pouvoir vous reconstruire et poser des actes constitutifs de votre devenir. “
Des actes constitutifs de votre devenir, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire. Les actes constitutifs d’une nation, la constitution, là, je comprends mais les actes constitutifs du devenir. Ambre le regardait aussi avec des yeux ronds. J’osais un mot.
“ Des actes constitutifs, de quoi vous voulez parler ? “
“ A mon avis, Ambre est en position de se reprendre en main “ - devinant ma protestation, il leva légèrement la main - “ tut-tut, n’ayez aucune appréhension. Si je pense qu’il faut passer effectivement à une autre thérapie, c’est simplement parce qu’il faut profiter de l’état de choc d’une crise qui se pose comme révélateur d’une psychose et pas d’une schizophrénie. Ce type de crise peut être considéré comme un seuil d’alerte où soit le patient bascule définitivement dans un univers fantasmatique, soit il entame les étapes de sa reconstruction. Mais pour que le patient réussisse sa “ mue ”, il ne doit pas se sentir brider, surveiller ce qui ne pourrait qu’accentuer ses propres angoisses. “
“ Vous pensez réellement que son état peut maintenant évoluer positivement et que cette évolution pourrait être retardée parce qu’elle serait bridée, bridée, mais par quoi ? Par qui ? “
“ Peut-être par vous ? Vous avez une influence sur son comportement, soyez-en sûr. Vous êtes son mentor et au delà de vos rapports sentimentaux, vous véhiculez d’une certaine façon, l’image du père. “
Ben, me voilà bon ! Maintenant, il me collait l’image du père. Bientôt, il allait m’annoncer que sa violence était l’expression de son refus de l’inceste que je lui imposais. Ce qui pourrait signifier que je ferais bien de m’effacer pour son bonheur. Bien vu, en tout cas, bien amené de la part de ce psy à la con. Sauf, que je ne marchais pas, ça jamais !
“ Et qu’en pense Ambre ? “ - lui demanda-t-il.
Mais, qu’est-ce qu’il s’imaginait, qu’elle allait lui avouer ne plus vouloir voir ma gueule, que je lui étais odieux, que j’étais le garde chiourme de sa liberté ?
Mon coeur se mit à résonner, je crois que tout l’hôpital devait être à son écoute. Comme lui, je me mis à attendre la parole du sang de mon coeur. Elle hésita et finalement, sa voix, d’abord hésitante, se fit de plus en plus ferme.
“ As....Aslan, m’ai......m'aime, il fait attention à moi. Sans lui, je ne sais pas ? Il tient à moi........je tiens à lui aussi, je l’ai....l’aime aussi. “
Je crame, sérieux, je crame. La parole est libération, mais, là, il n’y a rien de tout ça. Il n’y a qu’une pauvre fille qui se débat dans son drame sans en comprendre ni la genèse, ni l’aboutissement.
Pourtant, à ma grande surprise, la voix s’affermit, le regard se fait plus direct, nous fixant pour la première fois. Son dos se raffermit, son torse se redresse. Elle semble d’un coup plus grande.
“ Aslan m’est indispensable. Il est la force qui me manque. Il est celui avec qui je veux continuer ma vie. “
Alors là, j’en reste sur le cul. Ni moi, ni lui, nous nous attendions à semblable déclaration. Je le regardais les yeux ronds, une lueur de dépit brilla, me sembla-t-il dans son regard, mais si fugace que la perception ne s’inscrivit pas dans mon conscient.
Elle renaissait littéralement à la vie ma Ambre, elle renaissait et me reposait droit dans mes bottes. Incroyable ! Elle venait tout simplement de dire “ toi et moi, pour la vie “.
Deux minutes à peine avant, elle n’était qu’une chrysalide informe et brusquement, elle se transforme en reine, en reine qui d’un mot justifie la totalité de ma vie et de mon attente d’elle.
“ Et vous avez raison, je veux diminuer et même arriver à ne plus prendre de médicaments. Je ne suis pas folle et je m’en rends compte aujourd’hui. Pourtant, je resterai fragile, et cela, il faut que je l’accepte. Aslan sera à mes côtés pour m’aider à........vivre. “
Le psy, comme moi, n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Ambre nous faisait une véritable résurrection, sans prévenir, sans s’annoncer, sans les mots habituellement associés “ merci de m’avoir aidé “.
“ Heuf, heuf “ - fit il pour s’éclaircir la voix et se donner le temps de reprendre contenance - “ Je dois dire que je suis surpris. Votre regard est clair, votre voix assurée, même votre port a pris de l’assurance. Tout ce que vous n’aviez pas, il y a quelques instants. Je dois dire que cela me pose questionnement. “
Et, il n’est pas le seul ! Passé le moment d’émotion provoqué par la déclaration intempestive, mon cerveau s’était mis à carburer à trois cent mille à l’heure. Qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire. Ce n’était pas possible, elle n’a pas pu passé du stade d’allumée chronique à celui de je réfléchis, je pense donc je suis ?
Sérieux quelque chose clochait. Pourtant, plus je la regardais, moins j’arrivais à comprendre. A présent, elle me souriait d’un sourire qui aurait poussé un ange à mettre le feu au paradis.
Où effectivement, c’était le diable ou effectivement, c’était un ange !
Lequel des deux était-elle vraiment ? Il y avait vraiment de quoi avoir la trouille.
Un instant décontenancé, le psy reprit l’affaire en main.
“ Pour diminuer la dose, je suis d’accord. Cela ne devrait pas poser de problème. Quant à arrêter, même dans un avenir proche, je le déconseille fortement. N’oubliez pas que vos phases dépressives et euphoriques restent cycliques, nous ne devons surtout pas préjuger d’un diagnostic à partir de votre état actuel qui peut évoluer à tout moment, ne l’oublions pas “ - son regard demeurait dubitatif. Manifestement, il était dépassé par l’évènement avec une Ambre qui au lieu de s’effondrer, suivait intensément tous ses dires. Et moi, je la suivais elle, le fléchissement de son corps pour se gratter le pied, ses mimiques approbatrices au discours, les regards inopinés et confiants qu’elle m’accordait, la brusque caresse de son pied droit sur mon mollet et surtout, surtout, la main qu’elle posa sur la mienne. Toute cette gestuelle, le psy la suivait attentivement alors que j’aurais voulu qu’il soit englouti par les enfers pour nous laisser seul tout, elle et moi.
Moi même, je dois dire que je n’arrivais pas à admettre la transfiguration d’Ambre. Cela s’était fait d’une manière trop rapide, pour ne pas dire instantanée, comme si elle était possédée, oui, c’est cela, possédée. Car seule une force démoniaque est capable d’amener une personne à modifier son comportement de manière aussi radicale.
Autrement, comment expliquer cette Ambre qui rie, cette Ambre qui pleure.
Sans doute, c’est ce que devait penser le psy car à mon regard interrogateur, il répondit par un haussement d’épaules. Lui aussi demeurait perplexe devant l’invraisemblable transformation. Si, lui réagissait ainsi, c’est que quelque chose clochait sérieusement. Quelque chose, mais quoi ?
Surtout ne rien dire, ne rien faire qui puisse perturber sa convalescence. Si il y avait vraiment quelque chose, je me sentais de force à l’affronter.
“ Bon “ - reprit le psy - “ nous allons nous fixer rendez-vous, disons dans un mois. Je vais vous faire une nouvelle ordonnance “ - il se mit à écrire - “ Ce traitement est beaucoup moins violent, aussi en cas de rechute, il faudra me contacter immédiatement pour que je puisse adapter le traitement. N’oubliez surtout pas à la première alerte, contactez-moi. “
Il se leva, nous signifiant la fin de l’entretien. Munis de l’ordonnance, nous partîmes nous procurer les médicaments avant de retourner à la maison.
Ce jour annonça pour nous, une nouvelle ère. Une nette amélioration marqua l’état de santé d’Ambre. A nouveau, elle fut capable de se déplacer, envisager l’avenir, prendre des décisions, se projeter. La première décision qu’elle mit en pratique fut de vendre son appartement et de se mettre à la recherche d’un autre. Elle le désirait dans le même quartier, plus proche de la rue du Poteau car elle aimait y faire son marché quotidien.
Ambre était une fille volontaire, en deux mois, elle vendit l’un et acheta l’autre. Le déménagement ne posa pas de problème, vu le peu qu’elle possédait.
Toutefois, elle ne s’installa pas immédiatement préférant pour un temps rester chez moi. Elle ne subit pas de rechute, son état s’améliorait vraiment, même si de temps en temps des crises de dépression la plongeaient dans des silences abyssaux. Dans ces moments, je ne pouvais rien faire, que la contempler en priant pour qu’à nouveau, elle ne s’effondre pas.
Ces états dépressifs ne se prolongeaient jamais plus d’une journée et finirent par s’espacer dans le temps. Cependant, elle restait fragile, se réfugiant souvent dans mes bras pour pleurer, comme ça, sans prévenir. Ces crises de larmes la prenaient comme une envie de pisser. En tout cas, j’appréciais ces moments où son corps s’abandonnait entre mes bras. Nos relations sexuelles s’inscrivaient désormais dans la sérénité. Et chaque fois, par mon étreinte, elle connaissait le plaisir infini que procure la petite mort. Chaque jour, ses soupirs de consentements, l’excitation de mon pénis à l’intérieur de l’un ou l’autre des ses trous, augmentait mon plaisir. Le temps nous rapprochait et nous passions le plus clair de notre temps à nous enlacer, à nous faire des tendresses. Cette période heureuse nous amena tranquillement à l’année suivante. Les rendez-vous chez le psy perdurèrent. Le contact fut maintenu, de son fait à elle et je me réjouis de la savoir assez consciente pour estimer devoir maintenir ce lien.
J’avais dû reprendre le travail sans trop d’inquiétude la sachant stabilisée. Elle parlait elle aussi de se remettre à travailler et avait même entamé des recherches. L’important pour elle était de se remettre dans le bain en amorçant la succession des entretiens. Désormais, il était question de nous installer dans son nouvel appartement. L’important étant d’éviter l’usure qu’aurait pu provoquer une trop grande promiscuité, trop longtemps prolongée dans mon petit logement.
La confiance peu à peu se réinstallait, une confiance que jamais nous n’avions eu le loisir de connaître. Elle n’avait plus ce regard mi-provocateur, mi-soumis qu’autrefois, elle réservait aux hommes qui la convoitaient avec trop d’insistance. Elle s’était mise aussi à me faire la cuisine de temps en temps et à vrai dire, je finissais par attendre avec une certaine impatience le jour où elle recommencerait à travailler. Ce n’est pas que le doute me rongerait à la savoir seule chez moi, mais plus tôt je saurais exactement où elle passerait ses journées, mieux je m’en porterais.
Nous avions décidé de vivre ensemble et là où elle me surprit, c’est qu’elle discuta chaque détail de notre future installation. Elle semblait vraiment désirer la réussite de notre couple et il eut fallu être vicieux pour imaginer que des arrières pensées pussent flotter à la surface de son esprit.
Pourtant, une certaine inquiétude perdurait. Autant, j’étais heureux qu’elle retrouve un équilibre autant je continuais à me poser la question du comment, du pourquoi de cette transformation si subite.
Elle était devenue trop douce et son caractère de cochon avait l’air de s’être tout simplement évaporé.
Ma méfiance finit pourtant par s’émousser devant sa gentillesse et ses attentions. J’avais l’impression d’avoir en face de moi, la femme que j’avais toujours désirée.
Un jour, elle revint toute guillerette. Je supposais que son entretien d’embauche s’était bien passé, ce qu’elle me confirma avec un grand sourire joyeux. Elle commençait au début du mois prochain. Sur un poste de conseiller d’orientation pour un public de 16-25 ans. Le soir, nous avons fêté l’évènement au champagne. C’était la première fois qu’elle rebuvait de l’alcool depuis le drame. Mais une bouteille de champagne, pour une occasion comme celle-là, ne pouvait pas être considéré comme boire, c’était un moment de convivialité entre deux amants heureux.
Cette fête impromptue fut aussi l’occasion de fixer une date d’installation dans son nouvel appartement. A la fin de ce mois-ci, j’allais enfin quitter ma grotte.
Les jours suivants furent des jours encore plus heureux. Le psy avait encore diminué le traitement. Les séances s’étaient aussi espacées, il tint néanmoins à maintenir un rythme allégé, en insistant pour qu’elle s’y rende seule.
Cette exigence, au début me tarabusta sérieusement, mais elle sut par sa tendresse neutraliser toute inquiétude.
Et le jour vint de notre installation dans notre nouveau nid d’amour. Comme nous n’avions pas grand chose, celle-ci ne fut pas compliquée. Le fait que nous n’avions pas grand chose donna à cette installation un air de jeune couple qui commence sa vie et compte bien acquérir peu à peu le nécessaire à son confort.
Ce jour là fut grandiose car elle me parla de ce que je n’aurais jamais oser l’entretenir, elle me parla “ Mariage ”.
C’était le bonheur. Désormais, j’étais sûr qu’elle m’aimait et sûr également que les pièces de notre nid seraient un jour parcourues par un bout de choux ou même, pourquoi pas par deux. Des enfants avec elle serait le bonheur total.
Pour le moment, un bonheur me suffisait largement et je me disais que les séances avec son psy avaient eu du bon. Finalement, il avait eu raison de vouloir la voir seul à seul. Je m’étais inquiété pour rien, son influence était bénéfique, la preuve nous allions nous marier. A cette seule idée, je me sentais pousser des ailes, les ailes du bonheur, doublé de celles du désir qui me monta d’un seul coup
Nous fîmes l’amour avec dans les yeux la tendresse renvoyée par le plaisir qu’exerçait nos caresses. Nos préliminaires se prolongèrent jusqu’à ce que nos épidermes soient parcourus par la chair de poule, transformant chaque nouvelle caresse en une lancinante douleur.
Lorsque nous unîmes nos corps, l’explosion de plaisir fut presque immédiate et tellement violente qu’elle nous laissa pantelants, la respiration sifflante.
Jamais, je crois, nous n’avions connu une jouissance aussi intense. Elle unissait encore nos corps quand je sentis mon membre se durcir à nouveau et son bassin remuer d’abord doucement sous moi, puis de plus en plus vite jusqu’à nous arracher à nouveau un râle de plaisir. Une nouvelle fois, nous refîmes l’amour, une nouvelle fois, ce fut fort. Puis enlacés tendrement, nous nous laissâmes surprendre par un juste sommeil.
Les jours suivants, le travail nous prit beaucoup de notre temps. Sa convalescence se passait sans heurt. Heureuse d’avoir repris une activité salariale, elle se donnait toute entière pour aider les jeunes en situation précaire. Nos tâches respectives ne nous empêchaient pas de préparer notre mariage. A l’église ou à la mairie ? Peu importait pour moi, du moment que je puisse lui passer la bague au doigt.
Elle choisit la mairie, même si sa mère eut préféré la bénédiction de l’église. De même, elle refusait la robe blanche, disant en riant que cela faisait longtemps qu’elle n’était plus vierge. Pour la bague, elle exigea un anneau modeste “ pas la peine de faire des frais inutiles. Un voyage me fera plus plaisir. Je te laisse choisir la destination. Ca sera une surprise, n’est-ce pas mon chéri ? “
Quand elle m’appelait chéri, la manière dont elle le disait me donnait envie de l’embrasser partout sur son corps, sa chatte, son cul, ses seins, sa bouche et la lécher jusqu’à ce qu’elle se crispe dans sa jouissance.
Une question se posait cependant, qui inviter ? Personnellement, je n’ai plus grand monde autour de moi, m’étant coupé de mes relations après les tumultes de notre rencontre. De son côté, c’était plutôt le désert, pas grand monde non plus. Côté famille, je n’en avais plus. Ma seule famille, c’était nous deux maintenant.
Naturellement, elle avait ses parents qui ne manqueraient pas de marquer ce jour mémorable d’une pierre blanche.
Finalement, nous décidâmes de rechercher les témoins sur nos lieux de travail. Pas de cérémonie, un pot vite fait, un dîner avec les beaux-parents et nous commencerions notre vie de couple officiellement unie.
J’avais pensé que quatre mois avant de passer devant monsieur le maire serait un délai raisonnable. Le temps de s’installer et histoire de ne pas dénaturer une cérémonie qui marquerait un tournant dans ma vie. Mais à mon étonnement, elle insista pour que la cérémonie se déroule le plus vite possible, avant la fin du mois prochain.
Qu’est-ce qui pouvait bien la presser à ce point ? Pourquoi cette urgence si soudaine alors que de ce mariage, nous n’en parlions que depuis un mois à peine.
A ma question, elle répondit évasivement, elle était pressée voilà tout, pressée de faire notre bonheur, si je voulais tout savoir.
Même si son assertion me faisait plaisir, sa précipitation me préoccupait tandis qu’une sirène d’alerte résonnait dans ma tête. Pas bon, pas bon, quelque chose clochait.
“ Tu veux bien mon chéri, dis, tu veux bien ? “
Son sourire d’ange m’en rappela un autre plus démoniaque, à une autre époque, sauf que cet autre là c’est sur ce visage là qu’il était.
“ S’il te plaît ! “ - en disant cela, elle m’enlaça et chercha ma bouche de ses lèvres. Son baiser sembla refléter toute la tendresse qu’une femme puisse offrir à son homme. Et je cédai, en étouffant un début d’une colère incompréhensive qui commençait à m’envahir. Pourquoi cette colère alors qu’elle m’offrait ce qu’elle avait de plus chère, sa vie, le reste de sa vie toute entière avec moi.
Enfin me dis-je puisqu’elle le voulait, puisqu’elle me voulait, pourquoi pas !
A partir de là, les démarches furent menées tambour battant, pas par moi, par elle et seulement par elle. Ce fut une semaine agitée. A chaque démarche réalisée, elle me racontait le tout en détail. Elle arrivait, en général, le souffle court parce que madame avait décidé de monter les quatre étages à pied pour se maintenir en forme. Elle se souvenait sans doute de mes diatribes contre les femmes trop en chair. Encore une marque d’amour qu’elle me concédait sans m’en souffler mot. Combien de délicatesses comme celle-là me cachait-elle pour m’assujettir plus sûrement.
Elle me faisait voir un avenir harmonieux comme un long fleuve tranquille. J’aurais dû peut-être me méfier, mais comme il est dit familièrement tout baignait, alors pourquoi se créer des angoisses inutiles.
Sa hâte de nous voir marier achevait de me ravir, excitant mon impatience de nous voir franchir cette importante étape de notre vie commune. Nous avions l’appartement, la voiture qui nous emportait sur les routes de France et tous deux un travail, de quoi vivre le bonheur parfait.
Le jour J, nous étions sur notre trente et un. Pour moi, complet trois pièces, couleur bleu marine, chemise blanche, cravate rouge et bottine marron. Elle, en robe verte claire mi-longue, mantille en dentelle jetée sur ses épaules, bas résille et talon haut, était belle comme un jour. Ses parents nous rejoignirent à l’appartement. La mairie étant à côté, nous nous y rendîmes à pieds, nos deux témoins devaient nous attendre dans le grand hall.
Lorsque nous fûmes face au maire, il nous demanda solennellement, “ voulez-vous prendre pour femme et voulez-vous prendre pour mari “ et “ pour le meilleur et pour le pire “, je la regardais, des larmes coulaient sur ses joues. Le baiser qui nous unit refléta toute la félicité qui nous était promise.
La semaine qui s’écoula s’éclata en moments intenses. Ambre continua d’aller voir son psy malgré ma suggestion de laisser tomber des séances désormais superflues. Elle eut l’air contrarié et pour ne pas lui déplaire, je n’insistais pas. Il faut dire que je n’avais plus depuis longtemps avec elle de ces exigences impatientes qui avaient pu troubler nos relations d’autrefois. Une période que je ne me mémorisais pas sans une gène manifeste. Je voulais bien croire que ces séances pouvaient lui faire du bien, mais pourquoi aller si loin de chez elle alors que des psy qualifiés, il y en avait dans le quartier. Au moins, elle n’aurait pas à prendre toute une après-midi pour s’y rendre et revenir. Surtout qu’elle avait dû négocier avec sa direction pour pouvoir se libérer. Vu le trajet à faire, je ne la revoyais que le soir alors que moi-même, j’étais rentré depuis longtemps à la maison. Mais, il fallait faire avec, tant qu’elle n’arrivait pas à comprendre qu’il était temps de se détacher de son psy. Je ne sais pas pourquoi, mais, je continuais à m’en méfier comme de la peste, un transfert me semblant toujours possible. Elle me renvoyait sans le vouloir à la figure mon incapacité à la prendre totalement en charge, notamment psychologiquement. Prise en charge qu’elle me refusait elle même au nom de son autonomie puisque désormais, elle m’excluait du suivi de son traitement. Malgré cette contrariété, je me sentais bien et je n’allais surtout pas me laisser entraîner à nouveau par des fantômes que je pensais enterrer à jamais.
Une autre contrariété s’imposa, Ambre ne prévoyait pas avoir d’enfant avant une certaine période, une période dont elle ne fixait pas le terme, une période qui à mon avis pouvait se prolonger à l’infini. Moi, je désirais que le bambin destiné à nous réunir à jamais arrive le plus tôt possible. J’en fus horriblement peiné sans en souffler mot pourtant, car je me rendais compte des efforts qu’elle faisait pour être belle pour mon plus grand contentement.
Pour intensifier notre fusion, je lui proposai de partir le week-end en Normandie pour visiter les falaises d’Etretat, ces falaises immenses qui s’étendent jusqu’à l’horizon. Sa décision pour l’enfant ne pouvait être définitive et j’étais sûr que la démonstration de l’immensité de mon amour finirait par lui faire changer d’avis. Je saurais être patient le temps nécessaire, nous venions de trop loin, de trop d’enfers pour nous arrêter au premier obstacle. La route de Normandie s’inscrirait donc comme celle d’un futur possible.
Charmant fut le voyage, charmante elle fut, parlant de tout, de nous, de rien, des paysages que nous rencontrions, des voyages que nous ferions, des pays que nous traverserions, de tous ces peuples que nous ne connaissions pas et que pour ne pas mourir idiots, nous étions tenus de rencontrer. Toutes ces projections nous concernaient tous les deux et seulement nous deux, à travers le monde.
La ville proche d’Etretat est une petite ville typiquement estivale. Le front de mer bordé de vieilles maisons cossues et bourgeoises. A part le tourisme, il n’y a aucune autre activité économique majeure. Tout tourne donc autour des magasins, des restaurants, des hôtels, sans oublier le casino local.
Notre hôtel était correct, trois étoiles sans prétention, une chambre spacieuse avec la salle d’eau d’une blancheur immaculée, cela va sans dire. Aussitôt installés, vu le nombre d’heures passé en voiture, une promenade à pied sur le front de mer s’imposait. Au moins, hors saison touristique, nous étions sûr de ne pas nous faire bousculer par la foule habituelle des estivants. Tranquillement, bras dessus, bras dessous, nous descendîmes le front de mer sur toute sa longueur. Puis, assis sur la marche d’un escalier menant à la plage, nous regardâmes le soleil se coucher et plonger lentement au delà de la ligne d’horizon. Le flamboiement rouge orangé avec ses reflets dorés nous laissa émerveillés. Les bras dans les bras, sa tête reposant sur mon épaule, longtemps, nous restâmes assis à contempler la nuit recouvrir peu à peu toute perspective autour de nous.
Le retour de la plage nous amena largement à l’heure du dîner. Heureusement sur le front de mer, les restaurants ne manquent pas. Nous en choisîmes un avec vue sur la mer pour que le bruit des vagues continue à nous accompagner pendant le repas. Malheureusement, les fenêtres fermées à cause de la fraîcheur, sans compter la musique d’ambiance, ne laissèrent aucune chance aux rumeurs de la mer de parvenir jusqu’à nous.
Que manger dans un restaurant à deux pas de la mer ? Évidemment, un plat aux fruits de mer, comme elle le suggéra avec un grand sourire, évidemment accompagné d’une bouteille de vin blanc. Nous n’étions pas là pour passer un moment agréable, donc l’apéritif ne fut pas d’actualité. La soirée et sa conclusion furent comme cela nous arrivait souvent désormais, fort agréable, pas extraordinaire, mais tendrement satisfaisante.
Le lendemain matin, un coup de téléphone fit arriver un garçon d’étage avec le petit déjeuner. Nous avions vue sur la mer, et pour admirer le ciel bleu de Normandie, à notre demande, il ouvrit les rideaux.
C’est sûrement, l’un des moments les plus plaisants de ma vie. Ambre, à mes côtés, son corps collé au mien, nos corps dénudés, ses seins fermes en forme de poires bien dressés et son appétit goulu et toujours cette peau blanche qui m’excitait et ce ciel bleu face à nous. Plus j’étais avec elle, plus mon excitation sexuelle grimpait, seulement nous n’avions pas beaucoup de temps, le samedi pour les falaises et malheureusement dimanche, nous allions devoir plier bagages.
Lorsque je fus prêt, elle l’était aussi et par gentillesse, elle m’avait comme il lui arrivait depuis quelques temps préparé un verre de jus d’orange vitaminé. Elle m’avait également demandé de me teindre les cheveux pour que je paraisse plus jeune.
Nous étions pour les autres un couple trentenaire lambda. Il faut dire que les rides n’avaient pas encore marqué mon visage.
Les falaises d’Etretat avec son aiguille sont un spectacle superbe. A cette époque de l’année, très peu de promeneurs s’éparpillaient sur les sentiers. A certains moments, nous étions seuls et nos rires ne rencontraient pas d’échos.
Le temps était relativement clément nous permettant de nous promener le pull-over sur les épaules. Cela devait être ça, le vrai bonheur, se promener au milieu de la nature en tenant la femme que l’on aime par la main.
L’après-midi s’écoula tranquillement. A un moment, je me dirigeai vers le bord de la falaise. Je savais qu’elle avait le vertige, aussi, je m’attendais qu’elle me rappelle pour m’enjoindre de revenir. Elle n’en fit rien, au contraire au moment où j’étais le plus prêt du bord, elle s’en vint me rejoindre et posa sa main sur mon épaule. A ce moment là, alors que sa main se posait sur mon épaule, un frisson me prit et j’eus la claire conscience qu’elle aurait pu me pousser dans le vide et tout aurait été dit.
Tous deux, nous étions face au vide. En dessous, à des mètres plus bas, les vagues venaient se briser sur les rochers. Nous étions les maîtres du monde.
Brusquement, sans avoir eu de signe précurseur, un étourdissement soudain me saisit. Mes jambes se dérobèrent et si Ambre ne m’avait saisi et repoussé brutalement en arrière, j’aurais basculé dans le vide. Je m’écroulais au sol, sans force, je sentis mes mains secouer de spasmes nerveux.
Qu’est-ce qui m’arrivait, j’entendais la voix de Ambre comme dans un brouillard, des mots hachés, lointains, sans suite et sans logique entre eux. Des mots qui s’agitaient et se déplaçaient dans l’espace et résonnaient dans ma tête. Son visage devant mes yeux se décomposait sans pouvoir se reconstituer en une forme précise.
Combien de temps, cela dura ? Je ne le sais.
Lorsque je réussis à émerger le soir commençait à tomber. Avec son aide, je réussis par étapes à regagner la voiture. J’étais comme un petit enfant, épuisé, elle était ma ressource, mon unique ressource.
Au retour, elle prit le volant et nous reconduisit directement à l’hôtel. Elle refusa l’aide du personnel pour me ramener à la chambre où elle me déshabilla pour me coucher. Elle me fit boire un liquide pour m’expliqua-t-elle me faire passer la crise d’empoissonnement certainement dû aux huîtres de la veille.
Épuisé comme je l’étais, je me laissais faire avec soulagement avant de plonger dans un sommeil profond et réparateur. Réparateur, ce ne fut pas vraiment le cas, des cauchemars le peuplèrent où des formes sombres tentaient de me faire du mal. Partout, poursuivi par des fantômes, je cherchais Ambre pour qu’elle vienne à mon secours, car je savais qu’elle seule pouvait me sauver.
Je hurlais son nom sur des collines aux arbres morts, je hurlais son nom lorsque mon corps coulait dans des océans sans fond. Je hurlais son nom et seul le silence me répondait. Partout, de quel côté où je me tourne, poursuivi par les ombres, nul part elle n’était là. Elle m’avait abandonné seul dans ce cauchemar qui ne me quittait pas.
Mes yeux s’ouvrirent d’un coup et le visage d’Ambre était au dessus du mien, clair, sans flou, sans rien.
” Oh, mon chéri, tu m’as fait peur, tu sais. Tu t’es agité toute la nuit et je n’ai pas réussi à te réveiller. “
Je la pris dans mes bras en lui demandant de me serrer très fort. Comme sa présence était vivifiante, comme elle était réelle, comme j’avais besoin de son amour.
Le retour fut un peu comateux et la moitié du chemin, je dormis d’un sommeil lourd. Tout le long et cela jusqu’à notre arrivée à la maison, elle s’occupa de moi comme d’un enfant. Elle me fit à manger, m’aida à prendre mon bain et me coucha. Le lendemain matin, je me sentis d’attaque pour partir au travail.
La journée fut pénible sans plus. Heureusement, aucun de nos usagers ne nous posa problème. Revenu, à la maison, je me fis dorloter et pour la première fois, aucun désir ne me vint de son corps. A mes plates excuses, elle eut la gentillesse de me répondre que cela n’avait aucune sorte d’importance, que le plus important était que je me repose.
Les jours suivant, ma santé se rétablit, me laissant quand même des nausées et des crises de migraine, douloureuses au point de me laisser sans force.
Le docteur que je consultais diagnostiqua une baisse de tension et me prescrit un régime vitaminé pour le mois. Selon, lui, la migraine avait sans doute une origine somatique, un entretien avec un psychologue pourrait s’avérer nécessaire si les symptômes venaient à s’aggraver. De toute façon, à mon âge, il allait falloir que je m’attende à des désagréments qui finiraient par s’accentuer avec le temps.
En rentrant, je cogitais sur mon état de santé et notamment sur l’impact qui risquait de rejaillir sur ma relation avec Ambre. Vieux, il avait dit que j’étais vieux et elle n’avait que trente trois ans. Je n’avais jamais été malade et brutalement, cela me tombait dessus.
Dieu, n’existait-il pas ? Comment pouvait-il me faire ça ? Qu’est-ce que j’allais pouvoir lui dire, que j’étais vieux ?
Non ! Ce n’était pas possible. Moi qui jamais n’ai été malade, je ne pouvais pas si brutalement subir les effets de l’âge. Âge qui jusqu’à présent ne m’avait pas interpellé, alors pourquoi maintenant et de cette façon ?
Des migraines, ma mère en avaient souffert, m’obligeant à devenir un enfant du silence. Un de ces êtres habitués à jouer sans faire de bruit et qui ne parlent qu’aux murs de leurs chambres sans avoir le droit de sortir dehors pour s’amuser avec les autres.
Ce handicap, encore, je pouvais l’entendre. Au début de notre relation, je lui en avais d’ailleurs fait état, histoire de redorer un peu plus mon blason dans le style enfance malheureuse. Par contre, l’évanouissement et les nausées récurrentes auraient dû être précédés de signes précurseurs. Là, rien ! Je vais me balader et je tombe dans les pommes.
Seulement, je ne vais pas lui dire ça. Je vais lui parler d’une baisse de tension doublée d’un début d’anémie d’où le régime vitaminé. En tout cas, il fallait mieux qu’elle croie ça que de me savoir atteint par la limite d’âge.
Elle m’accueillit comme à son habitude avec un sourire plein de tendresse. Et le temps reprit son cours. Sauf qu’un jour, un samedi alors qu’elle était sortie au marché, j’eus comme un éblouissement. A nouveau, les formes se mirent à danser devant mes yeux me rappelant ce jour sombre au bord des falaises d’Etretat.
Je crois me souvenir m’être effondré sur le carrelage de la cuisine. Il a dû en être ainsi puisque lorsque je rouvris les yeux je me trouvais étendu de tout mon long. J’ai mis un certain temps à récupérer avant de pouvoir me relever. Combien d’heures, avais-je dû rester KO, un coup d’oeil à la montre m’appris que mon évanouissement avait duré à peine une heure. Mais où était donc Ambre, elle aurait dû être déjà là.
Elle n’allait sans doute pas tarder, finalement, il fallait mieux qu’elle ne sache pas. Elle aurait pu en tirer des conclusions erronées, même si j’étais sûr à cent pour cent de son amour. Un coup d’oeil dans la glace, mon visage nécessitait une petite toilette pour effacer la soudaine fatigue s’y inscrivant. Presque un visage de vieux ! Décidément, les termes du docteur m’avaient désagréablement impressionné.
A peine avais-je terminé qu’elle fit son entrée, le cabas lourdement chargé pesait au bout de son bras. Elle balança le tout sur la surface de travail de la cuisine.
“ Ouf, tu m’as manqué, c’est vraiment très lourd tout ce barda “ - et se retournant vers moi - “ tu vas bien ? “
J’aurais voulu l’appeler au secours de toute la détresse que je ressentais, mais je n’en fis rien, répondant par un sourire.
“ Ca va ma belle, un peu anémié, mais ça va. Qu’est-ce que tu nous apportes de bon ? “
“ J’ai pris un peu de temps parce que je suis passé par le marché Dejean pour prendre des mangues. Ensuite, en bas, j’ai acheté un rôti chez le boucher, des moules chez le poissonnier parce que j’ai pensé que les huîtres en ce moment n’étaient pas indiquées, et un gâteau au chocolat chez le pâtissier du Poteau. Plus deux ou trois bricoles en fruits et légumes. Mais il faudra absolument que l’on se prenne un caddie. C’est trop lourd.........pour mon âge “ - ajouta-t-elle en riant.
“ Bien, on va se faire une bouffe avec une bouteille ? “ - lui demandais-je sans relever son allusion à l’âge.
“ Pourquoi pas, c’est le week-end, on a droit à un petit break, non ? “`
“ Tout à fait, welcome home, ma chérie. “ - je l’embrassais sur la joue, baiser qu’elle me rendit sur la bouche.
“ Tu m’as l’air un peu pâlot, tu es sûr que ça va bien ? “
“ Tu n’as pas à t’inquiéter, je vais bien. “ `
Sa prévenance à mon endroit m’ensorcelait, vivre avec elle était un plaisir tous les jours renouvelés.
“ Tu n’as pas eu le courage de faire la vaisselle, laisse, je vais la faire. “ Elle commença à faire couler l’eau - “ Tu n’as pas fini ton jus d’orange ? “
“ Non, je l’ai trouvé trop amère. “`
“ C’est pas grave, je vais t’en refaire avec du miel. Je veux un mari en forme, et la forme, ce sont les vitamines. N’oublie pas que tu es anémié, même si je ne comprends pas comment tu as pu faire alors que nous mangeons régulièrement. A moins que tu n’ais repris tes habitudes de ne pas manger à midi ? “
“ Non, je mange avec mes collègues au restau. Ca va, sans trop manger, on mange à notre faim. “
“ Alors, c’est autre chose. “
La vieillesse me souffla une voix, la vieillesse qui finira par te l’enlever. J’en restais tout con, une voix avait résonné dans ma tête, et pas une voix, la Voix. Celle qui m’avait harcelé, il y a de cela des millions d’années.
Mais, qu’est-ce qui m’arrivait bon dieu, qu’est-ce qui m’arrivait ? Si ça continuait, bientôt, j’allais me taper des hallucinations comme tous les malades de la cirrhose du foie. Dans un tel cas, je pourrais comprendre, sauf lorsque j’avais intégré le fait que nous allions revivre ensemble, je m’étais tapé toute une série d’examens dont celui du foie, et là aussi rien. Ma santé était nickel chrome.
Les signes étaient quand même inquiétants, pour ne pas dire très inquiétants. Cette série d’évanouissements n’avait rien de réjouissant.
“ Tiens, ton jus d’orange, mon chéri. “
Un baiser me détourna de mes sombres réflexions.
” Bois. “ - me dit-elle avec sourire en me tendant le verre.
En effet, il n’avait pas le même goût, le miel ajoutait un sucré agréable. J’en aurais bien bu un deuxième,
“ Merci, ma chérie. “ - dis-je en lui rendant le verre.
“ Je prépare la cuisine et toi, tu vas t’installer au salon. Tu n’as qu’à écrire, tu ne voulais pas finir un texte ? “
“ Si, continuer à travailler sur ma nouvelle. Tu as raison, c’est ce que je vais faire, mais n’hésites pas à m’appeler si tu as besoin d’aide. “
“ Ne t'inquiète pas, allez va, va écrire. “
Devant un ordinateur ou devant une feuille, l’angoisse de la page blanche reste pareille. Il ne suffit pas de l’allumer pour que les idées viennent comme en claquant des doigts. En l’entendant s’affairer dans la cuisine, je réfléchissais au nombre de couples qui avaient partagé un parcours avec l’un ou l’autre des partenaires ayant le double de l’âge. Charlie Chaplin, par exemple qui dans mon coeur avait pris la place de Jack London, mon écrivain préféré pour son style limpide. Sa femme l’avait toujours aimé, la preuve, les nombreux enfants qu’ils avaient ensemble. Sans aller aussi loin, j’espérais bien que nous suivrions l’exemple au moins pour deux. Deux bambins, j’adorerais, et elle, j’en suis sûr ferait une mère parfaite. Pas une mère poule, mais une mère aimante qui entourerait son homme et ses enfants dans la même tendre affection. Avec une pointe d’amour charnel pour moi, cela va sans dire.
Sauf qu’un nuage se mêlait de brouiller les fils de l’histoire. Tiens, c’est drôle, les lettres sont floues, peut-être que la luminosité est trop forte. Mais, non, les lettres restent brouillés. Normalement, mes yeux se fatiguent si je reste au moins six heures devant l’écran sans bouger. Alors que là, je ne l’ai pas touché depuis notre retour de Normandie. J’ai beau me frotter les yeux, la qualité de ma vision ne revient pas. Bon, ça ne s’améliore pas. De toute façon, cela doit être l’heure des informations régionales sur la 3. Autant, le faire calmement en me posant devant la télé et faire en sorte qu’elle ne remarque rien, sans doute un symptôme passager.
A la télé, les nouvelles ne sont pas passionnantes. Elle cria de la cuisine “ Tu ne travailles pas sur l’ordinateur ? “
“ Je regarde les nouvelles “ - lui criais-je à mon tour. Elle voulait la même chose que moi, que je réussisse dans l’écriture, que je sois publié et pourquoi pas, reconnu comme écrivain. Elle était ma muse, mon inspiratrice, celle par qui tout pouvait arriver.
Elle voulait mon succès si cela pouvait être un créneau pour améliorer notre train de vie. L’argent ne fait peut-être pas le bonheur, mais il contribue au confort et le bonheur dans le confort, ce n’est pas à refuser. Il faut savoir être réaliste.
Seulement, pour arriver à atteindre cet objectif, il fallait travailler quatre heures par jours minima. Malheureusement, depuis la Normandie, j’avais cessé d’écrire et pris du retard sur mes prévisions. Mon intention de départ était de finir avant les grandes vacances, d’en avoir assuré l’envoi, d’avoir reçu une réponse positive et être en instance de publication.
Je sais qu’elle me pardonnera si mon talent n’est pas à la hauteur de notre espoir. Mais, je l’ai fait rêvé et sa déception me ferait autant de mal qu’à elle. Non, vraiment, je ne me sentais pas de lire de la tristesse dans ses yeux.
Du coup, j’éteignis la télé et me remis sur l’ouvrage. Cette fois-ci, aucun trouble visuel pour gêner mon écriture. Jusqu’au moment où Ambre surgit à mon côté, j’alignais phrases sur phrases pour finir par achever deux pages. Elle me mit la main sur l’épaule, se pencha pour lire par dessus mon épaule. J’attendis son verdict.
“ C’est bien, en tout cas moi, j’aime bien. J’ai mis la table et tu ne t’es rendu compte de rien, tellement tu étais absorbé. J’aime bien te voir dans ses moments là, tu devrais reprendre la guitare aussi, ça te ferait du bien. Allez, viens manger, c’est prêt ! “
La bouteille trônait sur la table, elle avait choisi du rouge, un petit Mouton Cadet. Nous trinquâmes à toutes les bonnes choses qui allaient nous arriver parce tout simplement, nous étions partis pour gagner. De cela, nous étions sûr.
En plus, elle était bonne cuisinière. A chaque fois qu’elle faisait la cuisine, j’étais sûr de me régaler. Par contre, lorsque c’était mon tour de lui préparer de petits plats, c’était pas la même. Parfois le fond brûlait parce que trop pris par ma lecture ou mon écriture, je ne sentais pas l’odeur du cramé. Autant avant lorsqu’elle était malade, je faisais attention, autant mon installation dans le bonheur m’avait fait perdre ma vigilance. Pourtant, elle ne disait rien, avalant ce que d’un air contrit, je lui présentais.
Aujourd’hui, je veux que ce repas soit une fête afin de contrarier le sort qui semble s’acharner sur moi. Ce sont toutes les situations stressantes vécues ces derniers temps qui ont dû me perturber sans que je m’en rende compte. Un épuisement mental doublé d’un épuisement physique, voilà où j’en étais. Mais, avec un traitement adapté, il n’y aura pas de conséquences majeurs et encore moins prolongées, ce n’était qu’un entre-deux, un incident mineur.
Après le repas, nous partîmes nous promener sur la butte Montmartre. Je voulais y déboucher une demi bouteille de blanc et contempler Paris. Trouver un banc fut facile à cette heure-là. Pour déboucher la bouteille, il suffisait d’un ouvre-bouteille et pour la déguster, de deux verres et vogue la galère. Le ciel était encore bleu, l’air printanier. Personnellement, j’aimais bien m’arrêter sur un banc de la Butte pour passer du temps regarder la ville à mes pieds en observant les badauds et les touristes déambuler le long des allées.
Ambre aussi aimait ces moments privilégiés où sans rien nous dire, nous nous contentions de regarder un monde vivre et s’agiter. Ces rares moments où nous nous laissions aller chacun dans nos pensées ou à simplement regarder justement sans penser.
Les gens nous regardaient amusés et nous répondions par des sourires à leurs voeux de bonne santé. Finalement, la vie était belle malgré quelques inconvénients. Il suffisait d’être avec la bonne personne et voir l’avenir comme un long chemin serein.
Une inquiétude me prit, une impression d’être surveillé comme si quelqu’un était planqué les yeux braqués sur moi, comme s’il y avait de la malveillance quelque part, à l’affût. Discrètement, je jetais un oeil alentour, sans rien remarquer de particulier. Si, il y avait un malveillant, je ne devais surtout pas l’alerter en démontrant par mon comportement que je me doutais de quelque chose. Autrement, il allait se méfier et je n’arriverais pas à le repérer. Après tout, c’était peut-être un ancien amant d’Ambre, c’est dans ce quartier qu’elle prenait ses amants. Il n’y aurait donc eu rien d’extraordinaire à rencontrer un.
Mais, quelque chose me disait que c’était à mon encontre que la malveillance s’adressait, pas contre elle, contre moi. Pour ne pas l’inquiéter, je me levais tranquillement, le soir tombait de toute façon.
“ On y va? “
Elle se leva et s’accrocha à mon bras et nous remontâmes doucement l’allée jusqu’à l’escalier qui nous ramena au pied de la basilique. Plusieurs fois, je regardais derrière mon épaule, à tel point qu’elle finit par le remarquer “ Quelque chose ne va pas ? “ Je mentis, “ Non, j’ai juste eu l’impression d’avoir reconnu quelqu’un. “
“ Un ami à toi. “
“ Un souvenir plutôt, mais ce n’était pas lui. De toute façon, cela m’aurait étonné. Aux dernières nouvelles, il tient une gargote en Thaïlande. “
“ Tu as gardé son adresse, le jour où nous irons là-bas ?”
“ Non, il est sur le carnet des perdus de vue. “
“ Dommage. “
Tout le long du chemin, une ombre continua de me suivre. Afin d’en avoir le coeur net, je décidais de faire un détour par la rue De Centis et d’embrasser Ambre sur la bouche à l’angle de la rue Marcadet de façon à repérer le malfaisant derrière moi.
Je ne repérais personne, mais je savais qu’il était là, quelque part.
Dès notre arrivée, je tirais les rideaux en vérifiant qu’aucun interstice ne puisse laisser un regard extérieur pénétrer notre intimité.
Mamie s’était déjà couchée, fatiguée sans doute. Une envie d’elle me fit l’approcher et à la toucher. D’un geste brusque, je soulevais le drap, découvrant son corps blanc.
“ S’il te plaît. “ - protesta-t-elle.
D’habitude, la contemplation de sa nudité provoquait en moi une excitation qui ne pouvait s’assouvir qu’à travers une pénétration. Aujourd’hui, rien de tout cela. A part, une excitation intellectuelle, un frémissement sensuel surfant sur ma peau, une envie certaine de pénétrer ses trous, mais le membre ne réagit pas, rien ! Il resta inerte, pareil à une chiffe molle et rien à faire pour l’obliger à marquer la plus petite érection.
Un léger ronflement m’apprit qu’elle s’était définitivement endormie. Quoi faire d’autre, à part faire comme elle, finir cette journée par un sommeil réparateur. Au moins, elle n’aura pas été témoin de ma débâcle mortifiante.
Cela faisait la deuxième fois que cela m’arrivait, ne pas pouvoir bander. L’âge ? Pourtant non, hier, j’avais bandé comme un turc, alors quoi ?
Au fond de moi, je n’y croyais pas, même si un enchaînement d’événements extrêmement perturbants pouvait m’obliger à me questionner. Il allait falloir que je trouve des réponses, à moins que l’anémie déclarée par mon médecin soit “La” cause de mes récents déboires. L’état de faiblesse physique, sans aucun doute, par contre l’impression d’espionnite qui m’avait submergé sans compter “La” voix qui retentissait parfois dans ma tête comme aux mauvais jours, cela relevait du mental.
Je le sentais au fond de moi, quelque chose clochait. Pour le coup de l’âge, je ne marchais pas. J’étais heureux, plein de vie et patatras, tout commençait à s’écrouler. Peut-être une histoire de jalousie, un collègue à moi, un vieil amant à elle, une histoire de mauvais sort, en tout cas sûrement quelqu’un ne supportant pas le degré de notre bonheur. Après tout, cette impression d’être suivi n’est pas en soi si délirante. Si, en effet, une personne me déteste assez pour fricoter avec des jeteurs de sorts, elle pourrait également me suivre dans la rue et surveiller mes faits et gestes.
Ne pas m’affoler, rester zen pour être capable d’affronter tout en me débrouillant pour qu’Ambre n’y soit mêlée d’aucune façon. Inutile en effet, après le drame qui avait failli la détruire, de l’impliquer. Ne rien lui dire, ne rien faire qui puisse l’amener à penser que quelque chose se trame. C’est une fille intelligente, sensible, cela ne sera pas facile de l’induire en erreur, de lui jouer la comédie du mari dans sa plénitude, pourtant il allait le falloir.
Plutôt que continuer à ruminer de sombres pensées, je me décidais à m’étendre à ses côtés tout en invitant Morphée à venir panser mes plaies. Malheureusement, je dois dire que le sommeil du juste ne vint pas jeter la voile de l’oubli sur mes joies et mes peines. La barque de mon sommeil fut jetée dans la tempête et drossée sur les récifs les plus sombres de la mer des cauchemars.
A nouveau, j’étais seul à courir sur une lande immense et désertique. La pénombre la recouvrait. De sombres cavaliers me poursuivaient, cherchant à dérober mon âme que je tenais fermement serré contre moi. Et je courais, courais, la figure lacérée par les branches des forêts que je traversais et au moment où ils me rattrapaient, je baissais les yeux pour contempler mon âme une dernière fois Entre mes mains, ce n’était pas mon âme, c’était ma tête, ma tête vieillie, flétrie, ridée comme une vieille pomme et cette tête ricanait en se moquant de moi. Elle ricanait, ricanait jusqu’à ce que son rire grinçant se transforme en un hurlement tonitruant qui fit que la planète se mit à tourner tout autour de moi. Et je me mis à hurler à mon tour, à hurler ma rage et ma peur, ma haine et mon désespoir. Et ce hurlement résonna dans ma tête, résonna, résonna à me réveiller. Quelqu’un me secouait violemment, “ Aslan, Aslan, réveille-toi, je t’en supplie, réveille-toi ! “
Quelque chose me secouait, il fallait que je me réveille, la voix retentissait dans ma tête, “ Aslan, Aslan, Aslan “. Mais, Aslan, c’est moi, c’est moi sans aucun doute. Me réveiller, il fallait que je me réveille.
Ambre ? Qu’est-ce qu’elle fait là, ma Ambre à moi ? Réveille-toi ! Ca y est, je suis réveillé. Le sommeil a été trop lourd, je suis encore dans le coaltar.
Elle arrêta de me secouer, disparut de mon champ de vision pour revenir un verre d’eau à la main.
“ Bois, ça va te faire du bien, bois s’il te plaît. “
Elle me fit boire la totalité du verre et attendit, assise à mes côtés, que je reprisse mes esprits en me caressant légèrement la tête.
“ Tu as fait un cauchemar. Tu t’es mis à hurler. Tu m’as fait très peur, tu sais. Oh, mon chéri ! “ - Ajouta-t-elle en m’embrassant - “ j’ai eu si peur, je n’arrivais pas à te réveiller. “
Moi même, j’étais encore secoué de ce cauchemar. L’horreur m’avait habité un moment, et de cela, il allait être difficile de se débarrasser en un instant. Je me secouais, quelle heure pouvait-il être ?
“ Sept heure. “ - me répondit-elle.
Sept heure, tudieu et il est dimanche. Elle pouvait dire adieu à sa grasse matinée. “Essaie de te rendormir “- lui dis-je - “ je vais prendre un bain en attendant. Ca va me détendre. “
Un baiser nous unit. En fait de détente, je m’endormis dans la baignoire. La froideur de l’eau finit par me réveiller, sans doute, Ambre devait dormir. Je finis de me laver, sécher, laver les dents, peigner, tout en occupant ma pensée des courbes de son corps.
Sauf que quand je sortis de la salle de bain, la dame n’était pas là, et lorsque je dis pas là, elle n’était ni dans son lit, ni dans l’appartement. Elle était partie, sans rien me dire, en catimini. Qu’allait-elle faire dehors un dimanche matin. Le marché était ouvert et certains magasins également, sauf que les courses, elle les avait faites la vieille. Alors quoi ? Quelqu’un l’aurait-il appelée dehors, mais qui et pourquoi ?
Celui qui m’avait suivi toute l’après-midi hier ou quelqu’un d’autre, un de ceux qu’elle avait connu lorsque notre amour s’apparentait à de la haine. Non, ce n’est pas possible, trop de douleurs avaient coulé sous les ponts pour qu’elle ait le désir de revenir en arrière. Pourquoi ne m’avait-elle pas prévenue ? Elle aurait dû me réveiller, elle connaissait très bien mon inquiétude maladive, elle savait que j’allais monter au plafond si aucun mot d’elle ne m’avertissait du pourquoi de son absence momentanée. Que j’allais m’imaginer un tas de chose et tourner comme un lion en cage dans l’appartement. Pourquoi me faisait-elle ça, au moment où ma santé me jouait des tours ou autour de moi, des ennemis dissimulés se levaient pour m’annihiler.
Mais, si l’autre l’avait contacté, il l’avait peut-être fait par courrier. Si courrier, il y avait, à moins qu’elle ne l’ait conservé sur elle, il devait se trouver quelque part........dans cet appartement par exemple.
Scientifiquement et discrètement, tel je devais procéder. D’abord, ses papiers personnels, ensuite les placards, notamment dans sa lingerie intime et les poches des vêtements, sous le matelas et sous le lit, dans la panière à linge sale, et en dernière instance dans la poubelle. Résultat de mon enquête, nada.
Une vérification au répondeur donna le même résultat, rien.
Décidément, il se passait quelque chose. Pourquoi partir sans rien me dire ? En attendant de prendre une décision, je me décidais à ouvrir les rideaux. Une inspection minutieuse des façades me rassura, pas de sensation que quiconque se tint à l’affût. Peut-être devrais-je partir à sa recherche, cela devait bien faire plus de vingt minutes qu’elle était partie, sinon plus puisque j’étais plongé dans le sommeil. J’y vais, j’y vais pas, j’y vais, j’y vais pas, finalement, j’y vais.
Commencer par le marché de la rue du Poteau, d’abord le café à côté du tabac, ensuite les deux brasseries à côté de la mairie, je continuerais en remontant la rue Ramey, un coup d’oeil chez le bouquiniste et une reconnaissance jusqu’à la rue de Clignancourt dans ses anciens rades, au cas où.
Rue du Poteau, personne, dans le café, personne non plus, rue Ramey également, où pouvait-elle être ? Rue de Clignancourt peut-être, je me décidais à y faire un tour, seulement au moment où j’allais atteindre la rue Custine à l’angle de la rue de Clignancourt, il me sembla apercevoir le psy de Ambre. J’en restais estomaqué, ce qui me fit ralentir mon pas et lorsque je le pressais pour m’assurer qu’il s’agissait bien de la même personne, il avait disparu, sans doute m’étais-je laissé abuser par une altération de ma vision. Qu’est-ce qu’il serait venu faire dans le quartier après tout, à moins qu’il ait un malade dans le coin et qu’il travaille le dimanche. Les psy et les docteurs en général courent après l’argent pour se payer de belles villas et de jolis bateaux et des maîtresses à entretenir. Que celui-là fasse des heures supplémentaires n’avait rien d’étonnant, mais quant à l’avoir vu maintenant dans mon quartier, j’avais carrément dû halluciné. Bon, inutile de monter jusqu’à la rue de Clignancourt, elle n’avait pas dû aller là-bas. Sans doute, était-elle déjà revenue et je traînais pour rien dans la rue. Je lui dirais simplement que j’avais eu envie de marcher et que je m’étais fait un café tranquille à côté de la mairie. Et en effet, quand je fus de retour, elle était là à m’attendre. Ce fut elle qui la première posa la question “ Mais où étais-tu donc, j’étais inquiète. “
Du coup, elle me coupait l’herbe sous le pied en me mettant sur la sellette.
“ J’avais besoin de marcher après mon cauchemar, mais toi, tu étais où ? “
“ Comment, je t’ai laissé un mot, tu ne l’as pas vu ? “
“ Un mot, non. Tu l’as laissé où ? “
“ Mais là, à côté du téléphone, tu ne l’as pas vu ? Pourtant, je l’ai posé bien en évidence, regarde. “
A côté du téléphone sur une tablette à côté du lit, il n’y avait rien. Elle se pencha et farfouilla entre le matelas et le mur.
“ Tiens, le voici, il avait glissé, désolé mon chéri. Tu ne m’en veux pas “ - rajouta-t-elle en me tendant le papier.
J’étais plutôt confus, “ Mais non, mais non, pourquoi veux-tu ? “ Le hic, c’est que j’étais sûr d’avoir regardé à cet endroit aussi. Sûr aussi qu’il n’y avait rien, alors comment, j’aurais pu manqué ce papier. Dans le doute, je persistais dans mes questions “Tu l’as trouvé où exactement ? “
“ Entre le matelas et le mur, pourquoi ? “
“ Non pour rien, comme ça. “ Le seul endroit où je n’étais pas sûr d’avoir trop vérifié. Le mot disait, “ Mon chéri, je pars un instant pour voir dans un magasin le cadeau d’anniversaire de ma maman. A bientôt, je t’aime “.
Après ça, il me restait plus qu’à me taire. Évidemment, j’avais oublié le jour d’anniversaire de la belle maman, de toute façon, je n’en connaissais pas la date. Autant fermer ma grande gueule, j’avais tout faux. Pourtant, pris d’un dernier accès de doute, je demandais.
“ Et qu’est-ce que tu as choisi ? “
“ Finalement, après avoir longtemps hésité, j’ai choisi une perle noire de Tahiti en pendentif. “
J’émis un léger sifflement, “ Une perle noire de Tahiti, ça a dû te coûter au moins dans les quatre cent euros. “
“ Quatre cent quatre vingt exactement et elle les vaut largement ma petite maman. Il est temps que je fume définitivement le calumet de la paix avec mes parents et avec mon père. Tu ne crois pas ? “
“ Si, tu as raison. Maintenant, il est temps. Nous en avons souffert trop longtemps, trop souvent. Tu as raison, il est temps d’arrêter les frais. “
Elle me demanda si je voulais la voir et effectivement, je fus admiratif de l’objet.
“ En effet, c’est une belle perle, bien sertie et le collier en or d’une facture discrète. Tu as un goût sans faille. “ - lui dis-je pour la complimenter. - “ Mais, je ne savais pas que les bijoutiers du coin vendaient des perles de Tahiti. “ Encore une question piège due à une méfiance qui n’avait plus raison d’être. En fait, je ne savais pas pourquoi je lui sortais ça, c’était parti tout seul, sans aucun contrôle. Elle marqua un moment d’hésitation avant de répondre “ Tu peux les commander tu sais, après ils te proposent une série d’échantillons et tu choisis. “
C’est marrant comme aujourd’hui, elle a réponse à tout. Je la pris dans mes bras “ Tu sais tout à l’heure, j’avais vraiment envie de te faire l’amour. “ - Elle m’embrassa.
“ Et toi, tu étais où ? “
“ J’avais besoin de marcher. J’ai été prendre un café à la brasserie près de la mairie, j’espérais que nous allions nous rencontrer. “
“ A la brasserie, quelle brasserie ? “
“ En face du Crédit Lyonnais. “
Pourquoi, elle me posait cette question sans valeur “ Pourquoi, tu me demandes ça ? “
“ Non, simplement parce je suis passée devant à un moment donné et j’ai pas eu l’idée de regarder à l’intérieur. “
Ainsi, nous avions failli nous croiser, il est vrai que je n’ai fait que marcher, sans doute, aurais-je dû m’arrêter.
“ Tu veux faire quelque chose aujourd’hui ? “ - lui demandais-je.
“ Oui, j’aimerais bien faire une promenade en forêt. Cela nous ferait du bien. Y’en a marre de la pollution? Je voudrais bien respirer un peu. “
Elle avait raison pour elle et pour moi, il fallait qu’on sorte de ce trou à rat dans lequel je commençais à me prendre la tête.
“ D’accord, on démarre tout de suite ! “
Elle me renvoya un grand sourire, “ Tout de suite ? Alors Go, Go ! “ Nous étions habillés, le temps d’ouvrir le frigo, d’y happer de quoi se désaltérer et se sustenter. La forêt de Fontainebleau fut notre destination.
Cette journée me réconcilia avec moi même et me fit oublier mes déconvenues récentes. Nous partîmes loin dans la forêt jusqu’à une faille s’enfonçant profond dans les rochers afin d’y dissimuler nos amours.
Dans le sable et dans la bruyère avec le ciel comme couverture, nous finîmes par nous laisser aller à une sieste qui nous amena jusqu’à l’heure du retour.
Des journées comme celle-là, il en faudrait à pleuvoir pour faire d’une vie un moment agréable, un long fleuve de bonheurs pour une vie sans faiblir.
Et tout ça pour aller travailler le lendemain, c’est vraiment pas la même !
La semaine se passa tranquillement, rien à signaler, ni au niveau boulot, ni au niveau santé, à part de légers endormissements de droite et de gauche, plus sujet de plaisanteries pour mes collègues que sujet d’inquiétude.
Par contre la semaine suivante, une suite de symptômes inquiétants me renvoya dans les cordes. D’abord, l’impression d’être surveillé s’accentua tout le long de la semaine, ensuite je fus saisi d’une série de vertiges qui m’obligèrent à éviter le bord du quai dans le métro afin de prévenir toute chute. Enfin, j’eus des impressions de décalage par rapport à mon propre corps.
Les vertiges auraient pu être attribués à mon anémie, mais la surveillance dont je faisais l’objet, ça, c’était pas pareil. La dernière relevait d’une plainte chez les flics, la première, peut-être d’une séance ou deux avec un psy.
Objectif, il fallait rester objectif, voilà ce que je me disais. Si, effectivement, je suis sujet à un trouble de nature psychologique, pour ne pas dire psychotique, il faut que j’en sois conscient, car pour moi, cela sera la seule manière de pouvoir me battre et reprendre le dessus. Ah, oui, les cauchemars s’étaient également accentués, mais sans avoir l’intensité des précédents. Ceux que je subissais maintenant me laissaient largement la maîtrise de les gérer et surtout ne perturbaient pas le sommeil d’Ambre.
Le mercredi en ressortant du boulot, alors que je me dirigeais avec deux de mes collègues vers la station de métro Marx Dormoy, je ressentis durement sur mes épaules le poids d’un regard. Me retournant brusquement, j’aperçus une silhouette qui se déroba à ma vue en s’engageant dans la rue de Torcy.
“ Enculé ! “ - m’écriais-je avant de m’élancer à sa poursuite. Mes deux collègues en restèrent comme deux ronds de flancs. Moi, je courrais pour ma vie, pour rattraper ce salaud. Arrivé à l’angle de la rue, plusieurs hommes marchaient sur le trottoir, je me précipitais sur le premier, le bousculant pour regarder sa tête, un noir, non sûrement pas. Je m’excusais vaguement en me précipitant sur le deuxième que j’arrêtais, “Excusez-moi “ - lui dis-je en m’éloignant. Le troisième non plus ne me convainquit pas, le quatrième encore moins et le cinquième, je laissais tomber revins vers le métro où je retrouvais mes collègues m’attendant sur le quai.
” Qu’est-ce qui s’est passé ? Après qui tu courrais ? “`
“ Non, c’est rien. Un abruti qui me harcèle, qui me suit la journée, j’avais cru le reconnaître. “
“ Ca craint ton histoire. Tu sais qui c’est ? “
“ Non, et ça me pose problème. Je ne sais même pas qui c’est et je ne sais pas pourquoi il fait ça. “
“ Alors comment tu vas t’en sortir, si tu ne sais pas qui c’est. Tu peux à la limite faire une main courante contre X au cas où il t’arrive effectivement quelque chose. Mais tant que tu n’as rien d’autre, la plainte, tu peux te la carrer. “
“ Oui, je sais. “
“ Sérieux, tu ne sais même pas qui c’est ? Ce type, ça pourrait être une gonzesse qui veut ton corps. “ - me dit le plus grand en rigolant.
“ J’en sais vraiment rien de rien, mais en tout cas, c’est pas cool. Pour le moment, je n’en ai pas parlé à ma copine, histoire de ne pas l’affoler. En tout cas, tant qu’il n’y a pas harcèlement téléphonique, je ne pense pas lui en parler. “
“ Méfie-toi quand même, on ne sait jamais, y’a tellement de cinglés en liberté maintenant qu’ils ferment les hôpitaux psychiatriques. Ils les mettent tous en ambulatoire et s’ils prennent pas leurs médocs, ils pètent les plombs dans la rue et tu ne peux jamais savoir à qui tu as affaire. Ca peut aussi bien être un fou dangereux. Un truc à te faire égorger bêtement. “
“ T'inquiète. Je fais gaffe, mais je voudrais bien connaître l’enfant de salaud qui s’amuse à jouer avec mes nerfs. “
A la station Marcadet, nous nous séparâmes. Demain, il fera jour.
Le lendemain matin, un vertige me prit sur le quai du métro, sérieux au point de m’obliger à m’asseoir. Pas bon, pas bon du tout, cette fois-ci, j’avais les jambes en flanelles et mon palpitant battait un peu trop la breloque. Je me faisais l’effet d’un petit vieux, affalé, sur le siège à essayer de contrôler ses petits nerfs.
Au boulot, cela n’alla pas mieux, non pas que je fus pris de vertige, mais une grande fatigue me submergea. Une envie de rester scotché sur une chaise plutôt que debout à s’affairer. Sauf que laisser mes collègues se dépatouiller, ça ne le ferait pas et de toute façon, ils ne l’auraient pas accepté à moins de leur expliquer ce dont je n’avais nulle envie. Pour dire que la journée fut longue, pour ne pas dire pénible. A mon retour à la maison, Ambre n’était pas là car c’était le jour de sa séance avec son psy. Fatigué, je me préparais une collation, m’installait dans le salon devant la télé. Un coup de téléphone me dérangea. Allais-je répondre ou pas, je me tâtais. Sauf que l’abruti qui appelait ne semblait pas avoir l’intention d’arrêter. A la fin de guerre lasse, je finis par me lever pour répondre - “ Allo ! “ - pas de réponse, je répétais - “ Allo ! “ Toujours pas de réponse, pourtant une respiration se faisait entendre à l’autre bout de la ligne. J’étais fatigué, ce n’était pas le moment de m’emmerder. “ Allo ! “ - répétais-je pour la troisième fois. “ Foutaises ! “ - ajoutais-je avant de raccrocher. C’était quoi la connerie ?
La sonnerie se fit entendre à nouveau. Là, ça m’énervait carrément. “ Allo ! Ambre ? “ Je ne sais pourquoi, je pensais à elle, en plus je criais presque.
“ Aslan, qu’est-ce qui se passe ? “
Ambre, c’était Ambre en couleur.
“ Ambre, je croyais que tu étais avec ton psy. “
“ Il a écourté la séance, donc j’arrive. “
“ C’est pour ça que tu me téléphones. Dis-moi, tu n’as pas téléphoné, y’a une minute ? “
“ Non, pourquoi ? “
“ Pour rien. Tu veux que je prépare quelque chose pour le dîner ? “
“ Non, je le ferai. Tu n’as pas eu une lettre de ma mère ? “
“ Non, j’ai oublié de regarder le courrier. “
“ Très bien, j’arrive. “
Bizarre cette histoire de téléphone. Inutile pourtant d’en faire une tartine, allez, je laisse tomber. Un autre coup de téléphone sans interlocuteur eut lieu deux jours plus tard, mais cette fois-ci Ambre était là, à mes côtés.
“ Qui est-ce ? “ - me demanda-t-elle.
“ Une erreur, sans doute. “
Depuis, la course poursuite ratée contre mon tortionnaire, j’avais fait attention à ne pas perdre mon self control. Au boulot, mes collègues s’étaient inquiétés et je m’étais senti obliger de les rassurer en leur parlant d’un ex de ma compagne un peu rancunier, pas de quoi fouetter un chat.
Mais, le regard inquisiteur, je continuais à le ressentir dans la rue sans jamais parvenir à en repérer l’auteur. Je m’arrêtais devant des boutiques garnies de miroirs extérieurs de façon à le repérer sans que mes ruses de sioux ne fussent couronnées de succès. Il n’était pas tous les jours à me suivre, heureusement. Les vertiges, par contre me lâchèrent un peu, les cauchemars aussi d’ailleurs. La fatigue, elle, demeura. Une fatigue qui se traduisait par un essoufflement qui m’obligeait à marcher lentement dans la rue. Mes collègues le remarquèrent du simple fait que ne pouvant plus les suivre, ils finirent par me laisser marcher seul à la sortie du boulot. Cette fatigue ne m’empêchait pas d’honorer ma reine chaque soir au lit, pas trop longtemps parce que madame avait une horloge biologique à respecter.
C’était comme si je supportais tout le poids du monde. Sérieusement, mon traitement mettait du temps à démontrer son efficacité. J’allais devoir manger encore plus ferrugineux. Le plus gênant, c’est la vue. Dans la journée, à un moment ou à un autre, les lettres deviennent floues sur les panneaux publicitaires. Si j’attends, elle se rétablit, je lis normalement.
Une semaine, le traitement devait durer une semaine. Ce qui m’inquiétait le plus, c’était les insomnies qui ne me lâchaient plus. D’habitude, elles se manifestaient deux jours par semaine et me laissaient tranquilles pour le reste. En ce moment, c’était carrément la galère, elles ne me laissaient pratiquement aucun jour de repos. Alors entre l’anémie et l’insomnie, mes forces s’affaiblissaient grave. En fait, lorsque je dis que je suis capable de l’honorer tous les soirs, je me prends pour superman. Heureusement qu’elle même se déclare fatiguée, ce qui m’arrange pour ne pas avoir à lui avouer la panique à bord dont je suis la victime.
Peut-être une cure de repos ? Sauf qu’une cure de repos m’éloignerait d’elle pour un temps trop long, même s’il s’agit de ma propre santé. En plus, j’aimais me faire dorloter, bichonner par ma doudou chérie. Même si depuis quelques temps, son ardeur m’avait parue quelque peu refroidie.
Vivre en couple n’est pas une sinécure, le temps finit par le traverser comme un orage en en transformant à chaque passage le paysage. L’important étant de toujours maintenir le cap de la vie commune en visant cet instant suprême où bien vieux nous terminerons nos jours.
Les circonstances actuelles font que nous traversons une période de baisse de tension, rien de grave. Lorsque je me décidais à l’attendre tranquille devant la télé, le téléphone sonna. Ambre - pensais-je, mais lorsque je décrochais, personne ne répondit à part le bruit d’un souffle, le bruit d’une respiration. Qu’est ce que c’est encore que ce truc ?
“ Allo ! Allo ! “
Personne !
“ OK, tu veux jouer au con, connard, mais je t’aurais un jour ! “ - et paf, je raccrochais au moment même où la porte s’ouvrit.
“ Un coup de téléphone à la con, je me demande bien qui peut faire ça. Peut-être ton ancien copain ? “ - lui annonçais-je en guise d’accueil de bienvenue.
“ Mais, non, mon chéri. Arrête de t’inquiéter, des erreurs, ça arrive tous les jours. “
“ Tu as peut-être raison. “ - répondis-je en l’embrassant sur la bouche - “ alors, je te laisse faire ? “
“ Mais oui, occupe-toi de tes nouvelles. Dis-moi, j’ai acheté des côtelettes, tu veux du riz ou des pâtes ?....pâtes, OK ! “
Ainsi va la vie avec Ambre et ainsi ira la vie jusqu’à ce que la vieillesse finisse d’inscrire notre amour dans la durée. Comme c’est l’heure des actualités, je me remis devant la télé en m’installant confortablement dans le fauteuil. Et c’est là qu’une idée me vint et me tint en alerte, et si l’autre ou les autres avaient installés une caméra dans la télé et si ils avaient installés un micro dans le téléphone.
Du coup, je me suis levé pour me diriger vers le téléphone afin de dévisser le combiné pour vérification. Ambre était dans la cuisine après s’être démaquillée, elle ne faisait pas attention. Rien dans le combiné quant à vérifier à l’intérieur du corps de l’appareil, il allait falloir que j’attende.
Quant à regarder à l’intérieur de la télé, fallait mieux oublier, je ne saurais pas comment la remonter. Par contre, Il me suffirait de l’orienter différemment pour que la caméra espionne ne puisse plus balayer que le mur du salon.
Lorsqu’elle sortit de la cuisine, Ambre parut surprise “ Tu as déplacé la télé ? “, comme si elle ne le voyait pas. Était-elle, elle même complice ?
“ Ca se voit pas ? “
“ Pourquoi, tu me réponds comme ça, tu es de mauvaise humeur ? “
“ Excuse-moi, une idée comme ça de déplacer les meubles. “
“ Puisqu’on parle de changer, j’aimerais que l’on organise un dîner samedi prochain ? “
Là, j’en reste un peu estomaqué. Organiser un repas, mais quelle mouche la pique ? Nous ne connaissons plus personne et est-ce qu’on n’est pas bien tous les deux. Est-ce que notre bonheur a besoin des autres. Quand les autres se rendent compte que vous êtes plus heureux qu’eux, alors, ils deviennent jaloux. Si l’on est plus pauvre que les autres, alors ils deviennent hautains, sinon méprisants, à la manière de ceux qui distribuent l’aumône. A t’on besoin de ces gens là, non mais franchement !
Devant mon air buté, elle vint se mettre à genoux devant moi, ses mains caressants mes jambes.
” S’il te plaît, depuis quelques temps, je voulais t’en parler, il est temps que nous reprenions une vie normale. Tu te souviens, à un moment, je sortais beaucoup chez des amis, je voudrais à nouveau pouvoir le faire. Pas forcément sortir chez des gens, mais en tout cas, pouvoir en recevoir chez moi. “
Ouais, c’est ça, à l’époque, elle sortait en effet, mais sans moi, avec ses autres copains. Y’a pas, sa thérapie marchait d’enfer, en plus, elle venait de dire “chez moi” et non chez nous.
Il me sembla qu’un voile recouvrit mon cerveau, l’univers disparut et lorsque je repris conscience, elle était là, assise sur l’accoudoir du fauteuil, son regard inquiet me scrutait, me suggérant qu’il s’était passé quelque chose.
“ Qu’est-ce qui se passe, tu as eu un moment d’absence, tu n’étais plus là ! “
“ Je sais. “ - je savais rien du tout, mais mieux fallait faire comme-ci.
“ Il va falloir que tu retournes voir le médecin, peut-être l’hôpital serait le mieux. “
“ Non, pas l’hôpital, j’irais voir le même docteur. Son traitement n’est pas suffisant, j’ai de plus en plus d’accès de faiblesse. “
“ Tu ne m’en as pas parlé. “
“ J’ai pas voulu t’inquiéter. “
“ Il faut que nous arrêtions le vin à table, au moins jusqu’à ce que tu sois rétablis. “
“ Il ne s’agit pas du pinard, mais d’une anémie, au contraire deux verres de vin ne peuvent me faire du mal. “
“ Tu manges à midi ? “
“ J’arrive pas à avoir faim, même la moitié d’un sandwich, ça passe pas. “
“ Désormais, nous boirons du jus de fruit même à table. Je t’en préparerais une carafe tous les matins. On abandonne le vin et comme, tu manques de fer, on cuisinera des plats à base de lentilles et d’épinards et de tout ce qui peut contenir du fer. “
“ T’es gentille de te mettre au régime, tu pourrais te faire des plats à part. “
“ Non, de toute façon, cela fera du bien à ma ligne. “
Les jours suivants ne furent pas folichons, sauf que l’essoufflement proprement dit finit pas disparaître. A part ça, deux ou trois fois, je manquais de peu d’attraper mon poursuivant. Il était là pour mon départ au boulot, pour mon retour à la maison. Tout le temps, je sentais ses yeux mauvais collés à mon dos. A cause de lui, j’avais fait l’objet d’une plainte pour agression. Un matin, près de mon boulot, j’avais cru repérer mon suiveur. Je m’étais précipité sur lui avant qu’il ne puisse dire ouf en le plaquant au sol comme j’avais appris à le faire au rugby autrefois. Accroupi sur son dos, je lui avais tordu un bras en lui maintenant fortement la tête contre le sol. Ses cris d’orfraie avaient attirés des passants qui m’obligèrent à le lâcher malgré mes tentatives d’explications que ce fils de pute me harcelait et cherchait à détruire ma vie.
Les flics, une fois arrivés, ne trouvèrent rien de mieux à faire que m’embarquer avec l’autre salopard. Ils ne furent pas très polis à mon égard dans le panier à salade et encore moins prévenants au commissariat. Selon eux, j’avais agressé un commerçant de la place, il fallait que je me fasse soigner, ils allaient prévenir ma boîte, les jeunes du quartier n’avaient pas besoin d’un malade mental comme éducateur en plus de leur connerie. De son côté, le commerçant porta plainte.
J’eus droit à un avertissement doublé d’une injonction à prendre trois jours de repos avant d’envisager de reprendre le boulot.
Le directeur fut clair lorsqu’il me reçut. La boîte tournait en sous effectifs, c’est l’unique raison pour laquelle il ne me demanderait pas cette fois-ci ma démission, comme il n’ébruiterait pas mon esclandre auprès des membres du conseil d’administration. Mais pour lui, il n’y aurait pas de prochaine fois, à moi de me tenir à carreau et à l'occasion d’aller voir un professionnel si mes troubles perduraient. Néanmoins, il exigea que je prenne trois jours de congé maladie.
Comment avais-je pu me tromper. Décidément, ce salopard était plus rusé que je ne l’avais pensé. Il avait réussi à changer de visage alors que je le maîtrisais à terre. Du coup, à cause de lui, j’allais traîner trois jours à rien foutre, à tourner en rond. Ce salaud devait vouloir quelque chose. Si je trouvais à quoi il s’intéressait et pourquoi il faisait cela, alors je pourrais comprendre sa manière de fonctionner afin de lui tendre un piège et lui arracher les tripes.
Quand, je dis tourner en rond, effectivement, je tournais en rond dans l’appart. Je ne me sentais pas de ne rien faire, même la télé ne me disait rien. Non, à part marcher, marcher dans la piaule. Je me sentais trop fébrile, oui, c’est ça, fébrile. Des vagues d’énergie venaient par onde me parcourir. Il me fallait sortir, trop petit ici. Soudainement, les murs semblèrent m’emprisonner, m’étouffer, se rapprocher inexorablement jusqu’à m’écraser et me réduire en bouillie. J’étais comme tétanisé, incapable du moindre mouvement. Planté au milieu du salon, j’allais mourir, incapable même de sortir le moindre son. J’étais là en train de me voir mourir sans pouvoir appeler au secours, mourir alors qu’un tas de gens aux alentours aurait pu me sauver.
Un sentiment d’oppression me submergea, je crus que mon coeur allait s’arrêter de battre. Il fallait me sortir. Une fois la porte franchie, tout cesserait, tout redeviendrait normal.
Mais comment bouger un corps qui pèse une tonne, comment commander à une jambe de remuer lorsqu’elle s’enracine dans le sol ?
Le monde entier m’en voulait, le monde voulait ma mort et depuis le début, il s’agissait d’un complot, d’un complot pour me détruire, pour me réduire à néant.
“ Elle est complice ! “
La voix, cette voix qui m’avait quitté. Cette voix haïe et qui aujourd’hui retentit impérieuse à mes oreilles.
“ Elle est complice ! “
Et comme la vague se retire, la boule d’angoisse qui me paralysait se dissipa comme par magie.
Sortir, il me fallait sortir d’ici, j’étouffais trop ici. Je pris ma veste et avant de sortir, je m’avalais le reste de la carafe d’orange pressé qu’elle m’avait préparé pour la journée.
Dans la rue, je respirais une large coulée d’air, encore tout flagada de ce qui venait de m’arriver. Marcher, il fallait que je marche, la marche allait m’éclaircir les idées. C’est la première fois qu’une telle “chose” m’arrivait. Cela devait avoir obligatoirement une signification, une signification dans la marche du complot qui se tramait autour de moi.
Car complot, il y avait, cela ne faisait aucun doute.
Il y avait le suiveur, sûrement en cheville avec mon directeur et les flics du commissariat, là non plus, il n’y avait pas de doute. Mais, ils ne devaient pas être les seuls. D’autres devaient se tenir dissimulés dans l’ombre, prêts à fondre sur moi à la première occasion.
Seulement, s’ils croyaient que j’allais me laisser faire. Un regard en arrière me confirma que personne ne me suivait, à ce moment là, j’arrivais sur la petite place au croisement de la rue Marcadet et la rue Ordonner.
“ Aslan, Aslan, Aslan. “
C’est marrant, on dirait que quelqu’un murmure mon prénom.
“ Aslan, Aslan, Aslan. “
Non, pas une personne, mais plusieurs, oui, c’est ça, il y a plusieurs personnes qui murmurent mon prénom. C’est bizarre, comment peuvent-elles faire, on dirait qu’ils le font à travers le sifflement du vent.
“ Aslan, Aslan, Aslan. “ Ca chante mon prénom dans le vent. Ils sont très forts, mais je vais me montrer plus fort qu’eux. Ne pas se retourner, surtout ne pas se retourner. Ils ne doivent pas se douter que j’ai remarqué quelque chose. Rusé, il faut être plus rusé qu’eux. Rassembler des preuves, car dans l’état actuel des choses, personne ne me croira, je risquerai d’être pris pour un dingue.
Sauf que la ruse, je sais faire. Je les entends, mais je ne me retourne pas. Je les entends et je ne me retournerais pas jusqu’à ce qu’elles finissent pas se fatiguer.
Longtemps, j’ai marché dans les rues. Je me suis promené comme ça jusqu’à Belleville aller-retour. Un dernier truc me taraudait, cette voix, la voix qui avait cherché à impliquer Ambre dans le complot. Était-elle partie prenante dans l’affaire et de quel complot s’agissait-il en fait. Détruire un petit mec comme moi, quelle gloire !
Et pourquoi moi d’ailleurs ?
La voix avait pointé Ambre en la désignant comme complice, mais ne serait-ce pas la voix qui serait complice et qui en pointant ma femme chercherait à m’isoler pour mieux me réduire à merci.
Pour le moment, sans preuves indubitables, je me devais de rester discret vis-à-vis d’Ambre. Inutile de l’inquiéter, le moment viendra où tout lui sera dévoilé. J’attends cet instant où le complot et ses instigateurs ne pourront plus s’avancer masquer, cet instant où à nouveau, je m’avancerai dans la lumière.
En attendant, vu l’heure, il est temps de rentrer avant qu’elle ne s'inquiète sérieusement en ne me voyant pas à la maison et surtout en ne me voyant pas revenir. Néanmoins, il n’y a pas matière à lui téléphoner pour la rassurer. Un piment d’inquiétude ne peut que lui faire du bien.
En rentrant, je remarque une chose, les lettres des panneaux publicitaires dansent devant mes yeux. Vraiment, cela ne s’arrange pas, il va me falloir ailler voir l'ophtalmologiste pour des lunettes. Elles accentueront mon âge ou dissimuleront l’ébauche de poches sous mes yeux, un des deux.
Ces derniers temps, l’impression de partir en couille me colle à la peau. Depuis mon mariage plus exactement. On m’avait toujours dit que le mariage pouvait avoir des effets collatéraux, mais à ce point, je ne m’en doutais pas.
Elle était là à m’attendre, assise à table en train de lire. Au milieu de la table, une carafe de jus d’orange pressé. Bonne idée, justement, une enivre très forte d’en boire me tenailla Trois verres bus coup sur coup me soulagèrent.
“ Ouf, ça fait du bien, et ta journée ma chérie, bonne ? “
Sa journée avait été bonne, mise à part une prise de tête avec un petit jeune qui exigeait une aide financière, un dû avait-il précisé sur de l’argent que l’Etat versait pour eux. Une intervention de son responsable avait été nécessaire pour le calmer et finalement le mettre hors les murs de l’association.
Elle s’occupait de jeunes qui rarement passaient à l’acte violent, moi par contre avec les toxicos, la violence pouvait surgir impromptue à tout moment.
Nous étions dans une relation d’aide pour les accompagner dans un parcours de changement. Déjà, c’était dur pour les jeunes, alors, pour moi, avec mes vieux toxicos, c’était carrément la croix et la bannière.
Cette fois-ci, je lui dis de se reposer, j’allais m’occuper de tout. Pendant qu’elle se démaquillait dans la salle de bain, je lui contais ma promenade en découpant les légumes.
A un moment, je regardais la carotte que je tranchais de petits coups précis. Une sensation de vide me saisit et la vision de la carotte se déforma. Je fermais les yeux, un accès de faiblesse qui me fit vaciller. Lorsque je les rouvris, la table de travail était pleine de sang, d’un sang rouge qui était le mien. J’émis un faible “ Ambre “.
Elle fut aussitôt à mes côtés.
“ Oh, mon dieu, Aslan ! “ - furent ses premiers mots.
Une plaie profonde barrait mon avant-bras. Le sang s’écoulait tranquille et achevait ma vie.
“ Mais, comment as-tu fait ça ? “
“ Je ne sais pas, mais fais quelque chose. “
“ Oh, mon dieu, mon dieu ! “
Elle saisit une serviette pour m’en entourer l’avant bras. Elle s’imprégna aussitôt de sang. C’était à peine croyable, le sang coulait sans s’arrêter, comme si il n’allait jamais s’arrêter. J’étais épuisé, fatigué, las de vivre et déjà las de mourir. Pour pimenter le tableau des larmes commencèrent à couler sur mon visage, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapides. Des larmes et du sang, un beau résumé de ma vie, un cocktail détonnant pour affoler ma femme qui après avoir changé la serviette se précipitait au téléphone pour appeler, les pompiers, le Samu et ameuter le monde entier.
Pendant que je regardais s’enfuir ma vie, une pensée idiote me vint, pas de bol, cet incident n’allait pas améliorer mon état de santé. Cette idée eut le don de me faire rire, rire de mes larmes et de mon sang, rire de ma propre connerie. Ils n’allaient même pas avoir à aller au bout du complot, j’allais me faire crever sans aide aucune.
Mon rire grinçant eut le don d’affoler encore plus ma Ambre, le combiné à la main, elle réapparut à la porte de la cuisine. Les yeux ronds, elle me fixait d’un air hagard et sur son visage des larmes se mirent à couler aussi.
“ Oh, Aslan, s’il te plakt. “
Mais pourquoi, elle me regardait comme ça, comme si elle ne me connaissait pas, comme si elle ne me reconnaissait pas.
Et la voix qui brusquement me cria dans les oreilles ‘” Elle est ton ennemie ! “
Et le sang et les larmes, et le sang et le couteau et elle et le couteau. Et tout ça qui tournait, tournait, tournait et hurlait dans ma tête “ Ennemie ! Ennemie ! Ennemie ! “
Et le couteau que je sentis dans ma main et puis......rien, plus rien, le noir, le trou noir complet.

Lorsque j’émergeai, des murs me sautèrent aux yeux. Des murs blancs comme le lit dans lequel j’étais allongé que j’identifiais immédiatement comme appartenant à un service hospitalier. Une perfusion dans mon bras ne fit que me confirmer mon lieu de séjour. J’étais un peu vaseux, vaseux seulement car la mémoire ne me manquait pas.
Tout me revenait, tout, même le souvenir d’avoir un moment saisi le couteau, saisi le couteau, mais pour faire quoi ?
De cela, je ne me souvenais pas.
L'attente commença. Oh, que je connaissais cette attente là dans les hôpitaux, l’attente de la visite du médecin, l’attente de quelqu’un de la famille et lorsqu’il n’y a pas de famille, l’attente simplement de quelque chose qui vienne rompre le mortel ennui. Pour moi, l’attente de ma femme que je n’avais pas découvert à mon chevet en me réveillant. J’aurais bien bu un verre de jus d’orange, un de ces verres qu’elle savait si bien me préparer.
Elle n’était pas là et moi, j’étais comme une île perdue à la surface de l’océan. Elle était comme la bouée qui m’aiderait à parachever ma perdition. Mais, pourquoi, je dis ça, de quelle perdition je parle. Elle est là pour m’aider, elle est là pour m’aimer, elle est mon amour.
Elle est là pour me soutenir, pour construire avec moi notre avenir radieux. Pour cela, il va falloir que je lui explique le complot. Elle, elle me comprendra et saura me soutenir pour déjouer les mauvaises intentions de ceux qui me guettent. Oui, c’est cela, il faut que je lui en parle, comment ils me suivent, comment ils m’espionnent, comment ils ont installés des micros à mon boulot et sans doute dans l’appartement. Qu’elle fasse attention aux caméras qu’ils ont posées en face de notre immeuble et le long de la rue qui mène à notre métro habituel. Qu’elle surveille les immeubles vis-à-vis pour déceler la fenêtre d’où une caméra infra rouge sur trépied pivotant nous suit jour et nuit, épiant chacun de nos gestes. C’est qu’ils sont très forts, mais jamais, ils ne pourront être aussi forts que nous deux réunis et à cause de cela, nous les vaincrons.
Sache-le mon aimée, à nous deux, nous sommes les rois du monde !
A nouveau, je sombrais dans le sommeil. Qui dort, dîne dit le proverbe et celui qui dort ne se consume pas dans l’attente.
A mon réveil, elle était là, si mignonne dans sa robe à fleurs qui découvrait le galbe de ses genoux. Son sourire était si doux, si tendre que brusquement mon envie de tout lui avouer s’évanouit de crainte de voir ses yeux s’embuer de tristesse et d’angoisse pour moi.
En plus, gentiment, elle m’avait amené ma boisson préférée, le jus qu’elle savait si bien me préparer. Elle me prévint qu’elle ne pourrait pas me laisser la bouteille car le règlement de l’hôpital l’interdisait.
“ Ne t’inquiète pas, j’ai tellement soif que j’en boirais un océan. Il n’en restera pas une goutte, ça, je peux te l’assurer. “
Son sourire qui s’accentua fut ma récompense, même si je ne réussis pas à boire la totale.
“ Tu sortiras demain, “ - m’assura-t-elle avant de me quitter - “ je viendrais te chercher. “
Le lendemain, je suis resté à la maison à me reposer alors qu’elle était retournée au travail. Le jour suivant, dernier jour de mon congé maladie, comme je me sentais dispo, l’esprit clair, je me mis à l’ordinateur pour mettre sur papier tout ce qui m’arrivait depuis un certain temps afin d’en avoir un éclairage plus objectif en utilisant l’écriture comme vecteur de distance. J’étais trop perturbé pour suivre une ligne directrice dans l’analyse des faits et dans leur enchaînement en me fiant qu’à ma mémoire. Poser les termes sur le papier, c’est se distancer vis-à-vis de soi, c’est retourné à la source du raisonnement en prenant le temps d’en mesurer chaque terme en le replaçant dans son contexte objectif.
Pendant trois heures, j’écrivis sans m’interrompre. Trois heures à réfléchir, trois heures à disséquer chaque événement subi ou provoqué.
Le résultat fut surprenant avec diverses interprétations dont l’une particulièrement déplaisante impliquait directement ma Ambre. Les autres, deux en fait, me paraissaient beaucoup plus plausibles.
La première dessinait pour origine la jalousie. Une jalousie préventive en quelque sorte non pas de ma vie actuelle, mais de celle qui s’annonçait dans un futur proche. Pour moi, qui toujours avait cru à mon destin, j’appréhendais cette possibilité comme réalisable.
Les personnages impliqués protégeaient un espace que mon arrivée allait bouleverser. Seulement; pour connaître leurs identités, il allait falloir trouver quelle pourrait être ma position future.
La deuxième se jouait sur un complot visant à détruire la parcelle de vérité que je détenais sans le savoir. Mais de quelle vérité pourrait-il s’agir ? Sans doute, était-ce un secret.
Pourtant, mes symptômes ne pouvaient être étrangers à ceux qui me harcelaient dans l’ombre, cherchant à m’emmener vers des chemins que j’ignorais. Et tout cela, si je suivais le fil du récit qui se déroulait sur l’écran avait effectivement commencé à partir du jour de notre mariage.
Ou alors, mon tourmenteur était un de ses anciens amants qui n’aurait pu supporté la rupture. Mais alors où était-il lorsqu’elle se trouvait enfermé en HP ? Comment se faisait-il qu’il n’ait pas laissé des messages sur le répondeur?
A mon souvenir, aucun message n’était inscrit lorsque j’étais revenu dans son appart avec son père chercher des affaires. Il avait fallu jeter les draps, la couette et le matelas, tous imprégner d’un sang caillé et malodorant. Nulle lettre dans la boîte pour signaler son existence. Alors quoi ? Monsieur était l’homme mystère ?
Etait-ce lui à l’origine de ces coups de téléphone prétextes “ Nous faisons une enquête pour télé 2, seriez-vous intéressé “ ou “ encadrement de votre fenêtre à votre service “. Coups de téléphone pour vérifier ma présence à la maison.
Toute cette surveillance autour de moi qui désormais me poussait à vérifier avant qu’elle ne rentre qu’aucun micro ou caméra n’avait été caché en notre absence.
Les ennemis nous cernaient, je me devais de la protéger et de faire en sorte qu’elle ne se rende compte de rien.
Mais, ma pensée s’égare, j’en étais à la troisième version, celle où Ambre jouait un rôle, la moins crédible des trois.
Dans cette version, elle était la complice, celle sans laquelle, rien ne pouvait être possible. Manipulée par son amant, elle était la main de l’exécuteur. Voilà, mais une fois posée la base du complot, l’explication en restait ardue. Car la question du pourquoi posait réellement problème. Si le supposé amant était plus performant, alors, il lui suffisait de me jeter de chez elle. Par prudence, j’avais sous-loué ma chambre à un pote, il me suffisait juste de la récupérer pour la laisser libre de vivre ses désirs. Elle savait que je ne lui poserais pas de problèmes, j’avais trop de respect pour son libre arbitre pour faire autrement. L’amour, c’était cela aussi, accepter que l’autre nous quitte un jour.
Alors quel intérêt aurait-elle eu à participer à un complot contre moi. Pour ma fortune ? Cette idée me fit rire, de fortune, je n’en avais jamais eu. Alors quoi ? Alors rien ! Puisqu’il n’y avait rien à reprocher à ma chérie.
Zen, c’est ce que je devais être, ne pas donner prise aux événements, rester lisse et attendre l’occasion de frapper, l’occasion de me venger. A partir d’aujourd’hui, je ne laisserais personne me surprendre.
A son retour, elle me prépara un autre jus d’orange. Maintenant, j’avais droit à deux carafes de jus par jour. Il faut dire que j’aimais bien, son jus bien sucré, car elle savait que je détestais le goût acide que les oranges ont parfois. C’est les meilleures qu’elle achetait au marché, les plus sucrées, rien que pour moi, son doudou.
La soirée fut calme, je n’eus ni trouble visuel, ni impuissance sexuelle, une belle soirée comme il nous n’en était pas arrivé depuis quelque temps. Il est vrai que dans cet entre-deux qui dure, nous ne sommes pas sortis, ni au ciné, ni au restau, ni à un concert, même pas faire un tour à la campagne lorsque l’envie nous en prenait et encore moins marcher dans la rue, la main dans la main.
Heureusement que des soirées comme celle-là me réconcilient avec la vie et me donne confiance à nouveau en l’avenir.
La semaine se passa normalement à part un passage désagréable. Le jeudi à midi pendant la pose, je me mis à baver au restau. La bave me coulait à la commissure des lèvres, exactement comme les toxicos lorsque imbibés de cachetons, ils s’évertuent à parler. Mes collègues me regardèrent d’un drôle d’air et finirent par me conseiller avec insistance de me le mettre immédiatement en maladie. Et naturellement, ils me promirent de rester motus et bouche cousue vis-à-vis du directeur, si je m’exécutais.
Je les suppliais d’attendre le lendemain en leur promettant de me mettre en maladie à partir du lundi prochain. Je craignais la réaction du directeur vu que de maladie, j’en sortais.
C’est pas que nous voulions t’obliger me répondirent-ils, mais nous sommes trop inquiets pour toi.
En réalité, j’aurais dû les écouter, car pris d’une trop grande fatigue, je m’endormis et ce fut le directeur qui me réveilla pour m’accompagner à la porte avec le conseil prendre au moins 15 jours de maladie et de me faire examiner par un spécialiste. Il laissa passer un temps avant de préciser, un spécialiste de la tête Aslan, de la tête, puis il ajouta et ne revenez pas avant d’être sûr d’être rétabli.
Le ton était plus que froid, glacial. Il n’eut pas d’autre commentaire et je n’en fis pas.
Le retour à la maison fut plutôt comateux, à moitié endormi, je ratais ma station et décidais de revenir à pied en espérant que la marche me remette d’aplomb. Mais, la marche ne me remit pas et lorsque ma femme arriva, je m’étais endormi, tout habillé sur le lit.
Le lendemain, je me réveillais déshabillé et seul dans l’appartement. La montre sur l’étagère marquait onze heures. Je dormais comme une masse depuis exactement dix huit heures. Je me levais péniblement pour me passer de l’eau sur le visage dans la salle de bain avant de me diriger vers le salon. Sur la table, la carafe de jus trônait avec du café froid et des tartines déjà beurrées. Elle n’avait pas dû comprendre hier.
Et moi, je comprenais de moins en moins avec la très nette impression que les événements se précipitaient sans que j’ai prise sur eux. En m’asseyant, j’eus un vertige qui me fit tomber plus que m’asseoir sur la chaise. Le café froid ne me dit rien, le jus suffit à me remettre sur pied.
Qu’est-ce que j’allais faire. Le directeur m’avait enjoins de consulter, mais qui allais-je pouvoir consulter en évitant que ma femme ne le sache.
En surfant sur internet, j’en trouvais plusieurs dans le quartier. J’en choisis un rue Vauvenargues, relativement éloigné de l’appart et prit rendez-vous pour le jour même. Mais, brusquement, j’eus l’impression d’une présence, d’une présence ou d’un regard insistant. Je mis d’abord à pénétrer dans chaque pièce en examinant chaque placard, puis à fouiller méthodiquement toutes les pièces. Cette fois-ci, je démontais même la télé. Le téléphone, la chaîne hi-fi, le micro-onde ainsi que la machine à laver, tout, tout finit en pièce. Je m’assis à terre et je me mis à pleurer, pourquoi moi, pourquoi s’en prenait-on à moi ?
Au bout d’un certain moment, je me relevais, je crois bien d’ailleurs m'être assoupi aussi.
Mon dieu, quel foutoir, j’avais mis dans la baraque, qu’allait-elle dire à son retour ? J’étais en train de devenir fou, j’avais tout détruit dans l’appartement.
En sortant, j’en oubliais mes clés à l’intérieur. Furieux, je me mis frapper la serrure à grands coups de pied, serrure qui finit par céder me permettant de récupérer mes clés. Il n’aurait plus manqué que je ne puisse rentrer à mon retour. Aucun voisin ne mit son nez dehors, à cette heure-là, tout le monde était au travail. De toute façon, le premier qui aurait moufeter, je lui en aurais collé une.
Le psy, puisque psy, il y avait; devait m’aider, il devait m’aider, mais sans que personne ne le sache, surtout sans que personne ne le sache jamais.
La rue me parut hostile, les passants méfiants me donnaient l’impression de me fixer comme si ils me reconnaissaient. Mes pas pressants donnaient l’impression de fuite, d’une fuite qui faillit me jeter sous une voiture alors que sans faire attention je traversais au vert. Le choc me jeta à terre.
Des passants me relevèrent, mais sans les remercier, je me précipitais dans une rue adjacente où une fois que je fus éloigné, je me mis à courir comme un damné jusqu’à ce que le souffle me manque.
Où est-ce que je devais aller déjà ? Je sais que je devais aller quelque part. Je regardais autour de moi sûrement d’un air hagard car les passants faisaient un écart en me croisant. Où j’étais, ah oui, au niveau de la petite couronne, en bas de la rue du Poteau, près des Maréchaux.
Le psy, je devais aller chez le psy, rue Vauvenargues, c’est ça. En fait, je n’étais pas très loin.
“ Pourquoi, tu dois aller chez un psy, la seule façon de te protéger est de l’éliminer ! “
La voix, la voix à nouveau, impérative, cette voix qui avait tenté de me manipuler. Cette voix qui lui voulait du mal et qui exigeait que j’accomplisse sa volonté meurtrière.
“ Elle te détruit et tu ne t’en rends pas compte. Tue-là avant qu’elle ne te tue ! “
Elle hurlait dans ma tête, dans ma pauvre tête que je pris entre mes mains en serrant très fort pour faire cesser ce bruit insupportable.
Je m’entendis crier “Assez ! Assez ! Assez ! “ Puis, plus rien, le trou noir.
Au réveil, je me retrouvais dans la rue avec des pompiers autour de moi.
” Ca va monsieur, comment vous sentez-vous ? “
Je regardais autour de moi, un peu vaseux. Le souvenir me revint immédiatement, angoissant. La panique me prit, mais l’injonction retentit dans ma tête “ Personne ne doit savoir. “
“ Ca va, ça va. “
“ Vous êtes sûr que ça va ? Vous pouvez vous lever ? Attendez, on va vous aider. “
Je repoussais leur aide, “ Non, ça va, je peux le faire tout seul. “
“ Vous ne voulez pas que l’on vous emmène à l’hôpital ? “
“ Sûr, merci, je n’habite pas très loin et je sais exactement ce que j’ai. “
“ Alors, vous allez nous signer une décharge, c’est un justificatif pour notre déplacement. “
“ Je comprends, donnez-moi le papier. “
Je signais et les regardais partir. Mes jambes me portaient, mais le rendez-vous chez le psy me parut du coup obsolète. Il fallait que je retourne me reposer à la maison.
Lorsque j’arrivais, j’eus la surprise de trouver, la porte explosée, la police à l’intérieur et ma femme en pleurs.
“ Vous êtes ? “ - me demanda l’un d’eux - “ Le mari. “ - dis-je en la désignant.
“ Qu’est-ce qui se passe ? “ - interrogeai-je complètement dépassé.
“ Oh, Aslan ! “ - dit-elle en se précipitant dans mes bras - “ Oh, Aslan, on a été cambriolé. Ils ont tout cassé, tout. Il ne nous reste plus rien. Regarde, regarde. “ - ajouta-t-elle en m’entraînant à l’intérieur.
En effet, c’était un véritable désastre, dans la cuisine le micro-onde, la machine à laver étaient éventrés, dans le salon, l’ordinateur et la télévision, éclatés. Le contenu des armoires, éparpillés un peu partout dans les pièces. L’étagère brisée gisait démembrée à terre. Seule la cuisinière demeurait intacte, va savoir pourquoi, à part ça, c’était Hiroshima !
J’en restais sans voix et sans réaction. Un “ Pourquoi, pourquoi ? “ à peine audible réussit à sortir de mes lèvres.
Je l’entraînais sur le divan sur lequel nous nous écroulâmes. C’était au delà de la compréhension, “ Qui ? Mais qui a pu ? “
“ S’il vous plaît, on aimerait vous parler ? “
Je regardais le policier en civil qui me faisait face, sans doute un lieutenant.
Ambre faisait peine à voir et autant ce que j’avais sous les yeux me choquait profondément, autant ses larmes me bouleversaient.
Elle hoqueta un assentiment.
“ Nous sommes à votre disposition, lieutenant ? “
L’entretien dura vingt minutes avec des question “ vous vous connaissez des ennemis, avez-vous remarqué si quelqu’un vous suivait, quelqu’un à qui vous auriez parlé du contenu de votre appartement ? “
Moi, je savais. Je savais que ce qu’il supposait était la pure vérité. Sauf que je n’allais pas lui parler de ceux qui me persécutaient depuis un ou deux mois. Et je savais parfaitement pourquoi ils avaient fait ça. Tout simplement pour récupérer les micros et les caméras qu’ils y avaient planqué après avoir compris que j’avais tout capté et que je finirais un jour par les trouver. Ils avaient simplement décidé de me prendre de vitesse tout en camouflant la récupération en cambriolage. Mais, manque de pot pour eux, je n’étais pas dupe et je saurais leur faire rendre gorge un jour proche.
Vis-à-vis du lieutenant, je restais motus et bouche cousue, l’assurant ne nous connaître aucun ennemi, en tout cas aucune personne assez malade pour commettre une telle vilenie. Il insista pourtant en pointant le fait que de cambriolage, il n’y avait pas eu, mais plutôt une destruction qui s’apparentait plus à une vengeance personnelle vu l’état des lieux ou alors les cambrioleurs cherchaient une chose précise. Devant mon démenti et l’état de bouleversement de ma femme, il n’insista pas, préférant nous laisser une convocation pour le samedi suivant, le temps - me dit-il - que nous reprenions nos esprits. Et avoir le temps - précisa-t-il - de commencer ses investigations.
Une fois qu’ils furent partis, j’allongeais Ambre sur le divan avec une couverture. Une priorité s’imposait, prévenir l’assurance. L’important étant le constat et la somme qu’elle nous allouerions pour les dégâts. Au téléphone, mon correspondant me demanda de ne rien modifier de l’état des lieux, qu’il viendrait faire le constat demain à la première heure. J’assurai ma femme de ne pas s’inquiéter que je prendrais la matinée pour l’attendre, ce qui m’arrangeait bien. Une fois que j’eus dégagé le lit et ses alentours, elle se coucha sans manger et prit ce qu’elle ne faisait plus depuis longtemps un somnifère pour dormir.
Le lendemain, l’agent de l’assurance fit l’estimation de la totalité des dégâts et s’exclama avant de partir, “ Quelqu’un ne doit pas vous aimer, ça, c’est sûr. “
A la fin du mois m’assurait-il après réception de la copie de la plainte, nous recevrions le montant des dédommagements qu’il estimait à 60% de leur valeur d’acquisition au regard des factures qu’heureusement Ambre avait conservées.
Une fois l’agent parti, je commençais le ménage. Ce fut simple, tout balancer était le mot d’ordre, qu’il ne reste rien. Et lorsque j’eus fini, effectivement, il ne restait rien, mis à part, la cuisinière, la table, deux chaises, le divan et le fauteuil en cuir intacts. Heureusement, ils n’avaient pas touché au lit. Quelques affaires avaient été déchirées, les siennes d’ailleurs, ce que n’avait pas manqué de remarquer le lieutenant. Aussi, pour qu’elle puisse rentrer dans un lieu à peu près normal, je me mis à repasser toutes les affaires afin de les ranger à nouveau sur les cintres et dans placards.
Un moment donné, l’idée me vint d’acheter des fleurs puisque même les plantes vertes avaient fini à la poubelle, mais je changeais d’idée pour aller chercher les mêmes.
J’en profitais pour acheter une autre étagère, sans compter une plus petite télé d’occase. Une fois terminé, l’appart avait repris son air familier et si j’osais son atmosphère intime et rassurante. Tout avait été rangé, il ne manquait rien, rien à part, oui, il manquait quelque chose, mais je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. Il manquait.......c’est ça, il manquait, il manquait ses médicaments. Ses médicaments dont j’avais omis de signaler la disparition au lieutenant.
Elle avait sûrement dû les jeter, mais non, puisque c’est moi qui vient de ranger la piaule. Je savais qu’elle avait sacrément réduit son traitement, mais pas qu’elle avait arrêté mis à part les somnifères qu’elle avait utilisé pour dormir. Cependant, ses somnifères, je ne les avais pas trouvé, alors où les avait-elle caché ? Dans son sac à main, elle ne gardait pourtant pas tout dans son sac. Quelle drôle d’idée. Je dis pas la pilule et encore qu’est-ce qu’elle ferait avec en permanence ? En fait, à part, ses tampons, je vois pas pourquoi, elle garderait ses médocs avec elle.
Est-ce qu’elle commencerait à être sous influence ?
Non pas ça !
Et le coupable de cette pagaille le connaissait-elle ? L’avait-elle vu sans m’en informer ? Cette idée seule me parut insupportable. A moins que cet acte vil ne fut dirigé que contre moi. Oui, c’est cela, c’est contre moi et contre moi seul. Il allait falloir que j’en parle au lieutenant et peut-être porter plainte, histoire de me protéger.
Il fallait réfléchir et en attendant manger car je sentais mon estomac se nouer. Les crampes d’estomac, ce n’est pas bon pour la réflexion. Décidément, je n’étais pas bien, mon front se couvrait de sueur. Il fallait que je me fasse un bon jus d’orange, après j’en suis sûr, ça ira mieux. Peut-être que j’avais fait trop d’effort, un peu compulsif dans le nettoyage. J’étais resté la tête dans le guidon sans prendre le temps de souffler.
Le jus de fruit n’eut pas le don de me rebooster comme lorsque ma femme me le fait. Le traumatisme qu’elle venait de subir lui avait ôté le réflexe de le faire comme chaque matin. Le repas non plus ne me remit pas sur pieds. Je me sentais fébrile, fatigué psychiquement, inquiet et confus dans ma pensée. Dans la maison, il n’y avait plus rien à faire, tout était propre, nickel. Une envie de boire me monta brutalement au cerveau. Après tout, un petit verre ne me ferait pas de mal. Seulement, je me connaissais bien, si je commençais à boire, dieu sait, si j’arriverais à m’arrêter et elle n’avait vraiment pas besoin d’un poivrot en ce moment. Pourtant, une envie irrépressible me tenait. Peut-être qu’aller au bistrot boire un coup me changerait les idées. C’est sûr, après tout ce qui m’arrivait, j’avais un besoin pressant de me changer les idées. Après tout, je ne boirais qu’un coup ou deux et je rentrerais bien avant qu’elle n’arrive pour avoir le temps de lui préparer un repas agréable et, pourquoi pas lui proposer de sortir ce soir.
Nous en avions bien besoin, une manière de ne pas être dans un lieu où le mal avait fini par nous rattraper.
L’idée d’aller au bistrot m’avait rendu encore plus fébrile. Allez, j’allais revoir les endroits où je n’avais plus mis mes pieds depuis longtemps.
En fait, une heure après, je m’étais déjà mis quatre bières dans la tête. Quatre bières et je me sentais déjà mieux. Ma fébrilité avait disparu sans que j’ai l’impression que l’alcool ait pu en quoi que ce soit modifier ma perception de la réalité. Au contraire, la confusion et l’inquiétude s’étaient atténuées me permettant d’avoir une pensée plus claire.
Oui, je crois que le petit lieutenant n’allait pas en croire ses oreilles. Des affaires comme la mienne, il ne devait pas en rencontrer souvent. Sauf que cette fois-ci, la preuve était là, la destruction de notre appartement. Et ça, c’était la preuve fatale qui allait détruire dans une dernière rafale. Mes ennemis avaient commis l’erreur que ma patience à ne pas réagir les avait poussé à commettre.
Il suffirait d’interroger les voisins. Quelqu’un avait sûrement remarqué quelque chose. On ne ravage pas un appartement sans que personne ne perçoive le raffut. Dans ce bâtiment, il y avait deux ou trois vieilles filles qui passaient leur temps à se calfeutrer chez elles. Il faudra que j’en touche un mot au lieutenant.
A ce moment, je remarquais la pendule, nom de dieu, dix huit heures déjà. Bof, j’avais le temps, c’était le jour de son psy, si elle avait eu le courage de se rendre à sa séance.
Un petit dernier pour la route, histoire de se donner du coeur au ventre. Après tout, ce n’était pas une flèche ma chérie. Elle menait son petit train train sans chercher l’aventure, se contentant simplement de ce qu’elle avait. A la limite, est-ce qu’elle rêvait et de quel matériau nourrissait-elle ses rêves ?
Moi, j’aurais voulu être grand et je suis petit. Maintenant pour moi, l’aventure est la chaîne qui nous lie depuis notre rencontre. On peut croire en son destin en jouant solo, mais à deux, cela est plus aléatoire. Il y en aura toujours un des deux qui ne suivra pas le rythme. De rythme pour l’instant, je l’avoue, je suis plutôt passé à côté, soit par veulerie ou du fait de ne pas avoir été là au bon moment ou avoir été là sans avoir les moyens de saisir la chance. Ma vie doit se résumer à peu près à ça “ l’homme qui passe à côté “.
La seule chance que j’ai eue, c’est elle. Manque de pot, elle n’a pas d’ambition, ni pour elle, ni pour nous deux. Elle se contente de son bonheur, m’avoir.
Oui, je trouve que mon esprit devient de plus en plus clair, bon, je vais boire le dernier pour la route et puis j’y vais.
Lorsque, j’ouvris la porte, elle était là, sur le divan, les pieds replié sous sa croupe et serrant un oreiller contre sa poitrine, les yeux agrandis, comme si.....comme si, je lui faisais peur ou pire.....horreur. Tout de suite, elle me jaugea.
“ Tu as bu, Aslan, tu as bu ! “
Sa voix, son visage, tout me parlait de la déception immense qu’elle ressentait, comme si je l’avais trahie, trahie à la faire mourir de chagrin. Je compris immédiatement que j’avais fait la connerie de ma vie. Mais comment rattraper le passé, un passé pourtant si proche qu’en tendant la main je pouvais l’effleurer.
Sauf que c’était trop tard, trop tard.
“ J’ai pas bu beaucoup, je te le jure. “
“ Aslan, qu’est-ce qui nous arrive ? “ - des larmes coulaient sur son visage, je voulus m’approcher pour lui essuyer avec un mouchoir en papier, mais, elle recula en glissant sur le divan.
“ Non, s’il te plaît non. Je ne veux pas que tu m’approches “ - elle me regardait les yeux agrandie par une peine si profonde que je ressentis une honte à la hauteur de sa douleur, si cela était dieu possible. Elle ajouta : “ Je ne veux pas que tu dormes avec moi cette nuit. “
Le ciel en me tombant dessus n’aurait pas pu me faire plus de mal. Et tout ça, pour une toute petite biture de rien du tout. Comment avais-je pu me laisser aller comme ça, comme une pauvre cloche. Pour un verre, un pauvre verre, un minable verre, j’avais tout gâché.
Elle se leva, m’évita pour aller se réfugier sur le lit, puis dans le lit. - “ j’ai fait à manger, c’est dans le four. “ - Elle prit une pilule de somnifère dans son sac, l’avala avec une gorgée d’eau et éteignit la lampe de chevet plongeant la pièce dans un clair obscur.
“ Va manger, tu es saoul et vas te coucher, c’est le meilleur que tu puisses faire. Je t’ai préparé du jus, essaie de le boire entièrement pour te faire passer l’alcool, bonsoir. “
Elle commençait sérieusement à me faire.......mais non, mais non, elle avait raison, j’étais un pauvre con, un blaireau. Un qui ne savait pas la chance qu’il avait et qui allait comme d’hab la rater ou passer à côté.
La nourriture me parut fade, le jus toujours aussi bon. Elle avait vraiment un don et sa cuisine, une fois réchauffée, m’aurait sûrement chauffé le corps. Mais, voilà, mes gestes n’étaient pas assez assurés. Maintenant je me rendais bien compte, l’avais dû arriver en titubant légèrement. Évidemment, qu’elle s’était rendue compte de mon état, je devais avoir l’air d’une épave avec la gueule épanoui du parfait alcoolique.
Je l’avais sans doute renvoyé à une époque qu’elle pensait à jamais révolue, celle précédant la mort de son amant et où il m’arrivait trop souvent de boire.
J’étais trop fatigué de toute façon pour réfléchir, le jus ne m’avait pas fait grand chose, vu mon état. Me brosser les dents, j’allais au moins me brosser les dents. En arrivant face au miroir de la salle d’eau, je me rendis compte que mon visage s’altérait régulièrement d’un tic dont j’avais été complètement inconscient jusqu’à présent.
Merde, une gueule de pochetron bouffé par un tic, y’avait de quoi avoir peur. Nom de dieu, ça m’énerve ce truc, je n’arrive pas à contrôler.
Bon, je vais me laver les dents quand même, ensuite, je vais lui piquer un somnifère pour dormir. Après, demain, il sera toujours temps de mesurer les dégâts. Elle, elle dormait assommé par son médoc. Son sac gisait au sol près du lit. Je m’assis tranquille, j’allais quand même pas dormir sur le canapé. Tiens, qu’est-ce que c’est ? Elle a deux trousseaux de clé maintenant. Celui, c’est le nôtre, mais le deuxième, bof, sans doute celui de son travail, comme moi et si tu perds, tu le paies sur ton salaire.
Voyons qu’est-ce qu’il y a dans son sac ? Que des trucs de femme, comme d’hab. Vraiment, elle n’est pas surprenante ma chérie. On est parti pour une vie tranquille, sans surprise. Sauf que cette vie, je la veux pour elle, si c’est comme ça qu’elle conçoit son bonheur.
Bon, après ce que j’ai fais autant ne pas la chercher et dormir sur le canapé. Après tout, il n’est pas question d’en faire une habitude.

Le réveil fut lourd, lourde la tête et pesant le corps. Le somnifère est vraiment un truc à éviter car après le corps est patraque et l’esprit confus. Je ne l’avais même pas entendue partir. Mon petit déjeuner était prêt comme d’habitude, ce qui était plutôt un bon signe. Le jus trônait sur la table avec le café et les tartines beurrées. Là, je trouvais qu’elle pouvait me laisser les beurrer tout seul. Ca faisait un peu trop petite maman alors que je ne cherchais pas une maman, mais une amante.
Sur la table, un mot avait été laissé. Le message était bref et sec, démentant la tendresse de l’attention du petit déjeuner “ Tu as fouillé dans mon sac ! “ et “ Quand est-ce que tu travailles ? J’ai essayé de te réveiller et tu m’as dit que tu étais en congé aujourd’hui. Tu ne m’en avais pas parlé ! “
Je ne me souvenais même pas qu’elle avait tenté de me réveiller et d’ailleurs de lui avoir répondu. C’est ça le somnifère, ça tue, sauf que maintenant, il allait bien falloir lui raconter quelque chose. Par ma connerie, je l’avais mis en alerte, elle n’allait pas se contenter d’un baratin à la mord-moi le noeud.
Avant qu’une idée me vienne, je me sustentais tranquillement, en prenant mon temps. Je pensais à la veille, fallait mieux être assis pour y penser, vu les conneries accumulées dans la soirée. Bon, j’allais pas revenir sur l’alcool, ce qui était fait, l’était, aussi mieux valait me concentrer sur l’histoire du travail. La condition de mon directeur était un suivi psy, ah oui, je devais en voir un hier, mais j’avais été pris d’un accès de faiblesse grave de grave. Bon, j’allais me laver et après lui téléphoner pour m’excuser et pendre un autre rendez-vous. Je débarrassais, lavais la vaisselle et me mis devant le lavabo. La glace me renvoya l’image d’un visage mangé de tics et quand je dis manger, c’est vraiment manger. J’en restais sur le cul, je n’en avais pas pris conscience.
Dans le miroir, le flash d’un visage mort me sauta au pupille, je fermais aussitôt les yeux. Merde; une hallucination, il ne manquait plus que ça. Après, la voix, maintenant les hallus, mon directeur a raison, y ‘a un problème et pas qu’un petit. Allez, j’ouvre les yeux. Merde, plus d’hallus, mais les tics sont encore là et si je ne m’étais pas regardé, je n’en aurais pas eu conscience, sûrement l’effet somnifère. Si l’affolement ne me gagnait pas encore, cela devait venir de ses résidus qui traînaient encore dans mes veines et engourdissait mes sens. C’était carrément pas possible, je ne pouvais tout simplement pas sortir dans cet état. J’avais l’air..........l’air d’un idiot congénital ou d’un malade mental, au choix.
Plus, je me regardais, plus je me rendais compte de ce qui m’arrivait sans pouvoir rien faire pour reprendre le contrôle. Et encore, plus je tentais de me contrôler, plus le tic s’accentuait.
Là, je dois dire que je ne savais plus quoi faire. Prendre des médocs, genre antidépresseurs, mais lesquels et où. A la maison, il n’y en avait plus à la maison depuis que le salopard avait tout ravagé.
A moins qu’elle les planque dans un coin secret. Mais, ici, nul part il n’y avait de coin secret. Dans la cave, cela ne pouvait être que dans la cave. Jamais, nous n’y mettions nos pieds, mais cela me paraît le seul endroit possible.
Une fois sapé, je me munis de la torche car d’électricité, il n’y avait pas, à part dans les couloirs. Il n’y avait pas grand chose dans cette cave que j’avais visité une fois que nous fûmes mariés pour vérifier qu’elle n’y avait pas laissé des souvenirs de sa période pute amoureuse. A ma grande satisfaction, il n’y avait rien, pas trace de médoc. Je remis tout en place méticuleusement, au cas où elle vienne vérifier ce que j’avais pu aller faire en ces lieux. Je devais rester sur mes gardes, mes ennemis n’étant jamais loin.
Pour éviter que quiconque ne puisse suivre mes traces, dans le couloir, je marchais à reculons en répartissant la poussière du couloir avec un balai à fibre de manière à les recouvrer. Une fois dans l’ascenseur, j’admirais mon travail, nul n’aurait pu se douter que des marques de pas avaient pu s’inscrire sur ce sol. Arrivé au rez-de-chaussée, je sortis dehors pour jeter le balai dans une poubelle public. J’en profitais pour prendre le courrier, une seule lettre qui m’était d’ailleurs adressée.
Une fois remonté, j’allais me contempler dans la glace, le tic s’était sérieusement atténué, sauf qu’un autre était apparu, ma paupière tressautait. Du moins, je la sentais battre car même en m’examinant avec attention mon reflet, je n’arrivais pas à percevoir le moindre battement. Pourtant mes paupières tremblotaient, de cela, j’en avais une conscience aiguë. Même si je ne le voyais pas, le tressautement était là puisque je le sentais et si je le sens, c’est que c’est vrai !
Il fallait que je fasse attention, à mon aspect général, surtout si je devais voir un psy pour conserver mon boulot.
La lettre posée m’interrogeait. De qui cela pouvait-il venir......de mon boulot d’après le logo de l’enveloppe.
Bizarre, ma main tremblait en la saisissant, peut-être en rapport avec ma paupière, je déchirais l’enveloppe. La signature du directeur me sauta aux yeux, le texte me les déchira “ Entretien préalable avant licenciement”.
Mes jambes flageolèrent, mes idées se firent confuses et tout commença à tourner autour de moi. Je réussis à me traîner jusqu’au lit pour m’y laisser tomber de tout mon poids.
Les yeux fermés, j’attendis que le tournis me lâche. Il semblait vouloir m’entraîner vers des espaces tellement lointains, que l’impression de ne plus jamais pouvoir revenir me suffoqua. Licenciement, licenciement, licenciement, ce mot tournait, tournait sans fin dans ma tête, entraînant mon univers dans une tourmente, dans un abîme où je me dissolvais dans une mer de lave.
Trop, c’était trop, ma vie m’échappait, plus rien n’était sous contrôle, quelqu’un d’autre avait pris la barre. Le complot, le complot maudit réussissait.
Elle ne devait pas savoir, non, elle ne devait pas savoir, jamais !
C’est ça, je devais me reprendre, reprendre le contrôle. Je devais tout faire pour que notre vie ne soit pas affectée, qu’elle ne puisse rien déceler de mon désarroi. Avant tout, contrôler ma tête, contrôler ma vie, tenter de restaurer ce qui a été mis en danger entre nous et surtout reprendre le contrôle. Je réussis à me lever, le vertige cessa. Je me précipitais vers la glace, le tic avait disparu, même le tressautement de la paupière ne se faisait plus sentir. En fait, tout s’éclairait, tout s’organisait, toutes ces épreuves pour m’éprouver parce qu’en réalité, c’était tellement clair, tellement lumineux, parce que mon destin s’était mis en marche. Mon destin allait s’accomplir, enfin !
Depuis le temps que j’attendais depuis le temps que j’espérais, Dieu ou ses anges m’avaient enfin reconnu.
Il fallait que je me prépare, mes tics étaient les signes annonciateurs de ma future chrysalide, de ma métamorphose.
Mais, ça aussi, il allait falloir que je le dissimule au monde et aux ennemis que dieu m’avait envoyé pour m’éprouver car j’étais celui qui connaissait la vérité. Même à Ambre, il allait falloir la dissimuler même si c’est avec elle que j’aurais voulu partager le bonheur immense de la connaissance.
Tout d’abord, j’allais m’acheter un carnet pour noter tout ce que je devais faire au jour le jour. Ce qui m’arrivait n’était pas anodin et ne devait pas être traité comme tel.
Je descendis pour marcher dans les rues sans plus m’inquiéter de mes tortionnaires car ils ne pouvaient plus rien contre moi, j’avais transmué. J’étais intouchable, invincible et malheur à ceux qui désormais se mettraient en travers de ma route.
Le carnet neuf gonfla la poche intérieure de ma veste. Je le sentis contre mon coeur. Rassuré, je me mis à avaler du bitume, marchant au hasard des rues, sans se préoccuper de l’environnement.
La force était en moi et j’aurais pu affronter le monde et tous ses avatars démoniaques.
Seulement, à un moment, sans que j’en eu conscience précédemment, un bourdonnement incessant vint heurter mes oreilles. J’eus beau me déplacer, traverser brusquement les rues au point de manquer me faire écraser une ou deux fois, le bourdonnement persista.
Ce bourdonnement me stressa à tel point que je finis par m’arrêter pour tenter d’en repérer l’origine. Rien autour de moi ne me laissa deviner d’où il pouvait provenir. Il me fallut bien finir par lever les yeux, un hélicoptère me survolait !
Eux, encore eux ! Ils marquaient la puissance de leurs moyens, des moyens que seul un État ou une multinationale pouvait détenir. Ainsi, ils n’avaient pas baissé les bras. Mais, ils ne savaient pas à qui, ils s’attaquaient désormais. J’avais les moyens de les détruire par la seule force qui m’habitait. J’étais l’épée de Dieu, le destructeur qui devait amener l’humanité à repentance.
Sauf que, que pour le moment, je n’en ferais rien en ne détruisant pas cet hélicoptère par merci pour les habitants de cette ville. Nom de Dieu, maintenant, ils utilisaient les feux tricolores pour retarder ma marche vers la rédemption. Depuis un moment, j’avais fini par remarquer à chaque fois, que j’arrivais pour traverser une rue que le feu basculait au vert. Ils contrôlaient donc également les feux à leur guise. Qu’importe ! Ils pouvaient même changer l’heure et les jours, si cela leur chantait, il était trop tard. Mes pas étaient collés au pas du vent et l’irréversible demeurait mon chemin.
Trop tard, il était trop tard pour moi et pour eux, la métamorphose avait eu lieu.
Sans plus me soucier des insectes qui me tournaient autour, je m’installais sur la pelouse du parc de Vincennes où mes pas m’avaient conduit.
Tout autour de moi, des mères de famille promenaient leurs enfants. Sur le lac, les cygnes et les canards s’ébrouaient après avoir plongé la tête sous l’eau. Je m’allongeais dans l’herbe pour respirer le ciel azuré de mes yeux. De grands nuages blancs courraient, se rattrapaient, se déformaient dans le bleu du ciel.
C’est dans ce même parc que nous aimions, ma femme et moi, nous promener. Cette approche de la nature réduite en esclavage nous poussait à chercher plus loin dans les bois et les forêts environnantes un rapport plus vrai.
Plus rien n’avait d’importance, là, maintenant, les yeux dans le ciel, j’étais heureux et seul.
Une ombre pourtant vint troubler ce tableau idyllique. Un oiseau, un immense oiseau après avoir plané longtemps plongea brusquement dans ma direction. Plus, il approchait, plus je le reconnaissais, un aigle, il s’agissait d’un aigle.
A Paris, il n’y a pas d’aigle - me dis-je étonné - mais, je dus bien me rendre à l’évidence lorsqu’il se posa sur un piquet à mes côtés. Je ne bougeais pas, de peur de l’effrayer. Pendant un moment, il resta immobile, se contentant de me fixer de ses yeux dorés. Manifestement, il n’avait pas peur. Il me contemplait, c’est tout.
Alors, je me mis à le fixer dans ses yeux dorés. Personne autour de nous ne semblait s’apercevoir de ce que la scène pouvait avoir de magique. Les gens continuaient leurs activités et aucun coureur ne s’arrêta pour le contempler, ni d’ailleurs d’enfants. J’étais seul avec un aigle et le ciel pour témoin. Ce rappel d’une vieille chanson de Charles Trenet eut le don de déclencher mon hilarité. Mon rire ne dut pas lui plaire car il me marqua son dédain d’un mouvement du cou avant de s’envoler dans un battement d’ailes majestueux.
Je me levais pour le voir disparaître à l’horizon et j’étais le seul à le regarder s’éloigner, personne autour de moi ne semblait l’avoir remarqué. En fait, ils devaient tous faire semblant et s’ils faisaient semblant, c’est parce qu’ils faisaient tous partis du complot. Ils faisaient exprès d’ignorer ma présence et par là même ignorer ce qui pouvait faire irruption dans ma vie. Qu’ils continuent donc leur simagrée, rien ne saurait m’atteindre. C’est moi qui les ignore, plutôt qu’eux m’effacent de leur l’environnement;
Car, c’est peut-être ça qu’ils veulent, m’effacer comme un trait qu’on gomme. Me gommer de leur environnement, c’est tout simplement me gommer de la vie, comme si je n’avais pas d’existence. Nul ne s’intéresse à ce qui n’existe pas. C’est évident. Ils espéraient me rendre transparent au point que même les plantes, les animaux, les êtres vivants ne puissent percevoir la moindre effluve de ma présence. En, effet, je n’existe qu’en rapport de la perception que les autres ont de moi et moi d’eux. Si l’on supprime cette perception, je n’existe plus, je disparais en tant qu’être social. C’est-à-dire que mon existence basculerait dans le néant sur un simple claquement de doigt - me dis-je.
Le complot est vraiment monstrueux. A voir tous ces gens impliqués, l’organisation doit être monumentale. Plus, j’accumulais de force pour la combattre, plus elle dévoilait les tentacules de sa toute puissance.
Il allait me falloir économiser mes forces. Finalement, le combat n’était pas encore engagé. Ma stratégie allait devoir s’inscrire dans la subtilité et le machiavélisme, si je voulais être présent le jour de bataille finale, le jour d’Armaguédon !
Pour le moment, j’allais faire ce qu’ils attendaient de moi, recevoir les coups sans chercher à les rendre. Sur mon carnet, je notais deux rendez-vous important, celui pour licenciement préalable, l’autre avec le lieutenant de police en compagnie d’Ambre.
Il était temps de rentrer, mais je me sentais pas de me lever, j’étais bien, prêt à affronter tous les monstres de la terre, et là, en me levant, je me sentis faible, un goût de sécheresse me plombant la bouche.
Seulement, je ne voulais pas la faire attendre, pas comme la dernière fois où la marche prolongée m’avait fait revenir avec du retard.
Le retour fut pénible, physiquement pénible et mentalement stressant à cause de tous ces gens s’efforçant de m’ignorer. Mais, je m’étais donné deux objectifs et je comptais bien les réaliser.
Au retour, j’aurais bien bu du jus, sauf que le mien n’avait pas sa qualité. Fatigué, je l’étais et j’en aurais eu bien besoin. En lui préparant des lentilles aux lardons auquel s’ajouterait un steak bien dodu, je me dis qu’il y avait un certain temps que nous n’avions pas fait l’amour. C’est comme si j’évoquais un souvenir lointain, quelque chose qui nous serait arrivé, il y a bien longtemps, encore une brique à mettre dans la panière de mes griefs à régler le jour d’Armaguédon.
J’étais content de ma journée, l’idée de bougies sur la table dressée me vint. Quelle heure était-il, dix huit heures trente, peut-être acheter des fleurs ? Des fleurs et des bougies et pourquoi pas une bouteille de champagne pour exprimer notre bonheur. Elle allait être contente, surtout après une dure journée de travail.
Lorsque la porte s’ouvrit, la table était prête, les lentilles chaudes et les steaks prêt à cuire. Naturellement, il fallait qu’elle prenne le temps de se poser, nous avions le temps de toute façon. J’avais préparé le scénario en plaçant le fauteuil face à la porte d’entrée, moi assis, l’attendant, un grand sourire aux lèvres. Elle, elle allait venir à moi, heureuse, épanouie, s’étonnerait d’abord de la table mise, des fleurs et du champagne et des coupes attendant d’être remplies. Ensuite, elle me remercierait en m’embrassant à pleine bouche. Voilà à quoi, je m’étais préparé et voilà ce que je n’eus pas le loisir de vivre, par contre, elle transforma cette soirée en cauchemar et de là le doute qui explosa à son sujet.
La réalité fut à l’opposé de mon espoir. En fait, elle ouvrit la porte et me découvrit engoncé dans le fauteuil, mon plus beau sourire aux lèvres. Au lieu de se précipiter sur moi, elle resta figer comme un roc à l’entrée. Elle en laissa même tomber ses clés de ses mains. Bouche bée, elle restait là, figée comme une bécasse. Du coup, mon sourire en perdit sa luminosité et disparut.
Il se passait quelque chose, mais un élément devait m’échapper.
Finalement, au bout d’une éternité durant laquelle, j’avais replié mes jambes sous moi et m’était rétracté, elle me jeta du seuil son sac directement à la tête.
“ Mais; qu’est-ce que tu fais, qu’est-ce que tu fais ? T’es malade ou quoi ? “
Et elle se précipita sur moi comme pour me battre. Son élan ne fut bloqué que par la vue de la table apprêtée. Elle la regarda comme si elle contemplait la lune. Pourtant, c’était clair. Je faillis lui crier que c’était notre amour, mais la peur qu’elle ne le tue me tint coi.
“ Tu......tu fêtes quelque choses ? “
Je n’eus qu’un pauvre regard pour lui répondre alors que j’aurais pu à ce moment-là reprendre la situation en main, mais je ne le sus ou ne le pus, trop stressé pour m’engager dans la moindre initiative.
Elle saisit la nappe par un bout et en me criant méchamment au visage; “ C’est quoi ça, c’est quoi ? Tu fêtes ta connerie ? “`, la tira brutalement, projetant les fleurs, les verres, les bougies allumées, les assiettes, tout valsa à travers la pièce. Je contemplais stupidement la dévastation, aucune réaction ne parvenait à mon cerveau bloqué par la réaction monstrueuse, à part une pauvre réflexion “ c’est abusé “.
Elle s’effondra au sol, en pleurant. Son corps était secoué de sanglots. Dans ma tête, une voix résonna “ C’est une étrangère, une ennemie, ton ennemie “.
“ C’est pas vrai. “ - répondis-je.
“ C’est la pure vérité et tu le sais. Tu as toujours su qu’elle est impliquée dans le complot et qu’elle n’est restée avec toi que pour mieux te surveiller afin de leur transmettre des informations. “
“ C’est pas vrai. “
“ Si ! “
“ Non, c’est pas vrai. “
Je fermais les yeux en crispant si fort les paupières qu’elles devinrent douloureuses et je pressais mes mains sur mes oreilles pour être sûr de ne plus l’entendre.
Ce fut une autre voix que je finis par entendre, pleine de colère et de tristesse me sembla-t-!l.
“ Tu ne veux pas m’entendre, tu préfères te réfugier dans une attitude enfantine ? “
J’ouvris des yeux surpris pour découvrir Ambre assise, un coude sur la table. Par terre, tout un fatras et des lentilles partout, partout.
Ah, oui, elle avait eu un coup de grisou.
“ Tu ne penses pas qu’il est temps que l’on parle. On vient d’être cambriolé, ils ont tout dévasté ici et toi, toi, tu te laisses vivre et tout ce que tu trouves à faire, c’est de te saouler la gueule. Tu trouves ça intelligent peut-être. Et puis qu’est-ce que tu fais, tu n’as même pas été au travail. Je ne suis pas d’accord Aslan, tu ne peux pas me faire avaler ça, je m’y refuse. “
J’étais un peu perdu, je n’avais pas tout compris, son débit était trop rapide.
“ Non, qu’est-ce que tu dis là, je m’excuse, excuse de t’avoir fait tant de peine, de peine. Je ne voulais pas boire autant, je te le promets, mais j’suis tombé sur des types, types que je connaissais d’avant, d’avant. “ - Pauvre mensonge de ma part pour sauver quoi ? Je répétais des mots sans vraiment contrôler et elle qui me regardait d’un oeil perplexe. Elle ne devait pas comprendre non plus.
“ Excuse moi...je ne sais pas ce qui m’arrive. Je n’arrive pas à contrôler. “
Son visage se crispas de colère.
” Ne me prends pas pour une idiote, je ne marche pas. Ta comédie est stupide et tu agis comme un enfant. Affronte la vérité même si elle te déplaît. Tu déconnes à plein tube depuis quelques temps et je voudrais bien savoir, bien savoir pourquoi tu t’acharnes à nous détruire. On dirait que ça te fait plaisir. Qu’est-ce que je t’ai fais pour que tu te conduises comme ça ? “
“ Ecoute-la, écoute-la te manipuler. Elle cherche à te tromper et veux t’affaiblir pour te rendre vulnérable. Ne l’écoute pas, détruis-là avant qu’ils ne te détruisent avec sa complicité. Vas-y, frappe ! Frappe ! “
La voix était trop impérieuse, elle résonnait tellement loin dans mon moi que les échos rebondissaient en une cacophonie assourdissante m’entraînant dans un sale vertige, qui me fit vaciller bien qu’assis. A nouveau, je pressais mes mains sur mes oreilles pour éteindre le vacarme.
Elles furent brutalement enlevées. Elle me les tenait dans ses mains et me criait au visage.
“ Arrêtes Aslan, arrête ! Je ne peux plus le supporter, tu m’entends. Je ne le supporte pas. Tu dois m’expliquer ! M’expliquer ! Tu n’as pas le droit de me laisser comme ça, tu n’as pas le droit de me faire ça, de nous faire ça “. - ajouta-t-elle en me lâchant les mains et en revenant s’asseoir sur la chaise. - “ Dis-moi ce qu’il se passe. “
Que lui dire, la voix retentissait encore dans ma tête et je ne savais plus réellement qui elle était et avec une impression très nette que ma langue n’était plus à sa place, qu’elle était mouvante à l’intérieur de ma bouche, qu’elle ne voulait pas que je parle. Il me fallait d’abord l’apprivoiser pour qu’elle accepte de se remettre en place, pour que je puisse m’exprimer.
“ Aslan, nous reprendrons plus tard, en attendant bois, cela va te calmer. “ - Elle me tendait un verre de jus, de ce jus qu’elle savait si bien préparé. Son visage était lisse, plus de rides, ni de contractions de colère. Elle n’était pas belle quand elle était en colère.
Je bus le jus avec reconnaissance, son geste prouvait qu’elle ne m’abandonnait pas, que la voix avait tort, jamais, elle ne m’abandonnerait. Cette fois-ci, le jus n’était pas si bon, il y avait comme un arrière goût indéfinissable. Mais pour lui faire plaisir, je le bus sans commentaire.
“ Je t’aime ma chérie. “ - C’est tout ce que je trouvais pour désamorcer le conflit.
“ Il faut que tu me dises, est-ce que tu vas continuer à travailler ? “
“ Naturellement, que veux-tu que je fasse d’autres, je ne suis pas un Crésus. A moins que nous réfléchissions à d’autres solutions ? “
“ Non, tu m’entraîneras pas sur ce terrain. Moi, je te demande ce qu’il se passe maintenant ! “
Le ton était impératif. J’avais repris mes esprits et je comptais faire face, autant vider l’abcès et savoir où nous en étions réellement. Pour le moment, il n’est pas question de la mettre au courant. D’abord cette histoire l’inquiéterait, ensuite, elle pourrait ne pas me croire et peut-être me proposer un entretien avec son psy.
“ Je ne sais pas, je te jure que je ne comprend pas. Depuis, quelque temps, j’ai des troubles physiques graves de graves, peut-être dus à mon anémie, je ne sais pas. “
“ Tu as revu ton médecin ? “
“ Non, je ne l’ai pas encore fait. “
“ Alors fait-le et fais-le dès demain. Je ne pourrais plus longtemps supporter ce stress que tu me fais subir depuis quelques jours. Maintenant, je vais me coucher puisque tu ne veux rien me dire. Tu ne veux pas parler de ce qui se passe vraiment, n’est-ce pas ? “
“ Je ne sais pas, j’arrive pas à comprendre. C’est comme-ci quelque chose agissait sur moi et dont j’ignore la cause. “ - merde, le tressautement de la paupière revient. Elle me regarde d’un air bizarre. Non, surtout pas ça, qu’elle ne me considère pas comme un cas........psy. Pas elle, surtout pas elle !
Du coup, j’en fermais mon clapet. Elle me dit - “ très bien, je comprends. “
Qu’est-ce qu’elle pouvait bien comprendre à ce que je ne saisissais pas dans toute son ampleur. Mais, était-elle encore avec moi ?
En considérant le complot, elle était mon dernier lien avec le monde car tant qu’elle me considérerait, alors j’existerais. Mais, s’ils arrivaient à la faire passer dans leur camp pour qu’elle me zappe à son tour, alors, là, vraiment, je basculerais dans le néant. Là, vraiment, je serais gommé de la surface de leur réalité, de ce qui était ma réalité aussi. Je sais que j’avais déconné, que j’avais donné un coup de canif au contrat. Car, l’un et l’autre, nous ne devions pas oublier que nous étions mariés pour le pire et pour le meilleur. Nous avions eu le meilleur qui ne saurait tarder à revenir. Pour le moment, nous connaissions une période troublée, un épisode, sans plus.
Mais, je sais pourquoi ils veulent m’éliminer. Je suis l’épée de Dieu qu’ils s’évertuent d’annihiler avant la déflagration dévastatrice.
Seulement, c’était dur, tellement dur de garder cela dans ma tête. Toute cette émotion qui me sortait par tous les pores est la source de mon état physique et mental. Contenir une telle puissance dans une enveloppe humaine ne pouvait que générer une désintégration du métabolisme, d’où l’apparition de symptômes déstabilisants.
De cela, je ne pouvais parler à personne, même à mon camarade australien, le seul avec qui j’avais gardé des contacts. Même lui, n’aurait pas compris.
J’étais seul dans ce combat et dans le temps imparti qu’il me restait, il allait falloir que je me manage. Inutile, en effet, d’alerter le citoyen lambda qui continuait à vaquer à ses occupations.
Cette nuit, je dormis sur le divan. Ma nuit s’espaça entre un sommeil lourd et une suite de cauchemars angoissants. Dans chacun d’eux, j’étais une fuite harcelé par une forme noire qui peu à peu s’étendait jusqu’à l’horizon pour finir par m’étouffer en aspirant mon dernier souffle.
Au réveil, la table n’était pas mise, juste trônait au milieu la carafe de jus d’orange. Ainsi, elle m’étalait sa mauvaise humeur, sa désapprobation.
En plus, elle avait ouvert en grand les rideaux alors que j’avais lourdement insisté pour qu’elle les laisse clos le matin. Tous pouvaient me voir et j’étais sûr que de toutes ces façades aux fenêtres soi-disant aveugles, des regards vigilants se tendaient vers moi.
De toute façon, je n’avais pas faim, le jus seul me suffirait. Après, après, je crois que.......que j’irais à mon entretien avec mon directeur, l’une des âmes du complot. J’avais le temps, le rendez-vous était pour quatorze heures.
Le tic me reprit vers onze heures, à cela s’ajoutèrent des crampes à l’estomac. Je vomis au moins deux fois, mais le peu de pas que je fis jusqu’au toilette me furent d’une pénibilité incroyable. Mes jambes, en coton, me faisaient vaciller, m’obligeant à me tenir aux parois comme si elles se dissociaient de toute coordination du mouvement.
Il fallait que je récupère. C’était peut-être ma dernière chance de conserver mon travail et si je tenais à ce boulot comme à la prunelle de mes yeux, c’était pour elle, pour elle seule. Pour être avec elle, le temps que se déclenche Armaguédon.
Moi, ma mission s’affirmerait au fur et à mesure, rien d’autre ne comptait. Mais, le temps qu’il me restait avec elle, je voulais qu’il lui soit uniquement dédié.
Je cherchais dans la pharmacie ce qu’il restait comme médoc et à part de l’efferalgan et du dolipran, il n’y avait rien. J’en mis trois de chaque dans un verre et avalais le tout. Vers midi, une nette amélioration me convainquit de me rendre à mon rendez-vous.
Avant de partir, je me dis qu’il fallait mieux sortir avec une protection, trop d’ennemis me guettant. Dans la cuisine, le plus grand couteau s’imposa, juste pour me rassurer, me dis-je, car il n’était nullement question d’une quelconque utilisation. Mes collègues ne furent pas expansifs, c’est à peine s’ils me dirent bonjour, sans doute trop la tête trop dans le guidon. Quant aux toxicos, aucun d’entre eux ne me dit bonjour, mais cela ne m’étonna pas, pour eux nous étions des gens corvéables à merci et l’empathie ne circulait pas trop entre moi et eux depuis quelques temps.
Le directeur m’accueillit froidement en m’invitant à m’asseoir. Il avait choisi le style cérémonial pour me recevoir. Le tu ne franchit pas ses lèvres. Il commença par me faire un discours sur le projet d’établissement, sur la déontologie de la profession, de la finalité sociale de la structure suivi par la responsabilité morale vis-à-vis du public. Pour finir sur l’impact négatif de mon “algarade” avec un riverain sur les membres du conseil d’administration dont le maire était le président et sur la détérioration manifeste de mon état de santé rapporté par mes collègues.
“ Monsieur le directeur....” - commençais-je indigné.
Il m’arrêta d’un geste prévoyant sûrement un discours fleuve.
“ Je suis désolé, le conseil d’administration a déjà pris sa décision. Vous recevrez la lettre recommandée certainement demain. Vous pourrez venir par la suite signer votre solde de tout compte, c’est tout ce que je peux vous dire. “
J’étais effondré, catastrophé. En un instant toutes les implications sur ma vie de couple m’apparurent clairement. C’était l’estocade finale. J’arrivais à murmurer - “ Mais Monsieur le directeur, vous ne m’avez pas laissé me défendre. “
“ Désolé, j’aurais aimé ne pas en arriver là, mais, vous nous avez pas laissé le choix. “ - et il se leva. L’entretien était terminé. La lame était sous ma veste et me brûlait la poitrine, dans ma tête résonna cette phrase apprise sur les bancs de l’école “ L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn. “. Je me levais et quittais son bureau.
Je comprenais maintenant qu’ils ne m’avaient jamais apprécié, ni lui, ni mes collègues, ni les jeunes dont je m’étais occupé. Aussi, il n’était pas question de leur donner le plaisir de lire sur mon visage les marques du coup porté. La démarche néanmoins un peu raide, j’ai traversé l’association, sentant peser les regards dans mon dos.
Une fois dehors, je me laissais aller à pleurer.
Arrivé à l’arrêt de bus, je sortis mon carnet où mes deux rendez-vous étaient marqués. Je barrais le premier, quand j’aurais été au deuxième, il ne resterait rien, que le néant.
Il me fallait reprendre ma vie en main, sauf que ma pensée flageolait quelque peu, pour ne pas dire qu’elle dérivait carrément. Je ne sais pas comment, je parvins à bon port. Mes gestes avaient dû être automatiques car aucun souvenir du trajet ne me revint.
Quand, je me posais la question “ que faire ”, les cafés me tendirent les bras. Envie de boire, j’avais vraiment envie de boire, une envie qui me tordait les tripes et de toute façon qu’aurais-je pu faire tout seul en attendant Ambre, m’auto flageller ?
Mais, non, non, il ne fallait pas que j’y aille. Si je cédais, alors mon couple partait définitivement en perdition. Je devais reprendre mes esprits, lui dire que demain, je reprenais le boulot et partir le lendemain en même temps qu’elle. Faire ça tous les jours et chercher du travail, en allant tous les jours à l’ANPE, voilà ce que je devais faire.
La décision est prise, définitive et pourtant elle vogue sur ma pensée à la dérive, me tenir à la décision, ne pas aller au café, me tenir à la décision, oublier, mon destin entravé, me tenir à la décision, les guerres gagnées et celles jamais engagées, me tenir à la décision, les femmes non abordées et celles qui m’attendaient et ces souvenirs de mon enfance toujours comme des souffrance, me tenir à la décision, simplement m’y tenir. Et enfin, j’arrive à la maison !
Je commençais à tout nettoyer, les vitres, le sol, les lavabos, la cuisine. Je pris le linge et je l’emmenais dans le lavomatic. Une fois rentré, je le repassais et lorsqu’il n’y eut plus rien à faire, je me remis à nettoyer une deuxième fois. Je fis la poussière partout même dans les endroits où il n’y en avait pas et l’heure tourna jusque vint celle de son retour.
La clé tourna, elle pénétra à l’intérieur, me vit avec un chiffon à la main, eut cette réflexion froide et blessante “ Au moins, tu as trouvé ce que tu es capable de faire. “
Elle s’enferma dans la salle de bain en me laissant en plan comme un imbécile que j’étais et comme un imbécile, j’attendis qu’elle en sorte.
Elle s’était changée, maquillée comme si elle allait sortir.
“ On fête quelque chose ? “ - lui sortis-je bêtement.
“ Toi, je ne sais pas, mais moi, je sors avec mes collègues. “ - et sans rien ajouter, elle quitta l’appartement.
Cette souffrance, cette souffrance aiguë qui me vrille la tête. Je ne la supporte pas. Elle courre dans mon cerveau, me l’arrache par lambeaux. Je me sens vaciller, mes tripes se nouent, je me sens tellement mal, si au moins j’avais quelque chose à boire, juste pour ne pas avoir mal, juste pour oublier cette souffrance.
La douleur me plia en deux, le vomi jaillit libérateur sur le plancher. Trois fois, j’éclaboussais le parquet de longs jets douloureux avant de m’effondrer sur le fauteuil.
Par petites respiration, je m’efforçais de récupérer et mon esprit et mon corps. Tout semblait se diluer, se fragmenter, il fallait que j’arrive à rassembler tous les morceaux en un tout cohérent qui s’était appelé MOI. Mais, ce fut la voix qui résonna dans ma tête.
“ Tu as compris maintenant, elle ne t’a jamais aimé. Elle ne veut qu’une chose te détruire pour t’empêcher d’accomplir ton grand dessein. Il faut que tu l’élimines pour le parachever. “
“ Non, ce n’est pas vrai, elle m’aime. Je suis son unique amour. Ce n’est qu’un instant, nous allons nous retrouver. Tout est de ma faute, C’est moi le fautif. “
“ Non, ce n’est pas vrai, tu te fais des illusions, c’est une dissimulatrice. Elle marche avec eux et l’a toujours fait. Jamais, tu entends, elle ne t’a aimé. Tu es un naïf, un pauvre imbécile de naïf. Réveille-toi avant qu’ils ne te détruisent et qu’elle ne se réjouisse avec eux en dansant sur ton cadavre ! “
“ Arrête, vas-t-en, laisse-moi, je suis trop malheureux pour t’écouter ! “
“ Il faut que tu t’en débarrasse, prends le couteau et lorsqu’elle reviendra, finis-en une bonne foi et tu seras libre pour toujours. “
“ Non ! “ - je pressais mes mains sur mes oreilles.
“ Lève-toi et prends le. Il est dans la poche de ta veste, prends-le et libère-toi ! “
“ Non, je ne peux........non, pas encore. “ - finis-je par concéder malgré moi.
“ Tu es fou, viendra le temps où tu le regretteras. Elle est la seule qui a pu les mettre au courant. Ils sont prêts. “
Je me mis à crier, à hurler, je ne sais plus et je ne sais plus combien de temps.
“ Vas-t-en, vas-t-en, je ne veux plus t’entendre ! “
Des coups sourds contre les murs, au niveau du plancher, du plafond me firent émerger. La voix s’était tue, mais les coups continuaient à retentir. Mes voisins communiquaient leur mécontentement. J’avais dû crier sans en avoir conscience, les coups me renvoyèrent au silence une fois qu’ils cessèrent à leur tour.
Et je l’attendis.
En entrant, elle avait son portable à l’oreille et parlait en riant d’excellente humeur. A peine, si elle fit attention à moi. “ A bientôt, Daniel. “ - dit-elle avant de le ranger. Jetant ses affaires sur le lit, elle se dénuda devant moi sans pudeur avant de s’enfermer dans la salle de bain. Avant de se mettre au lit, elle avala son somnifère, éteignit la lampe de chevet et mit peu de temps à s’endormir à en juger au son de son souffle régulier.
Je fouillais dans son sac, prit à mon tour un somnifère et m’allongea sur le divan.
Le lendemain, je me levais en même temps qu”elle pour aller au travail. Elle me laissa faire ma toilette, m’apprêté, m’asseoir en face d’elle pour prendre mon petit-déjeuner et boire mon jus d’orange, tout ça sans me faire un seul sourire, avant de me poser la question fatale, “ Tu vas quelque part, Aslan ? “
“ Je vais au travail ma chérie, comme d’habitude. “ - j’eus l’idée d’en rire, mais un je ne sais pas quoi sur son visage m’en dissuada.
Son regard se fit le plus dur que je ne lui eus connu et sa parole sonna comme un couperet, “ J’ai téléphoné hier à ton directeur, il m’a dit que tu étais licencié. “
Merde, le tressautement de ma paupière gauche recommence, cette fois-ci grave au point qu’elle le remarque.
“ Regarde-toi, de quoi tu as l’air ? D’un fou ? “ - et en plus dit sur un ton de mépris assassin. Rien d’autre, c’était déjà assez. Elle se leva et quitta l’appartement.
La voix en profita aussitôt pour me prendre à parti.
“ Tu comprends maintenant, tu comprends que tu ne dois rien attendre d’elle. “
Et elle aussi se tut, me laissant face à ma solitude.
Il ne me restait rien, que ma connerie face à mon amour agonisant. Pourquoi, ne lui avais-je rien dit ? Pourquoi n’avais-je pas fait confiance à son amour ? Elle avait raison. Que pouvait-elle attendre de moi, mis à part l’échec et une vie sans avenir ?
Attends, attends, me dis-je - ne démarre pas au quart de tour. Tout n’est pas perdu. Bon, comme elle dit, je suis viré, d’accord. A moi de me reprendre et trouver un autre boulot. Dans le social, ça devrait le faire.
“ T’as pas compris qu’elle est amoureuse ? “
Que me raconte-elle cette sale voix Mais tais-toi, tais-toi donc ! Tu mens, c’est moi qu’elle aime, c’est moi seul !
“ Réveil-toi ! Tu verras demain, elle ressortira avec des copains. Tu as oublié la salope qu’elle était et comment elle aimait te faire suer ta souffrance et ta rage. Elle n’a pas changé au fond, au contraire, son traitement lui a permis de redevenir elle même et toi tu as toujours été sa victime de prédilection. Elle te méprise, tu l’as entendu, tu ne veux pas t’en débarrasser, alors elle terminera ce qu’elle n’avait pu achevé, ta destruction, pauvre con ! “
C’est vrai que le ton était trop méprisant, c’est vrai que son attitude m’en rappelait d’autres, c’est vrai que je ne méritais pas ça. Par contre, qu’elle ait quelqu’un d’autre, je n’y avais jamais pensé, pensé sérieusement en tout cas. Allait-elle se débarrasser de moi en me virant..........de chez elle ?
Pour elle, j’avais tout sacrifié et elle allait me trahir, pour qui, pour un espèce de salopard qui allait simplement profiter du moment de faiblesse que traversait notre couple. Je les connaissais tous ces petits salopards, toujours à l’affût de faire une meuf et rien à foutre des conséquences de leurs actes. Juste pour tirer leur sale coup de merde et rien à foutre des cadavres des couples à la dérive. Heureusement que nous n’avions pas encore d’enfant. Autrement, je ne sais pas ce que j’aurais été capable de faire, de les tuer tous les deux sans doute.
La voix a raison, elle m’a trop mal parlé pour ne pas concocter un truc pas joli. Même, si elle n’a encore rien fait, ça marine dans sa tête et ça va bientôt se commettre. Elle est en train de me reprendre pour un connard. La voix a raison, il va falloir que je lui montre qui est le maître et même, lui préparer une surprise au cas où elle cherche à se débarrasser de moi.
Oser me traiter de fou, pauvre tarée toi-même, tu me prends pour un con, tu te permets de me la jouer au mépris ! Alors, sache que je vais t’entraîner avec moi et que si je sombre, tu sombreras aussi car notre amour ne se terminera que dans la mort. Nous allons tous sombrer dans un fleuve de feu qui balaiera toute cette humanité de merde et tes hurlements d’horreur seront l’apogée de mon amour. Car, tu m’aimes à jamais ma très chère femme, même si tu ignores encore “oh combien”, ne t’inquiètes pas, je me charge de te le rappeler. La voix reprit :
“ Tu vois, tu commences à comprendre. Maintenant, il faut te méfier de leur stratégie et sur ce point, tu dois les devancer. N’imagine rien d’autre, ne crois rien d’autre, ils veulent t’éliminer et sans doute faire croire à un suicide. Ne pense pas qu’elle t’a traité de fou pour rien. Ton directeur lui a donné des arguments, sans compter l’histoire avec tes collègues. Le cambriolage, elle va te le mettre sur le dos, et après, pour tout le monde, tu seras une personne dangereuse. Peut-être que son mec te balancera par la fenêtre ? Un type déprimé qui vient de perdre son boulot, qui va se casser la tête pour prouver le contraire ? “
La voix, vraiment m’énervait. Arrête ! Arrête ! Je suis capable de la tuer tout seul. Cette dernière phrase, je crois que je dus la crier très fort parce que des coups retentirent au plancher. La vieille de l’étage en dessous s’était réveillée de son sommeil millénaire, celle-là aussi, je devrais la liquider pour le même prix.
Mal de tête, j’avais trop, trop mal à la tête et les douleurs d’estomac reprenaient. Putain que je n’étais pas bien, putain que je n’étais pas bien - me mis-je à gémir.
Et, je m’évanouis.
A mon réveil, je bus beaucoup d’eau. J’avais tellement soif, je me serais cru revenu du Sahara. Le temps de mon évanouissement, deux heure et demie, deux heure et demie dans le col tard. Deux heures et demie à ne rien faire comme m’aurait moqué Ambre, la sombre déesse de ma destinée.
Pourtant, je ne me sentais pas anémié. D’après mes dernières analyses, mes globules rouges avaient amorcé leur remontée. Alors quoi ? C’est comme si je perdais mes forces, l’âge, non pas à ce point là, pas aussi rapidement, pas en aussi peu de temps et pas de cette façon, en tout cas. Alors quoi ? Alors, elle ?
Non, elle n’a changé d’attitude que depuis la ruine de l’appart.
“ Avant. “ - souffla la voix.
Elle était encore là, à me harceler, à me poursuivre, à vouloir me pousser à détruire celle qui était toute ma vie, qui avait fait que ma vie vaille la peine. Voilà ce que Ambre avait fait pour moi et je n’étais certainement pas prêt à obéir à une voix surgie de nul part.
Elle avait certainement eu un moment de démence, mais, néanmoins, un moment passager. Cela n’allait pas durer, j’en étais sûr. A son retour, elle s’excusera après s’être rendu compte de la monstruosité de son attitude et elle m’embrassera tendrement.
Je l’aime et je suis sûr qu’elle m’aime et si jamais cela n’était pas vrai, alors, je m’arrangerais pour qu’elle souffre mille morts et que son amant, si amant, il y a, subisse pire que la mort. Car je tuerais d’abord, son père, sa mère et tous les membres de sa famille avant de m’occuper de lui. Il veut me voler ma femme, alors il va connaître la pire des souffrances et elle, l’éternité de la souffrance.
Ah, ce mal de tête, pas moyen de m’en débarrasser. J’ai pris le reste de dolipran, mais rien n’y fit. Il va falloir que je me traîne jusqu’à la pharmacie. Mais, l’idée seule de me retrouver dehors sans défense me panique, sans compter ce tressautement de la paupière qui ne s’arrête pas. Peut-être en profiteraient-ils pour me faire passer pour un fou et en appelant la police me faire enfermer. Seulement, il allait falloir qu’ils comptent sur moi pour leur mettre des bâtons dans les roues.
Admettons que la salope soit passée de leur côté et que son amant soit le relais entre elle et eux, je connaissais le moyen de leur faire payer à rebours à tous les deux. Si, je ne pouvais les faire tous payer, eux au moins, ils paieraient pour tous les autres. Je savais exactement quoi faire, et cette idée eut le don de déclencher à nouveau mon hilarité. J’allais leur préparer leur noce. La voix m’interpella à nouveau.
“ C’est maintenant que tu dois les tuer, maintenant et pas plus tard. Plus tard, ça sera trop tard. Que sait-tu de ce que la mémoire lui a restitué de la mort de son amant ? Te souviens-tu de ton rôle ? “
“ Mais, de quoi tu parles. Mon rôle est clair, je suis son sauveur. J’ai mouillé jusqu’à la peau de mon cul pour la sortir de son merdier. Sans moi, elle y serait encore dans son asile. “
“ Alors, peut-être s’imagine-t-elle que ton rôle n’est justement pas si clair que ça. Tu sais que pour justifier sa trahison, elle pourrait t’en imaginer un dans la mort de son amant. “
“ Mais, quelle rôle veut-elle m’attribuer ? “
“ Celui de l’assassin, mon pauvre ami. “
“ Mais, c’est lui qui s’est suicidé ce salopard ! Putain, j’en suis à souhaiter que jamais il ne l’eut fait, alors en partageant la vie d’un malade mental, elle aurait vite compris sa douleur. La souffrance aurait fini par lui suinter par tous les pores. “
“ Réfléchis, les autres, pour la faire basculer définitivement ont sûrement dû lui faire croire un truc comme ça. Autrement, jamais, elle ne serait éloignée de toi. A la limite, votre séparation se serait passée civilement, alors que là, elle veut se venger, te détruire, marcher sur ta tombe avec son amant. “
Le salopard, je vais le tuer, le tuer à coups de bottes jusqu’à ce qu’il en crève.
“ Oui, c’est ça, c’est ça que tu dois penser. Crois-moi, une fois que tu l’auras fait, tout ira mieux, la santé te reviendra et tu pourras refaire tranquillement ta vie. “
“ Oui, tu as raison la voix, je veux tellement redevenir comme avant, sans tous ces problèmes de santé. Je compte les jours depuis que je ne suis pas capable de la baiser. Mais, si elle me quitte, je finirais par avoir des relations avec une autre femme, même si l’idée me déchire le coeur. “
“ Mais pour ça, il faut que tu vives et qu’elle meure. “
“ Je sais......je sais. “ - les larmes se mirent à couler sur mon visage.
“ Arrête, arrête ou je te dirais ce que la mère du dernier sultan de Grenade a dit à son fils se réfugiant au Maroc “ Ne pleure pas comme une femme ce que tu n’as pas su défendre comme un homme ! “.
“ Pourquoi, tu me dis ça ? “
“ Parce que tu n’as pas su la garder et un autre te l’a prends. “
“ Tu as de la culture ? “ - répondis-je en m’esclaffant.
“ Je suis toi, sache-le. “
“ Non, tu ne peux être moi, car moi, je l’aime et même lorsqu’elle ne sera plus, je l’aimerais toujours, au-delà de la mort et du temps. “
“ Alors, je te souhaite bien du plaisir. “
“ Vas-t-en, laisse moi, il faut que je réfléchisse. “
La voix se tut, mais elle avait raison, le temps m’était compté. Il fallait que je mette en place une stratégie et un mécanisme prêt à la détruire s’il m’arrivait quelque chose entre-temps. Oui, c’est ça, c’est ça que je devais faire, m’organiser. Premièrement, repérer son amant, en connaître un max sur lui, genre son blaze, son lieu de travail, son adresse et si possible son numéro de téléphone. Deuxièmement, connaître leur lieu de rendez-vous. Après, j’aviserais, la tâche étant déjà largement ardue.
La perspective du combat m’excita au point que mes troubles disparurent. Seul, les maux de tête perduraient. Il me fallait me rendre à la pharmacie, ensuite, aller à la sortie de son boulot pour la suivre, peut-être me conduirait-elle directement à son amant ? De toute façon, il fallait que je me remue les fesses si je voulais m’en tirer, le diable était à mes trousses et chaque jour le rapprochait de plus en plus.
Près de son boulot, je me planquais environ à 60 mètres au niveau d’un hall de bâtiment. J’avais pris la précaution de me munir d’un pull à capuche que j’avais rabattu sur ma tête. Je ressemblais à tout le monde de la cité, insoupçonnable. De toute façon, il fallait mieux, le tressautement de ma paupière me faisant m’imaginer être l’objet de l’attention général.
Cinq heures et demie, ça y est, ils sortent. Ils sortent, ils sortent, ils sortent tous, sauf elle. Le dernier ferme les portes derrière lui, sûrement, le directeur, habillé plus classe, il est monté dans une voiture familiale du genre chérot.
Bon, elle n’est pas là. Je m’approche pourtant du bâtiment et j’attends que l’employé chargé du nettoyage pénètre dans les lieux.
Peu après, je frappe lourdement à la porte jusqu’à ce qu’il m’ouvre.
“ Excusez-moi, j’ai rendez-vous avec une conseillère. “
“ Il n’y a plus personne, revenez demain ! “
Très bien, elle avait semblant de partir au travail, elle m’avait tout simplement pris pour un blaireau.
“ J’avais pas raison ? “
La voix jubilait, “ Ca va, lâche-moi ! “
Il était temps d’agir et la première chose à faire, préparer ma vengeance posthume puisque maintenant, j’étais sûr que ma vie se jouerait sous peu.
Que faire à part rentrer à la maison et attendre le retour de cette sale.....traître. Jouer l’ignorance, surtout ne pas l’alerter afin de ne pas risquer de les voir changer leur plan en m’éliminant plus rapidement.
Pour l’hypocrisie, je pouvais être le roi d’autant plus si ma vie en était l’enjeu.
A mon retour, ma princesse était là. Je fis comme si de rien n’était en lui demandant si son boulot s’était bien passé. Avant de me répondre, elle m’envoya un regard étrange, un regard qui me jaugeait, qui cherchait à plonger en moi. Elle m’avait préparé un jus, je m’en servis un verre avant de lui annoncer que j’avais été faire un tour à l’ANPE et qu’une formation qualifiante m’y avait été proposé.
“ Ah, oui, laquelle ? “ Son ton sarcastique m’encouragea à lui présenter la tête d’un imbécile satisfait de lui même. Elle me donnait l’envie de la faire bisquer, de lui donner la rage.
“ La formation du CAFDES pour diriger une structure médico-sociale comme un Centre Sanitaire et de Soin pour Toxicomanes ou une maison de retraite ou autres. “
Tout ça dit sur un ton badin qui eut le don de l’énerver particulièrement.
“ Et, tu te crois capable de faire ça. “
“ Pourquoi pas, de toute façon, je commençais à m’emmerder avec tous ces mecs qui ne voulaient rien changer de leur vie. “
Tiens, je recommence à me sentir drôle, non pas drôle, plutôt pas bien, comme un malaise au creux de l’estomac.
“ Qu’est-ce que tu as à l’oeil ? “
Là, je la reconnais bien, la flèche désagréable à la bouche, histoire de déstabiliser. Après, si je me souviens bien arrive la cascade de sarcasmes. Moi, j’allais la lui jouer calin caline, genre le mec qui ne comprend pas les lourds sous-entendus.
“ Je ne sais pas, la fatigue sans doute. Tu sais bien que dans ce boulot d’accueil bas seuil, ce n’est pas la fatigue physique qui t’épuise, c’est plutôt le stress mental. Je suis sans doute arrivé au bout du rouleau avec ce type population. Ca a fini par me monter à la tête et à perturber ma santé. Il était temps sans doute de lâcher l’affaire. Maintenant, il me faut prendre de la distance, du recul et dans quelques temps, je suis sûr que ça ira mieux. Ce temps, je l’occuperais par une formation qualifiante et diplômante, tu n’es pas d’accord ? “
Là, sérieusement, je lui tendais la perche pour amorcer une pause avant une confrontation, lourde de regrets futures. Mon discours avait l’avantage d’être clair. Après tout, si je pétais les plombs, mes conditions de travail en étaient pour partis responsables. Et à cela, elle n’avait rien à redire, c’est ce que d’ailleurs m’aurait dit un psy. Mais, à mon avis, elle n’allait pas la saisir.
“ J’ai rencontré la voisine du dessous, elle m’a dit que quelqu’un hurlait chez nous cet après-midi. “
“ Quelqu’un hurlait, où ça ? “
“ Ici ! “ - et son ton se fit péremptoire et son regard plus incisif.
“ Non, je n’ai rien entendu. “ -
“ Forcément, c’est toi qui hurlait. Arrête de me mentir, je ne le supporte plus. Si, il se passe quelque chose, on peut en parler. Tu commences à me faire peur. “
Ca y est, elle mettait sa stratégie en place. Maintenant, je lui faisais peur, elle se positionnait en victime en me positionnant par conséquent en bourreau.
“ Tu préfères croire une vieille bique. “ C’est marrant, j’ai l’impression que ma pensée m’échappe. Je suis sûr qu’il y a des gens qui nous surveillent par les fenêtres. Je dois les aveugler, les garder closes.
Seulement quand elle me vit tirer les rideaux, elle eut une réaction hystérique.
“ Qu’est-ce que tu fais, qu’est-ce que tu fais, pourquoi tu tires les rideaux ? “
“ Y’a des gens qui nous surveillent. “
“ Qu’est-ce que tu racontes, personne, ne nous surveillent, tu entends, personne. Arrêtes, s’il te plaît, tu me fais peur. “
Peur, mais de quoi, je voulais seulement être seul avec elle sans ces yeux, ces dizaines d’yeux à nous surveiller, à attendre qu’entre-nous des mots définitifs soient prononcés. Mais, qu’est-ce qu’elle fait, elle reprend sa veste, son sac.
“ Tu fais quoi ? “
“ Tu me fais peur, je vais dormir chez ma copine. “
Maintenant, elle a une copine cette salope. Il fallait que je la perce à jour.
“ Chez ton amant plutôt, avoue. “
“ Mais quel amant, je n’ai pas d’amant. “
“ Ah, oui, alors dis-moi, où tu étais cet après-midi ? “
“ A une réunion de travail à l’extérieur, pourquoi ? Tu.....tu me surveilles ? “ - dans ses yeux, je lus de l’effroi. Je devais faire machine arrière avant de me planter grave, sauf que la voix, cette sale voix retentit dans ma tête.
“ Vas-y, ne la lâche pas ! Oblige-la à se dévoiler, surtout ne la laisse pas partir ! “
“ Reste là, c’est un ordre ! “ - lui dis-je en m’approchant pour la prendre à bras le corps.
Malheureusement, elle fut plus rapide qu’une biche. La porte claqua alors qu’un méchant vertige m’empêcha de la poursuivre.
“ Pauvre nase “ - me souffla la voix - “ tu t’es fait avoir comme un bleu “ - et elle se mit à rire pendant que le vertige me faisait tomber à terre.
“ Qu’est-ce que j’ai fait, mon dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? “
Il était bien temps du regret alors qu’un champ de ruines recouvrait tout ce que j’avais désiré être ma vie.
“ Je te l’avais dit, tu pleures comme une femme ce que tu ne sais pas défendre comme un homme. Ne t’en prends qu’à toi-même. “
La voix, cette sale voix qui me parlait d’elle alors que moi seule la connaissais, oui, moi seul la connaissait et personne ne la possédera après moi. Maintenant, maintenant, je dois mettre ma vengeance à rebours en place. Je connais toutes ses habitudes, sa gestuelle, ses mimiques câlines lorsqu’elle aime et sa manière de procéder lorsqu’elle invite un amour à pénétrer chez elle. C’est là que je les atteindrais tous les deux. Là, ils vivront un purgatoire digne de Dante.
A ce moment là, le téléphone sonna. Sa voix calme me vrilla le cerveau et me tordit les tripes et je me rendis compte que je ne pourrais vivre sans elle, que je finirais par en crever.
” Excuse-moi ma chérie, oh, s’il te plaît, excuse-moi, je ne savais pas ce que je faisais. “
“ Justement, c’est ça que je ne veux plus. Je ne sais plus qui tu es, tu deviens un étranger qui me fait peur. Il faut que nous en parlions demain, après le rendez-vous au commissariat. N’oublie pas s’il te plaît, c’est important pour l’assurance. “
“ Tu me pardonnes, dis-moi, s’il te plaît, tu me pardonnes ? “
“ Non, je ne peux pas et je ne veux pas tant que je ne comprends pas ce qu’il se passe. Tu es en train de briser notre couple Aslan et ça je ne peux pas te le pardonner. “
“ Ambre ! “
Seul le grésillement de la sonnerie me répondit. Oh, non, pas ça, ma chérie, mon Ambre, tu ne peux pas, pas à nous, pas à la vie d’éternité qui nous attend. Je réussis à me lever, à durcir ma volonté pour coordonner mes gestes suite à l’impression désagréable que mes membres se disloquaient.
Ambre - me dis-je - tu ne seras à personne d’autre et je mis en place l’arme de mon crime, l’arme de ma vengeance. Ne t’inquiète pas Ambre, demain, je serai là au commissariat, la vérité éclatera et tu verras, tu me reviendras.
Parce que tout ce que tu m’as dit, c’est des mensonges. Et si vraiment, tu as un amant, alors, vous le regretterez tous les deux - pensais-je en me traînant jusqu’à mon lit complètement épuisé avant de sombrer dans un sommeil où les cauchemars me firent sombrer dans une démence fantasmatique. Il me semble que Je fus plongé dans on espèce d’univers délirant à la Lovecraft, un univers où le démoniaque s’allie à l’incommensurable pour engendrer des formes fantastiques et des créatures inhumaines. Cette nuit là fut l’un de mes plus pires cauchemars comme si la bataille qui m’attendait demain s'annonçait déterminante. Le choc des titans allait se jouer dans la démesure. Ambre, je t’aime.
Le lendemain, je me fis beau, mais ma tête restait lourde et mes pensées un peu cahotantes. Les tics ravageaient mon visage, j’avais des crampes malsaines à l’estomac, le stress peut-être de la revoir après m’être conduit comme un minable. Avant de partir, j’écartais prudemment le rideau afin d’examiner les façades des immeubles d’en face. Rien, pas un souffle, mais ils sont là à m’espionner, à me suivre, à ronger ma vie, à monter des stratégies pour m’annihiler. Et pour ce faire, il lui avait balancé un amant dans les pattes pour mieux me détruire. Celui-là, je finirais bien par le repérer, Daniel, elle avait dit.
Même si la rue de Clignancourt était relativement proche, je fis un large détour. Car aussitôt sorti de l’immeuble, une présence et cette sensation d’être observé me prirent à la gorge. En plus, je devais la revoir, la protéger aussi de ceux qui étaient après moi. Un petit détour pour passer par un café à double sortie allait me permettre de me débarrasser de mes suiveurs.
Le commissariat, rue de Clignancourt est un bâtiment de facture moderne à la façade vitrée. Un intérieur froid que rehaussaient des peintures murales d’une teinte verdâtre pour les murs et d’un blanc sali par la fumée de cigarette, bref, plutôt d’un genre aquarium
L’agent de faction à l’entrée me jeta un drôle de regard. J’étais un peu plié à cause de mes douleurs au ventre, peut-être allais-je me choper une crise d'hapindicite, au moins, connaîtrais-je la raison de mes troubles. Son collègue de l’accueil m’envoya au premier étage, bureau 51, au milieu du couloir me précisa-t-il.
Elle était là, toujours aussi belle, mais le regard d’une froideur vipérine me fit comprendre une chose, Ambre n’était plus elle-même. Alors, la possibilité qu’elle eut un amant se fit certitude, elle était donc du complot. Ambre - me dis-je - toi et moi, nous sommes liés par un sort funeste.
Il fallait que je fasse comme si de rien n’était. Si je me montrais plus fort, plus malin, plus dissimulateur, alors, je survivrais.
Je n’eus droit à aucun sourire, elle ne me rendit pas le baiser tendre que je posais sur ses joues.
“ Qu’est-ce qui t’arrive ? “ - me dit-elle.
En plus de la paupière, un tic me tirait l’encoignure des lèvres.
“ Je ne sais pas, sans doute le stress, la fatigue. Je ne me sens pas bien. “
“ Tu vas avoir le temps de te reposer maintenant. “
Et tac, la flèche qui pique. Comment, je l’appelais avant “ Sans pitié “, ah oui, c’est ça, “sans pitié “.
“ Je ne vais pas bien, Ambre. “ - en disant cela, je lui pris la main. Elle me la retira d’un geste sec.
“ Arrête Aslan, ce n’est pas la moment. “
“ Quand est-ce que ça sera le moment ? “
A cet instant, l’inspecteur ouvrit la porte.
“ Vous êtes là, entrez, je vous en prie. “- et il s’effaça.
Il entra à son tour, contournant son bureau, il nous invita à nous asseoir.
Délibérément, elle écarta sa chaise de la mienne inaugurant de son propre chef l’ouverture des hostilités.
L’inspecteur était le genre beau ténébreux italien. Il avait le regard noir et perçant, notamment lorsque son regard croisait celui de ma femme. Vraiment, le genre de type que je déteste. Serait-ce lui l’amant ? Son regard s’arrêta sur moi ou plutôt sur les tics marquant mon visage. Je sentis le “ pauvre type “ qui résonna dans sa tête et devinais le regard de commisération qu’il échangea avec Ambre. Je me ressentis comme effectivement le pauvre type de service, le gêneur, que tous font semblant de ne pas remarquer. Et la question qui résonna encore “ Qu’est-ce qu’elle fait avec une tâche pareil ? “ Finalement, monsieur se décida à faire son boulot en se saisissant d’un dossier que je supposais nôtre. Il l’ouvrit, feuilleta les pages d’un air nonchalant, sans doute s’imaginant endormir ma méfiance;
Le jeune inspecteur s’adressa à elle.
“ Je ne vous retiendrai pas longtemps puisque vous m’avez précisé, n’avoir pris que la matinée ? “
“ Tout à fait. “ - rétorqua-t-elle.
” Et vous, monsieur, vous êtes au chômage, c’est bien ça ? “
En quoi, mon statut pouvait bien concerner l’enquête et comment se faisait-il qu’il sache? Ou des gens lui avaient parlé de moi ou il s’était renseigné. Et les seuls gens qui pouvaient lui parler de moi, c’était celle qui était assise à mes côtés, qui d’autre ?
“ C’est exact. “ - merde mes tics ne me lâchaient pas - “ depuis, cette semaine seulement. Aussi, je m’étonne que vous soyez déjà au courant. “
“ Ne vous offusquez pas, cela fait parti de la routine, n’y voyez rien d’intentionnel. J’ai d’ailleurs posé les mêmes questions à votre femme à notre dernière rencontre. “
“ Ah, oui, une rencontre, première nouvelle. Elle ne s’est pas donnée la peine de me mettre au courant ! “
Ainsi, elle avait des rendez-vous dont elle ne me disait rien et moi qui croyais que notre amour excluait le mensonge par omission, qu’il était basé sur une confiance totale, pour ne pas dire aveugle. Alors tout ce chemin que nous avions parcouru cahin caha, c’était pour en arriver là, à simplement ressembler à n’importe quel couple lambda. Et si elle m’avait dissimulé ce rendez-vous qui nous concernait, que n’avait-elle pu me cacher ? En tout cas, elle ne m’avait rien dit de sa liaison, liaison qui peut-être s’étalait juste devant mes yeux.
“ En fait, c’est votre femme qui m’a renseigné, mais, notre travail, c’est aussi poser des questions. “
En disant cela, il avait l’air content de lui, carrément imbu de sa personne. Mais, les deux là, à mon avis échangeaient trop de regards complices me projetant dans le rôle de l’homme de trop, un rôle qu’elle m’avait fait enduré à une autre époque. Il y a vraiment quelque chose que je n’ai pas dû capter ces derniers temps.
En fait, ils me prennent pour un con. Une chose cependant que je ne dois pas oublier, c’est un flic qui est en face de moi. Gaffe, je dois faire gaffe, ça sent le piège à plein nez ! La salope, elle cherche à me piéger. Regarde-la, elle fait à nouveau son visage d’ange, celle qui ne comprend pas et qui savoure ce qui se passe. Je dois reprendre la main et le plus vite possible.
“ Nous sommes venus pour la plainte, je ne vois pas vraiment ce que mon statut professionnel peut apporter ? “
Il prend un air gêné, mauvais signe. Elle, elle regarde par la fenêtre.
“ Vous comprenez, nous sommes obligés de faire une enquête, donc de prendre des renseignements, c’est la raison pour laquelle, j’ai reçu un rapport des pompiers à votre sujet ainsi qu’un rapport de votre directeur. “
Le salaud, les salauds ! Lui il fait semblant de remuer les feuillets, elle, elle continue de regarder par la fenêtre. C’est sûr, elle était au courant. Ma tête, ma tête, elle est prise comme dans un étau, si au moins, je pouvais boire un coup, ça me calmerait. Mais, il n’y a rien, rien que ce mal dans ma tête.
“ Monsieur, vous allez bien ? “
Merde, il arrive même à introduire une note d’inquiétude dans son interrogation et elle qui m’examine, sans un geste un seul pour me venir en aide. Je me secouais.
“ Excusez-moi, mais, puisque vous avez eu un échange avec mon directeur, vous savez avec quelle population, je travaillais. “
“ En effet. “
“ Donc, vous pouvez comprendre que je sois arrivé au bout du rouleau, que je sois psychologiquement épuisé avec quelques séquelles en prime. “
Il prit un air lointain, ça devait l’embêter de frapper un homme à terre, pas le genre de mentalité qu’il devait aimer à cultiver devant ses potes. Par contre elle, elle en avait rien à foutre.
“ Je connais un peu. “
Ah, oui, connard, tu connais un peu, me dis-je. Tu connais rien du tout. Tu ne sais même pas ce que cela veut dire d’être sous-pression tous les jours de ta vie, tous les jours de ta vie et pendant des années. Mais, cela, je le gardais pour moi. Elle, elle ne l’avait jamais compris et comment expliquer le pourquoi du comment lorsque la souffrance dérange. Et lorsque la souffrance se tait, elle engendre des troubles psychiques et comportementaux comme il m’arrive en ce moment. Pourtant, je vais la jouer cool bien que je me sente plutôt péter les plombs.
“ Je ne vois toujours pas en quoi l’intervention des pompier intéresse votre enquête ? “
“ Votre évanouissement est intervenu le même après-midi que le saccage de votre appartement. ‘ - et il se tait en me regardant droit dans les yeux.
Moi, je ne dois pas les baisser sinon, il pourrait l’interpréter comme un aveux. Je ne dois pas oublier que je ne me bats pas seulement contre lui, mais contre elle aussi. Merde, ma main tremble, ils vont s’en apercevoir et je ne peux plus la cacher.
“ Quel est le rapport selon vous ? “
Là, il me répond direct, toujours avec ses yeux chafouin dans les miens; comme le petit mec sûr de lui-même qu’il a sûrement dû toujours être et que je n’ai jamais été.
“ Je pense que vous avez pété les plombs et que vous avez tout cassé. “
Droit dans les yeux et debout dans ses bretelles, il essaie de me déstabiliser, salaud !
“ J’ai également revu le dossier sur le suicide. ‘
Là, le ciel me tombe sur la tête, je crois que je vais suffoquer et elle, elle qui ne dit rien qui se contente de me regarder sans rien dire. Elle, la traîtresse qui me tue. C’est ça qu’ils veulent, que je pète les plombs et que je leur donne raison.
“ Qu’est-ce que, qu’est-ce que.” Je bafouille, nom de dieu, je bafouille. Ma pensée, ma pensée se déstructure
“ Je, je, je. “
Et eux qui continuent à me regarder comme une bête curieuse.
“ Monsieur Dejean, je me suis renseigné, c’est tout. Ce n’est pas la peine de vous mettre dans cet état. “
Mon self control, il faut que je récupère mon self control, tout peut pas partir en couille, pas comme ça, surtout pas comme ça, face à elle et à ce blaireau m’as-tu vu. J’ai envie de mourir là, tout de suite.
“ Mais pourquoi vous m’en voulez, qu’est-ce que je vous ai fait ? “ - c’est tout ce que j’ai trouvé à répondre et plus nul que ça, tu meurs.
“ Calmez-vous, Monsieur Dejean, ce n’est que la procédure normale. “
“ Mais, pourquoi chercher aussi loin. Je, je ne comprends pas. Nous avons tellement souffert. “
J’ai pensé très fort pour qu’elle m’entende, “Ambre, s’il te plaît, viens à mon aide “, mais le regard angoissé que je lui jetais rebondit sur la surface froide et méchante du lac de ses yeux. Un lac qui me fit frissonner et me fit comprendre l’horreur dans laquelle je sombrais.
“ Il y a des points que je voudrais bien éclaircir. “
Sa voix résonna comme ma condamnation. Quels points voulait-il éclaircir. Il n’y avait rien à éclaircir, tout avait été jugé. Même le coupable avait été jugé, jugé et exécuté puisqu’il s’était donné la mort. Il n’y avait rien, rien à éclaircir.
Mon corps fut secoué de frisson, je me pris la tête dans les mains.
“ Mais, qu’est-ce que vous voulez éclaircir, il n’y a rien du tout à éclaircir ? “
“ De quoi, vous voulez parler monsieur Dejean. “
“ Du suicide. “
“ Mais, je ne parle pas du suicide, à moins que vous pensiez qu’il y ait encore quelque chose à dire à ce sujet ? “
C’est pas possible, il m’embrouille. Je ne sais plus ce que je dis, je dois faire attention, elle est là à me surveiller, prête à me détruire et les autres, les autres, les membres du complot qui doivent me surveiller avec les caméras planqués dans ce bureau. Armaguédon approche. Je sens le vent de la tempête rugir dans ma tête.
Ma voix monta d’un cran.
“ Il n’y a rien, rien, vous m’entendez et toi, toi “ - en disant cela, je pointais Ambre du doigt - “ toi, tu ne dis rien alors que tu es ma femme, ma femme, tu entends. Je t’ai ramassé dans la merde et tu cherches à me démolir. Tu es avec eux, avec tous ces salauds qui veulent me détruire. Je te maudits jusqu’à la troisième génération. “ - en éructant cela, je me levais en même temps avec une tension dans le corps qui me poussait vers elle. Elle eut un geste de recul, même pas un geste d’effroi, un simple geste de dégoût. Mon dieu, j’en étais arrivé à la dégoûter et pourtant il fallait que je survive. Un signal d’alerte résonnait dans ma tête “ Fais gaffe, fais gaffe ! “
La tension voulait disparaître en moi, seulement mon corps ne répondait pas. Il était agité de soubresauts. Lui, mon corps, le seul en qui, j’ai toujours eu confiance, me trahissait. Il m’abandonnait, partait en vrille et mon mental en live et malgré tout, il ne restait que moi face à l”immensité du monde.
Je me rassis tout bêtement. Une phrase tourna dans ma tête “ le chevalier blanc s’est retrouvé le cul par terre, c’est la faute à Voltaire. “
Et, je mis à rire également tout bêtement devant deux paires d’yeux qui avalaient tout mon espace. J’étais tellement fatigué, tellement fatigué et j’en ai tellement marre de me battre seul tout. Et de toute façon, ils sont des millions après moi.
“ Monsieur Dejean, je vous demande de vous calmer ! “
La voix était sèche et impérative. De toute façon, ils n’avaient qu’à faire ce qu’ils voulaient, je jette l’éponge, j’abandonne. Il avait raison, je devais me calmer et reprendre le contrôle. Les crampes dans l’estomac à nouveau me coupaient le souffle, j’étais trop mal comme en état de manque. Oui c’est ça, mon corps réclame une chose dont je ne sais rien, je suis en état de manque tout simplement, de manque de........drogue !
Mais, comment, comment ? Je n’ai jamais pris de drogue à part fumer un join tous les trois ans. C’est ça que je ressens en fait, je ressens les mêmes symptômes que me décrivent les toxicos, un grand mal être psychique et l’impression que mes les tripes se nouent. Que j’ai mal ! Que je suis pas bien !
“ Vous, vous sentez pas bien ? “
Il me regarde d’un drôle d’air, il peut parce que j’ai en ai rien, mais alors rien à faire. La souffrance se diffuse dans tous mon corps par ondes douloureuses, ma vue se brouille.
Mais la drogue, comment a-t-elle pu parvenir dans mon corps ?
La vérité apparut d’un coup, claire dans ma tête. Elle !
Depuis, des mois, elle m'inocule le poisson à petite dose à travers le jus d’orange.
La vérité fut tellement fulgurante et porteuse d’une douleur si violente, si aiguë que je me suis levé d’un bloc, peut-être pour hurler toute l’horreur qui m’habitait. Elle ne m’avait jamais, jamais aimé.
Je sentis ma tête partir et puis......plus rien.


Lorsque, je me réveillais, longtemps, sûrement longtemps après. Je me trouvais dans une pièce complètement fermée et bizarrement........complètement capitonnée. Ma tête me faisait toujours mal, comme si un étau m’enserrait le crâne. Je sentis que j’étais allongé sur un lit tellement étroit qu’il me bloquait dans mes mouvements. Mais, j’étais trop dans le cirage pour réfléchir. Le meilleur moyen de reprendre mes esprits, c’était de respirer régulièrement sans tenter de penser, juste respirer.
Pas un bruit, même de la rue ne parvenait jusqu’à moi. Le grand silence s'appesantissait tout autour, seule ma respiration occupait l’espace. Respirer, inspirer depuis le ventre en gonflant le torse avant d’expirer, cet exercice répété à l’infini, les yeux fermés, concentré sur moi-même, eut le don de desserrer l’étau de mon crâne. Le temps passait et peu à peu, le rythme de ma respiration aidant, ma tête finit par s’éclaircir.
A nouveau, j’ouvris les yeux pour examiner la pièce. Elle était en effet complètement capitonnée du plafond au sol et également complètement nue à part le lit. Je tentais un mouvement pour me lever, mais il me fut impossible de bouger, ni les bras, ni les jambes. Je pus à peine soulever ma tête pour essayer de voir ce qui contrariait mes mouvements. Des sangles ceinturaient mon torse et mes jambes, m’immobilisant complètement, ne me laissant comme liberté que ce mouvement du cou.
Attaché à un lit, dans une “ cellule “, n’ayant pas peur des mots, capitonnée de surcroît ne pouvait avoir qu’une signification, je me trouvais “ prisonnier “ dans un hôpital psychiatrique.
Je connaissais bien, ce genre de cellule pour y avoir vu Ambre s’y débattre contre la folie. Maintenant, la question qui se pose, est “ qui fais-je ? “
Et pour le savoir, je devais me remémorer la journée d’hier, qu’avait-il bien pu se passer pour que le lendemain, je me retrouve en ces lieux.
Voyons, je devais me rendre au commissariat et j’étais mal de mal alors que maintenant, aucun malaise particulier ne me titillait. A part mes mouvements entravés, je me portais comme un charme, beaucoup mieux que depuis bien longtemps.
C’était bizarre pourtant, que je me sente au mieux de ma forme, revenue semble-t-il comme par miracle. Ah, oui, le commissariat, j’avais eu une crise, oui, c’est ça, une crise d’épilepsie et d’autant que je me souvienne, les toxicos en étaient sujette lorsqu’ils se trouvaient en manque de benzodiazépines. Ainsi, ma douce et tendre m’avait droguée depuis le début de notre amour retrouvé. Mais pourquoi, pourquoi ?
Qu’avais-je pu lui faire pour qu’elle me haïsse autant ? Au point de vouloir ma destruction ?
Où était-je ? Qui m’avait emmené ici ?
Une simple crise d’épilepsie ne pouvait justifier un pareil traitement, il devait y avoir autre chose que je ne saisissais pas. Et à la question de qui avait pu me conduire dans un tel lieu, il n’y avait qu’une réponse, un médecin !
La vérité m’apparut d’un bloc, seul un médecin psychiatre avait pu me faire enfermer dans une cellule capitonnée. Le seul psychiatre qu’Ambre connaissait était son médecin traitant.
Ainsi donc, j’étais le prisonnier de la femme que j’aime et vu la situation, j’étais très mal parti. La pensée de Merlin l’enchanteur m’effleura, lui, il était toujours enfermé dans la prison transparente que lui avait forgé son amante, la fée Morgan. Espérant qu’Ambre ne me retiendra pas jusqu’à la fin de l’éternité. Que la punition qu’elle m’infligeait n’allait pas durer trop longtemps, après tout maintenant que mes troubles avaient disparus, je redevenais l’homme qu’elle avait toujours aimé, qu’elle aimait. Même, si elle avait voulu me faire du mal, elle finirait par me dire pourquoi et me connaissant, je lui pardonnerais.
En attendant, il me fallait prendre mon mal en patience, en souhaitant que quelqu’un vienne me délivrer le plus vite possible.
Sans repère temporel, sans bruit de l’extérieur pour me situer dans le temps, je cherchais à continuer à me concentrer sur ma respiration, histoire de ne pas laisser divaguer ma pensée vers de sombres pensées.
Combien de temps ma patience fut mise à l’épreuve, en fait, non seulement je n’avais plus aucune notion de temps, mais également plus de notion de mon corps. Je me dissolvais dans l’espace, mon esprit parcourait les limbes et dérivait à la limite du néant et un mot apparut en lettre de feu “ Armaguédon “, la bataille perdue.
Ce mot me fit reprendre conscience et en entraîna un autre “ Complot “. Le complot, le complot dont j’avais cru être l’objet dans un délire. Tout ça, ces malaises, mon boulot perdu, ces délires, tout ce gâchis, tout ça pourquoi, pour simplement me détruire ?
Un bruit retint mon intention. Une porte dont je n’avais pas soupçonné l’existence s’ouvrait sur la paroi capitonnée. Enfin, j’allais recevoir des réponses à mes questions.
Deux personnes pénétrèrent dans la pièce, la première que je reconnus immédiatement, le médecin psychiatre d’Ambre et la deuxième Ambre elle-même.
Une bouffée de soulagement me submergea, elle était venue me chercher. Je me tortillais la tête pour tenter de capter son regard.
“ Ambre ! “
Son regard froid et indifférent bloqua net mon élan. Un bloc de glace me tordit le ventre.
“ Ambre ! “
Le médecin leva le bras pour m’interrompre.
“ Calmez-vous, monsieur Dejean, nous sommes venu là pour répondre à toutes les questions qui sans doute se bousculent dans votre tête. “
Je tentais de le fixer, mais la position étant trop douloureuse, je laissais retomber ma tête en fixant le plafond.
“ Je vous écoute. “
C’est lui qui prit la parole, Ambre se contentant de rester à ses côtés.
“ Voyez-vous, mon cher monsieur, à force de me consacrer à la maladie mentale, j’ai fini par être capable de faire la différence entre la vraie folie et des symptômes passagers dus à un trauma de circonstance. Aussi, à la suite de mes entretiens avec Ambre, j’ai fini par comprendre que dans son histoire quelque chose n’allait pas. Pour m’exprimer plus clairement qu’elle ne correspondait pas à l’image que vous tentiez de m’imposer. A partir de là, j’ai également fait une enquête sur son ami qui se serait donné la mort. “
“ Où vous voulez en venir, doc ? “ - l’interrompis-je, les yeux toujours au plafond.
“ A ceci, son ami ne présentait aucun des troubles psychiques ou comportementaux pouvant justifier un suicide, surtout dans les conditions dans lesquels il a été commis. Donc, après avoir éliminer un geste de démence d’Ambre ou de son ami, la seule hypothèse se portait sur une intervention extérieure. “
“ Et alors ? “
“ Alors, mon cher monsieur Dejean, l’unique personne susceptible de vouloir du mal à l’amant de Ambre, c’est vous. “
N’importe quoi, qu’est-ce qu’il raconte ce débile.
“ Vous racontez n’importe quoi, mais ce que je ne comprend pas, c’est votre intérêt dans l’histoire. Le reste, ce que vous racontez, c’est du baratin. “
“ Vous ne voulez pas entendre la suite ? “
“ Si, ça peut vous faire plaisir, allez-y. “
“ Reprenons, donc, à partir du moment où un élément extérieur avait agi, la thèse du suicide devient nulle, reste donc la thèse du meurtre......... Vous commencez à saisir où je vais en venir. “
“ Pas du tout, mais continuez. “
“ Rappelez vous ce que vous avez fait. Vous avez offert une bouteille de champagne à Ambre pour qu’elle la boive avec son ami, vous vous souvenez ? “
“ Tout à fait, mais quel rapport ? “
“ Imaginez que vous ayez drogué ce champagne afin de pouvoir vous introduire sur les lieux pendant que les deux amants dorment. Vous voyez toujours pas où je veux en venir ? “
“ Négatif, de plus, la police a fait analyser votre fameuse bouteille et ils n’ont rien trouvé que je sache, alors vos élucubrations, devinez ce que j’en pense. “
“ Naturellement, parce que vous aviez changé la bouteille. “
“ Et comment Scherlok Holmes puisqu’il aurait fallu que je puisse rentrer. “
“ Simple, mon cher Watson “ - dit-il en se moquant - “ vous aviez gardé les clefs. “
“ Et après ? “`
“ Après, toujours aussi simple, vous l’avez égorgé à ses côtés alors qu’elle était sous l’effet du produit que vous lui aviez fait boire. Et à son réveil, le cauchemar a commencé comme vous l’aviez prévu. “
Mais, qu’est-ce qu’il racontait cet abruti et Ambre qui ne disait rien, qui se contentait d’écouter comme si elle était d’accord avec ce, ce malade mental.
“ Vous êtes complètement siphonné doc, le pire, c’est que j’ai l’impression qu’elle vous croie. Appelez les flics dans ces conditions et expliquez leur vos théories fumeuses. “
“ Vous savez bien que cela ne servirait à rien parce que Ambre n’a pas été innocenté, il y a eu un non lieu, l’affaire est terminée. “
“ Alors, vous allez me libérer ? “
“ Pas du tout, en fait, je vais aider Ambre à rendre la justice. “
“ Qu’est-ce que vous racontez, vous êtes complètement maboul. “
“ Vous allez voir et, vous allez comprendre ce que peut signifier “ une vengeance de femme “.
Merde, il commençait à m’inquiéter ce con et elle, elle qui ne disait rien. Toute cette comédie me prenait la tête sérieusement.
“ Ambre, Ambre “ - l'appelais-je en me tortillant la tête pour capter son regard. Elle souriait, elle souriait en contemplant la détresse où j’étais plongé.
J’en retombais estomaqué sur le lit. KO net. Tout de suite, la situation s’éclaira d’un jour nouveau, j’étais mal de mal parti et en plus, ils étaient cinglés.
“ Ambre a décidé que vous resteriez dans nos murs et que vous vivrez ce que vous lui avez vivre. Jamais, vous ne sortirez pas d’ici, car je suis votre médecin traitant “.
“ Qu’est-ce que vous racontez, je ne suis pas malade et vous pourrez pas me garder, c’est illégal “.
“ Vous ne comprenez pas dans quelle situation, vous êtes. A nouveau, je vais être clair. Lorsque Ambre a compris qu’elle avait été le sujet d’une machination de votre part, elle a exprimé le désir de se venger. Sachant parfaitement que la justice ne pourrait pas être rendue, je lui proposé de vous rendre la monnaie de votre pièce en vous faisant enfermer à votre tour. Vous comprendrez que pour ce faire, il a fallu vous déstabiliser psychologiquement. Aussi, Ambre, tous les jours vous a fait absorber un cocktail de benzodiazépines, d’amphétamines et de LSD, un cocktail détonnant.
Vous avez parfaitement réagi en vous comportant d’une manière incohérente. Ambre me faisait un rapport journalier de vos dysfonctionnements pour que je puisse adapter le traitement à l’effet désiré. “
“ Vous êtes complètement fou ! “
“ La folie est la vôtre, monsieur Dejean, ne vous trompez pas. Le sevrage brutal que vous avez subi ces deux derniers jours a accéléré le processus. Vous avez complètement pété les plombs. Il a suffi à Ambre d’indiquer à la police que vous étiez sous traitement en me présentant comme votre médecin traitant et le tour était joué. “
Non, ce n’était pas possible, non, elle n’avait pas pu me faire ça, pas aussi longtemps. Je sentais à nouveau ma raison vaciller. Je criais “ Vous ne pourrez pas me garder ici, non, vous ne pourrez pas ! “
Il eut un rire et à son rire, un autre rire répondit. Elle riait, elle riait de moi.
“ Vous voyez, vous n’avez pas de famille, votre seule famille, c’est Ambre, votre femme. C’est d’ailleurs l’unique raison pour laquelle elle s’est mariée avec vous. Et je n’ai besoin que de son autorisation pour vous maintenir ici le temps qu’il nous plaira, toute votre vie ou jusqu’à ce que vous ne soyez plus qu’un légume. “
A nouveau, leur rire retentit, s’enfonçant comme un pieu à l’intérieur de mon crâne. Je me tortillais pour les apercevoir. Ambre, ma Ambre, l’embrassait à pleine bouche, je me mis à hurler, à hurler la folie à laquelle ils me condamnaient.
Je crus apercevoir deux infirmiers se penchant sur moi avec une grosse seringue dans la main de l’un d’eux, puis plus rien, le néant total.






















AMBRE



Je m’appelle Ambre. même si cela peut paraître naïf, j’ai toujours été à la recherche de ce bonheur décrit dans les histoires d’amour. Les miennes n’ont pas toujours été heureuses et les rares heureuses se sont toujours terminées un jour. Lorsque, Aslan est entré dans ma vie, je l’ai vraiment aimé, en tout cas au début. Seulement, trop de choses nous séparaient et malgré le lien nous unissant, je n’ai pu me résoudre à faire ma vie avec lui. En réalité, nos désirs ne convergeaient pas dans le même sens.
Est-ce ma faute, est-ce la sienne ? Nul ne le saura sans doute jamais, mais de par la folie qui l’habitait, il nous a lié à jamais dans une douleur qui nous hantera pour toujours, lui et moi.
Aslan n’a jamais été ce que l’on peut appeler un bel homme, mais il avait de la prestance et une présence écrasante. Sa personnalité, pour moi qui vivait une séparation douloureuse a été comme un baume qui effaçait ma douleur. Il savait faire rire autour de lui et attirer les gens. Il a été un phare dans mes sombres pensées.
J’ai cru un moment qu’il pourrait être cette lumière que je cherchais.
Mais que peut-on construire avec un homme qui a tendance à boire ? Son âge, j’aurais pu l’oublier si son narcissisme exacerbé n’avait pas tout gâché, son narcissisme et sa jalousie maladive.
La confiance est une condition sine qua non dans la construction d’un couple. Il n’a jamais eu confiance en moi et moi non plus. Nous étions traversés de trop de contradictions pour ne pas faire autrement que construire une relation basée sur la souffrance. Peut-être que c’est de cela dont nous avions besoin pour nous reconstruire ensemble ou séparément. Car, en plus de son narcissisme Aslan était un être en souffrance se complaisant dans une autodestruction “ snobinarde “. De celle qui se pratique pour se rendre intéressant. Cela, c’était pour la façade, au plus profond de lui demeurait une insatisfaction, que je qualifierais d’existentielle.
Comment compter sur lui, alors qu’il cherchait toujours à s’échapper pour se réfugier dans son délire de convenance. Moi, j’attendais un homme et je tombais sur un adolescent vieilli et insatisfait. Pourtant, il possédait assez de qualités pour se construire une vie acceptable. Au contraire, il imposait à l’autre sa souffrance en exigeant d’être supporté comme tel.
Je demandais simplement de l’affection et de la tendresse, il ne m’apporta que du stress et de l’anxiété. J’ai fini par m’en détacher tout en maintenant le lien. L’impression qu’il me renvoyait était d’aimer la souffrance, d’aimer intrinsèquement la souffrance dont il tirait une raison de vivre. Alors, je me suis mis à nourrir sa souffrance, à répondre à ce besoin maladif et, à l’éclairage des événements, je le regrette amèrement. Mais, comment aurais-je pu savoir, moi, qui lui distillait la souffrance comme on nourrit un oisillon à la becquée, que sa folie me semblait-il de convenance se transformerait en folie meurtrière.
J’ai beaucoup d’affection pour lui. J’aurais pu l’aimer s’il n’avait été aussi méprisant et aussi suffisant à mon égard. Comment a t il pu s’imaginer que j’allais m’abaisser au point d’accepter sans broncher toutes les avanies qu’il me faisait subir.
Lorsque j’ai compris qu’il me prenait pour une conne alors j’ai pris ma revanche en nourrissant sa souffrance.
Parfois, nous passions des moments agréables lorsqu’Aslan savait se dépouiller de son costume de mélancolique désespéré.
Dans ces moments là, je dois dire que je me laissais aller à oublier mes ressentiments le concernant. Aslan est un homme très agréable quand il s’en donne la peine. Il est attentionné, prévenant, plein d’humour et d’une conversation plaisante. Il est très attachant, car il sait laisser pudiquement transparaître sa fragilité.
J’avoue qu’il aurait pu être l’amour de ma vie s’il n’avait pas été Aslan.
Il a fallu que j’aille chercher ailleurs le bonheur, mais toujours il s’est imposé dans mon esprit, car toujours je lui ai comparé mes amis de rencontre et toujours il avait quelque chose de plus qu’ils n’ont pas. Heureusement, je persévère toujours. Un jour peut-être, je rencontrerais le bon.
Dans ces rencontres, Aslan m’a accompagné, m’a conseillé en pétant les plombs de temps en temps, mais je le connais tellement bien, que je sais qu’il me reviendra toujours. C’est vrai, j’ai besoin de lui à mes côtés, même si tout ce que j’ai à lui offrir est de l’amitié. L’amitié, l’amour sont à la fois semblables et dissemblables, ils unissent parfois deux êtres pour la vie. Voilà, ce que j’ai proposé à Aslan et voilà ce qu’il a détruit.
Je ne peux pas comprendre la haine qu’il a nourrie à mon encontre, une haine dissimulée avec qui il a dû vivre tous les jours et dont je ne me suis jamais rendue compte. Si j’avais su seulement, je me serais sauvée en courant. Quelle est la folie qui peut habiter un être au point de le pousser à tout détruire autour de lui ? Il m’a appris la vengeance et la haine, combien de temps faudra-t-il avant qu’elle puisse s’éteindre dans mon coeur.
Aslan est fou. Il a cherché à m’enfermer dans une tour pour me posséder totalement. Il a cherché à me rendre folle en s’en prenant de la plus horrible manière à celui qui m’était cher. Il m’a plongée dans une folie meurtrière dans laquelle j’ai failli sombrer. Mais, la haine appelle la haine et au centuple, il me paiera ce qu’il nous a fait.
Marco, il s'appelait Marco, celui qu’il m’a enlevé alors que je commençais à croire que j’étais enfin arriver à destination. Dieu, que je l’ai aimé cet homme-là.
Pour lui, pour moi, il ne peut y avoir de pardon et même si je n’aime pas Jean-Pierre d’amour, il s’est proposé d’être mon bras armé pour accomplir ma vengeance. C’est lui qui m’a fait comprendre que je n’étais pas coupable et que j’avais été la victime d’un complot. C’est grâce à lui que la folie m’a quitté et que la vengeance désormais est mon but ultime. Je suis prête à rester ma vie entière avec Jean-Pierre, du moment qu’il accomplisse jusqu’au bout ma vengeance.
Si, je n’ai plus que sécheresse en mon coeur, je le dois à Aslan. Il doit payer aussi pour cela et c’est avec délectation que je l’ai enfoncé chaque jour. C’est avec délectation que je l’ai regardé se perdre dans les méandres de son âme pourrie.
Si, j’ai dû jouer la comédie, je n’en regrette rien. Chaque jour, je creusais l’abîme où il allait plonger et lui qui se faisait câlin, attentionné, à l’écoute de mes moindre besoins, lui, l’assassin de mon amour.
Pour toujours, il a crée un lien entre nous qui ne s’éteindra jamais. Aslan, assassin, plus jamais nous ne serons séparés.
Quand, je l’ai vu à mes pieds, attaché comme un animal, j’ai ressenti une jouissance si aiguë que je n’ai pu m’empêcher d’embrasser Jean-Pierre à pleine bouche. Je savais qu’il nous regardait et son hurlement a accentué ma jouissance à un point que j’en ai tremblé entre les bras de mon vengeur.
Après, nous sommes partis pendant que les infirmiers faisaient goûter à Aslan ce qu’il m’avait fait subir pendant tous ces longs mois d’internement.
Malheureusement, j’aurais dû mieux le connaître et si je n’avais pas été obnubilé par ma vengeance, peut--être aurais-je pu me soustraire à l’horreur qu’Aslan avait concocté à mon égard. J’aurais dû savoir que sa folie m’entraînerait toujours de plus en plus loin.
Sa folie est devenue la prison de laquelle je ne pourrais m’échapper qu’en me réfugiant dans la mort
Aslan me connaissait bien, je dirais même qu’il me connaissait mieux que moi-même. Et cette connaissance lui a permis d’achever ma destruction. Jamais plus, je ne pourrais le quitter. Maintenant, je suis sa prisonnière et je suis morte.
J’aime certains rituels et l’un que j’aime particulièrement lorsque je rencontre un homme et lorsque je l’amène chez moi pour la première fois, c'est de lui faire boire un verre de vodka. J’en ai toujours une bouteille à la maison. Moi, l’alcool fort, je ne supporte pas, je préfère de loin boire du vin. Le fait de donner un alcool d’homme à un homme et de me contenter d’un alcool moins fort flatte l’égo de celui qui te donne du plaisir, il a l’impression de te dominer.
A part pour une telle occasion, je ne l’utilise plus par la suite. La bouteille reste là dans mon placard, prête à ressortir. Atlan le savait, même si il trouvait le rituel ridicule, il ne touchait jamais à cette bouteille. Il disait attendre le jour où je l’inviterais à la boire entièrement.
De ce rituel, il a fait une arme pour me détruire, le jour même où je le quittais alors que les infirmiers s’apprêtaient à l’enfermer dans une camisole de force.
Le soir même, pour la première fois, j’ai emmené Jean-Pierre chez moi pour lui donner tout l’amour que son soutien infaillible méritait. J’étais prête à lui donner tout le plaisir que son corps serait capable d’exprimer, à me faire son esclave sexuelle, à lui laisser user et abuser de mon corps par tous les orifices qu’il désirerait explorer. J’en attendais une immensité de plaisir et le rituel inaugurerait cette nouvelle relation qui allait durer jusqu’à la fin du monde.
Nous avons fait l’amour debout, sur le parquet, dans le lit. Jean-Pierre bandait comme un turc et je me servais de son sexe pour assouvir la victoire amère qui me coulait dans les veines. Dès qu’il débandait, je le prenais dans ma bouche pour rendre de la vigueur à son membre et dès qu’il rebandait, je l’introduisais dans un de mes orifices. Je voulais l’avoir en moi tout le temps, même si je ne jouissais pas, je voulais l’avoir en moi, le sentir remuer en moi, l’avoir à moi.
A un moment donné, il n’en puit plus et me demanda une pause.
Repus, comme tous les hommes, il resta allongé sur le lit, le sexe flasque entre ses jambes. J’allais chercher la bouteille en plus de l’accomplissement du rituel, je comptais sur l’alcool pour réveiller ses sens. J’étais trop excitée pour laisser l’affaire en l’état.
Amoureusement, je lui présentai un plateau avec la bouteille de vodka, une bouteille de vin, deux verres et un seau de glaçons. Il me fit un grand sourire lumineux en me disant que je savais traiter mes amants. Sauf, que je savais que lorsqu’il parlait d’amant, il avait un désir de moi tellement violent que cela serait pour la vie. De toute façon, le baratin qu’il avait servi à Aslan sur la justice, ce n’était que pour dissimuler le fait qu’il était amoureux. Mais, les hommes n’arrivent pas à dire la simple vérité, c’est nous les femmes qui possèdent le privilège de les laisser croire qu’ils contrôlent la situation.
Présentez à un homme une bouteille de vodka et une bouteille de vin, il choisira la vodka et te laissera le vin, c’est aussi simple que ça.
“ A ta santé, mon amour.” - et je levais mon verre.
Avant de lever son verre, il m’embrassa et j’avalais ses lèvres goulûment. Puis, nous trinquâmes. En bonne femme, je lui resservis son verre, il était comme un coq en pâte, j’étais sa petite femme chérie, prête à tout pour lui faire plaisir.
“ Santé “ - me dit-il - “ Aslan, ne se dressera plus jamais entre nous. “
“ A la santé d’Aslan. “ - lui rétorquais-je et nous nous mîmes à rire.
Nous bûmes la totalité des bouteilles et refîmes l’amour encore et encore avant de nous endormir épuisés.
Dans la nuit, Jean-Pierre fut pris de violentes crises abdominales, tellement violentes qu’elles me réveillèrent.
“ Jean-Pierre, Jean-Pierre qu’est-ce qu’il t’arrive ? “
“ Je ne sais pas, j’ai mal, j’ai tellement mal. J’ai le ventre en feu ! “
“ Jean-Pierre, mon chéri, mon dieu, qu’est-ce qui se passe ? “
Il tenta de se lever, vacilla, les mains tenant son ventre et s’effondra par terre. Il se traînait au sol en gémissant. De la bave lui coulait de la commissure des lèvres. Je pleurais, j’étais complètement affolée, je ne comprenais pas ce qu’il se passait alors que mon amant, secoué de soubresauts; se mourrait devant mes yeux. Je crois que je me suis mise à hurler, comme une bête.
A un moment, je perçus des coups violents retentir contre la porte, en titubant, je me suis dirigée vers elle pour l’ouvrir de mes mains tremblantes. Deux policiers m’écartèrent pour pénétrer dans l’appartement. Ils allèrent vers Jean-Pierre, l’un d’eux se pencha sur lui et lui tâta le cou. “ Il est mort “ - déclara-t-il en me regardant.
“ Aidez-moi “ - suppliais-je et je ne sais plus un grand voile noir me recouvrit les yeux.
Lorsque, je me suis réveillée, j’étais dans une chambre capitonnée, mes mouvements étaient bloqués par une camisole. Je me souvenais, j’avais découvert mon amant mort, égorgé dans mon lit à mes côtés.
Ah, oui, Aslan venait me voir et me soutenait. Sans lui, j’aurais sans doute sombré dans la folie. Aslan, je l’aime, je l’ai toujours aimé, mais, je n’ai jamais su lui dire. Il m’a dit qu’il m’attend.















ASLAN


Lorsque je me suis retrouvé enfermé dans cette cellule, j’ai sérieusement cru ma fin arrivée. Ambre était partie avec son psy en me laissant comme une merde. Normalement, plus aucun espoir ne s’offrait à moi. J’allais rester enfermer le restant de mes jours et peu à peu, le peu de flamme de conscience me restant s’évanouirait. Comme l’avait dit le doc, je finirais en légume.
Le lendemain, je repris un peu mes états d’esprit avant qu’un infirmier ne vienne me refaire une piqûre. Mais, avant de sombrer à nouveau, je constatais ne plus être dans la cellule capitonnée, sans la camisole, allongé sur un lit. J’étais plongé dans une espèce de brume comateuse, sans désir, et je me revois marcher dans un espace blanc avec d’autres ombres venant à ma rencontre ou marchant à mes côtés. Je n’étais que cette ombre se déplaçant, marchant, à demi vivant, se nourrissant dans un marécage de sons et d’impressions.
Rien ne venait effleurer la surface de ma conscience, les limbes étaient ma maison et toute mon attention se concentrait pour arriver au bout d’un mouvement. Un moment, un jour, je me trouvais face à un miroir et en regardant cet étranger qui me faisait face, je m’aperçus que de la bave s’écoulait de ses lèvres. Je ne sais pas pourquoi cette image déclencha l’hilarité de celui que j’habitais. Et ce rire fut tellement immense qu’il monta jusqu’aux étoiles et se perdit dans l’espace. Le lendemain, lorsque je rouvris les yeux, c’était pas ma chambre, mais la cellule capitonnée à nouveau et mes gestes bridés par la camisole. Une chanson sortit de la bouche de l’autre qui vivait dans la même enveloppe que moi, je m’en souviens encore : “ Compagnon de misère, vous direz à ma mère. Qu’ils m’ont exécuté, sur la place, vous m’entendez, qu’ils m’ont exécuté sur la place du marché. “
Oui, cette chanson, je me souviens car le lendemain, elle marqua le début de ma renaissance.
Cette fois-ci, mon réveil fut différent. D’abord en ouvrant les yeux, je me découvris dans une chambre. Mon esprit n’était pas vraiment clair, mais quelque chose d’autre se jouait. Oui, c'est cela, mon esprit était moins dans le cirage. Je distinguais les choses, oui, c’est ça, je distingue les choses et les choses ont des formes.
Je distinguais le jour, plutôt, je retrouvais la consistance du temps, simplement de l’heure.
“ Vous pouvez me dire l’heure, s’il vous plaît ? “ - demandais-je à un infirmier venu prendre ma température.
“ Quatorze heure. “
“ Merci, je vous remercie. “
“ De rien, vous vous sentez bien ? “
“ Un peu mieux. Mais, dites-moi, je n’ai pas le droit à mes médicaments aujourd’hui ? “
“ Le docteur Zeller a modifié votre traitement. Vous n’aurez plus que 15mg de valium et un somnifère avant de dormir. Dès que vous irez mieux, le docteur vous entretiendra. “
Un jour, deux jours passèrent, puis trois, les souvenirs me revinrent telles des douleurs qui frappent un homme à terre. Je me souvenais de tout, vraiment de tout, de ce baiser violent qu’elle lui avait plaqué sur la bouche, de la condamnation où ils m’avaient abandonné sans espoir et sans plus d’avenir. Un désir de les revoir, de la revoir m’habitait et ne me lâcha plus, de jour comme de nuit. Sauf que je n’oubliais pas que ma liberté continuait à dépendre du bon vouloir d’Ambre. Trop de questions se pressaient à mes lèvres, pourquoi ce changement de régime, pourquoi était-ce ce docteur et non l’amant de ma femme qui désirait me voir ? Avec tant d’autres questions qui se pressaient dans ma tête sans recevoir de réponse. Le valium me permettait de supporter l’attente interminable, le somnifère de dormir les nuits. Au bout d’un certain nombre de jours, j’avais complètement repris mes esprits. Il fallait que la confrontation ait lieu, je devais savoir à quoi, j’allais être condamné, qu’est-ce qu’elle avait pu encore concocter pour ma condamnation. J’avais retrouvé mes esprits et je dois dire que j’attendais cette confrontation avec impatience. Ma liberté était, me semblait-il, suspendue à l’issue de cette rencontre.
Au bout de deux semaines, le docteur se décida à me voir. J’avais appris la patience et aucune émotion particulière ne me saisit en sa présence. En pénétrant dans la chambre, il me fixa avec curiosité. Je répondis franchement à son regard, n’oublions pas que ma liberté dépendait des conclusions qu’il allait tirer de notre entretien. D’un côté, l’asile, de l’autre, la vie, la seule évocation de ce dilemme me faisait flipper.
“ Bonjour, je me présente, je suis le docteur Zeller. Comment allez-vous ? “
“ Bien, je vous remercie. “
“ Bien, bien “ - reprit-il à son tour. Il avait l’air embarrassé - “ A partir de maintenant, je reprends le suivi des patients du docteur Jean-Pierre Duvalon et je dois dire que en consultant votre dossier, je n’ai pas vraiment compris la raison de votre internement. “
Je lui répondis par une autre question.
“ Pourriez-vous me dire la raison pour laquelle le docteur Jean-Pierre Duvalon ne me suit plus ? “
Son regard se fit plus insistant, carrément scrutateur.
“ Saviez-vous que le docteur Duvalon avait une relation avec votre femme ? “
Je me devais d’être méfiant dans mes réponses car je ne connaissais pas son degré de complicité avec mes deux bourreaux. Finalement, je décidais de jouer franc jeu.
“ Il m’avait semblé en effet. “
Alors, tout à trac, il m’annonça que le docteur Duvalon était mort.
“ Mort ? “ - m’étonnais-je - “ Mais, comment ? “
“ Empoisonné “ - il maqua un silence avant de rajouter - “ par votre femme, monsieur Dejean. “
“ Par ma femme ! “ - m’écriais-je surpris.
“ Par votre femme, monsieur Dejean, par votre femme et le poison qu’elle lui a fait boire. Mais, ce n’est pas la première fois, n’est-ce pas ? “
Je n’en revenais pas, j’étais totalement anéanti.
“ Mais, comment, comment ? “
“ Dans une bouteille de vodka. L’histoire connue de l'empoisonneuse à la strychnine, un grand classique en psychiatrie. “
J’en restais sans voix.
“ Alors, pour Ambre ? “ - l’interrogeais-je d’une petite voix.
“ Sans doute, une récidiviste psychopathe non diagnostiquée par le docteur Duvalon, une erreur qui lui aura été fatale. Par contre, ce que je ne comprends pas, c’est ce que vous faites ici. “
Ouh là, il fallait être prudent, d’ici que celui-là aussi veuille me garder en pension, je devais rester méfiant.
“ A vrai dire, docteur, je me souviens d’une crise d’épilepsie au commissariat de la rue de Clignancourt, après plus rien, si ce n’est m’être retrouvé ici. “
“ J’entends bien, monsieur Dejean, mais ce qui m’interroge c’est le traitement particulièrement lourd que le docteur Duvalon vous avait réservé. Un traitement à assommer un boeuf, vous n’auriez pas une idée de la raison d’un tel traitement ? “
“ Je suis comme vous, docteur, je ne comprends rien. Cependant, je me souviens qu’ils m’ont avoué leur liaison alors que j’étais en cellule d’isolement. Après, rien, j’étais littéralement assommé par les médicaments. “
“ Je sais et j’en suis désolé. “
Désolé, il était désolé. C’est tout ce qu’il arrivait à dire, je suis désolé. Merde, j’avais failli crever dans leur asile de merde et il était désolé ! Mais, attends, s’il était désolé, s’il regrettait, c’est qu’il y avait une chance que je sorte de là, que je sorte libre. C’est cela que ça voulait dire, j’allais me tirer d’ici et plutôt deux fois qu’une. Une bouffée de joie me monta direct au cerveau.
“ Vous, vous sentez bien monsieur Dean ? “
“ Excusez-moi, ce que vous m’apprenez m’a un peu assommé, je dois dire. “
“ Je vous comprends, nous même dans le service, nous avons été particulièrement secoué. “
“ Au moins, expliquez-moi comment, le docteur Duvalon a pu se commettre avec, avec...... “
Le prénom de ma femme ne réussit pas à franchir mes lèvres. Le docteur se chargea de pallier à ma carence.
“ Votre femme, Ambre. C’est une question qui me tarabuste. Il semble qu’il ait fait un transfert alors que d’habitude, c’est le contraire qu’il se passe. Son transfert amoureux l’a rendu aveugle, aveugle au danger auquel, il s’offrait sans défense. Vous savez, monsieur Dejean, la psychiatrie n’est pas toujours une science exacte, ce qui est arrivé à mon collègue en est clairement la démonstration. En fait, votre femme a failli réussir trois meurtres, celui de son précédent amant, votre enfermement qui peut être considéré comme une mort psychique et celle de mon collègue. Tout ça, à cause d’une erreur de diagnostic. “
“ Et alors que va-t-il m’arriver maintenant ? “
“ Vous êtes libre, monsieur Dejean. Plus rien, ne vous retient ici, vous pouvez partir aujourd’hui, en passant naturellement à l’accueil pour signer les papiers de décharge nous concernant et voilà. “
“ Et elle ? “ - interrogeais-je.
“ Votre femme, pour l’instant, est en secteur psychiatrie du centre de détention de Fleury Mérogis. Elle sera sans doute considérée comme irresponsable et transférée en hôpital psychiatrique avec, sans doute, une peine incompressible de trente ans. Disons, qu’après tout ce temps en psychiatrie, elle ne pourra plus faire de mal à personne. “
“ Et dans quel hôpital, vous pensez qu’elle sera transférée par la suite ? “
“ Sans doute ici, après tout, nous la connaissons mieux que tout le monde. Pour le moment, elle fait encore la une des journaux qui après s’être trompés la première fois la fusillent unanimement et sonnent l'hallali. Mais après son procès, il ne fait aucun doute que l’autorité judiciaire nous confiera les soins du suivi. Car, je dois vous avouer qu’un cas tel que votre femme, nous n’en avons jamais eu, et cela nous intéresse beaucoup pour nos recherches.
“ Qu’est-ce que vous voulez dire ? “
“ Votre femme est une meurtrière, mais une meurtrière particulière comme les grandes empoisonneuses, elle prend son temps et elle prépare son crime. Heureusement qu’elle a pu être stoppée. “
“ Et vous pensez qu’elle est vraiment folle ? “
Le docteur soupira, “ Je ne voudrais pas vous ôter un quelconque espoir si néanmoins, vous continuez à en cultiver. Mais, il n’y a aucun doute, votre femme est habitée d’une folie meurtrière et à un moment ou un autre, elle ne contrôle plus ses pulsions de mort. Vous avez d’ailleurs de la chance de vous en être tiré vivant. En quelque sorte, elle vous a épargné. Pensez à son ami égorgé, à mon collègue empoisonné, vous vous en tirez à bon compte. Elle vous a peut-être aimé finalement puisqu’elle vous a épargné. “
“ J’ai quand même perdu mon travail, sans compter le séjour dans vos murs. “
“ Oui, mais l’un dans l’autre, vous êtes vivants, pensez-y. “
Et il rajouta avant que je ne puisse en émettre le désir.
” Mais, si vous tenez à la revoir, vous pourrez toujours venir, bien entendu. Après tout, c’est vous le mari et malgré tout, vous avez un parcours commun. “
En sortant de l’hôpital, une fois arrivé dans la rue, je criais aux cieux, “ Ambre, maintenant, tu m’appartiens jusqu’à la fin des temps ! “



FIN